Interview de M. Lionel Jospin, Premier ministre et candidat à l'élection présidentielle, à Europe 1 le 17 avril 2002, sur ses engagements de campagne et sur les conséquences de la fusion entre Canal Plus et Vivendi. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Lionel Jospin, Premier ministre et candidat à l'élection présidentielle, à Europe 1 le 17 avril 2002, sur ses engagements de campagne et sur les conséquences de la fusion entre Canal Plus et Vivendi.

Personnalité, fonction : JOSPIN Lionel, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. Premier ministre;FRANCE. Candidat à l'élection présidentielle de 2002

ti : J.-P. Elkabbach - Monsieur le candidat à l'Elysée, merci d'être là en direct. Pour Canal Plus qui avait été créé par A. Rousselet et P. Lescure et pour les téléspectateurs apparemment, c'est la fin d'une génération, d'une époque. Canal Plus est en crise et dans la tourmente. Apparemment, cela va durer. Qu'en pensez-vous ?

- "On va voir si cela dure et sur quoi cela débouche. Ce que l'on voit très clairement - on le voyait hier sur les images de Canal Plus -, c'est qu'une entreprise n'est pas simplement un compte d'exploitation, un bilan des profits - même si elle doit faire des profits - et des actionnaires - même si les actionnaires sont là. C'est aussi une communauté humaine. Moi, ce qui m'importe dans cette affaire, c'est au fond que Canal Plus - et c'est un certain état d'esprit, c'est un certain esprit français, c'est un ton libre dans la télévision - soit préservé. Comme doit être préservé le rôle que Canal Plus joue dans le cinéma français et dans la création en France. Voilà les éléments pour moi tout à fait décisifs."

Mais J.-M. Messier a, tout de suite, dit que l'indépendance éditoriale et le soutien au cinéma seraient respectés ?

- "C'est l'engagement qui avait été pris par le président de Vivendi Universal, lorsque la fusion a été autorisée par les autorités de Bruxelles. Cela avait été une condition de l'accord du Conseil supérieur de l'audiovisuel. C'est pourquoi je l'ai rappelé, hier soir, extrêmement clairement. Le rôle de Canal Plus dans le financement du cinéma français et donc dans l'exception culturelle est quelque chose avec lequel, en tant que Premier ministre, je n'entends pas du tout transiger."

D. Baudis vous a répondu que le CSA était en train de s'en occuper. D'ailleurs, c'est drôle cette ambiguïté : vous êtes à la fois Premier ministre et candidat. Le Premier ministre est intervenu auprès du CSA. C'est le candidat qui m'a parlé tout à l'heure ou le citoyen Jospin ?

- "C'est l'homme, le candidat et le citoyen Jospin. C'est celui qui peut être en responsabilités. L'exception culturelle, pour moi, ce n'est pas une référence et un discours de tribune. Ce sont des choses concrètes. Et là, on touche au concret à propos de la sauvegarde de Canal Plus, à la fois dans son état d'esprit, dans son rôle comme entreprise particulière et, en même temps, je le dis, comme source de création pour notre cinéma."

Est-ce que la décision qui a été prise hier peut être revue ?

- "D'abord, quelle décision ? Il y a des discussions qui se mènent dans l'entreprise, il y a des conseils d'administration, des conseils de surveillance, me dit-on, qui doivent se réunir. Cela je le laisse se dérouler. Mais le Gouvernement, l'Etat et celui que je suis - et quelles que soient les responsabilités que j'aurai, et plus particulièrement si les plus hautes me sont confiées - veillera de la façon la plus nette à ce que l'Etat d'esprit et le rôle de Canal Plus soit parfaitement respecté. Et puis aussi, nous souhaitons que cette entreprise, après tout, reste une entreprise d'influence française."

Vous voulez dire qu'elle peut ne plus être une société tricolore ?

- "Je veillerai à ce que nos intérêts nationaux, dans cette affaire, soient respectés et pas simplement, d'ailleurs, dans le domaine de la télé ou des images ou du cinéma."

Monsieur le candidat : est-ce que l'Etat a à intervenir sur le destin d'une entreprise privée qui fonctionne avec des capitaux privés. De quoi se mêle-t-il ?

- "L'Etat n'a pas à intervenir dans l'entreprise privée. C'est pourquoi je ne me mêle pas du conflit, même si je considère que P. Lescure est un grand professionnel de la télévision, et qu'il a accompagné cette aventure de Canal Plus. Par contre, je veille aux engagements pris solennellement par cette entreprise privée, vis-à-vis de la télévision et vis-à-vis du cinéma. Je suis parfaitement dans mon rôle, dans ce domaine, comme pour un autre aspect de Vivendi Universal, qui est la question de l'eau. C'est une autre question décisive : il y a Vivendi Environnement. Là aussi, le ministre de l'Economie et des Finances - avec qui j'en ai longuement parlé, hier - a eu d'ailleurs les premiers contacts avec M. Messier. L'eau est une ressource fondamentale et rare. La plupart des communes de France sont alimentées en eau par cette entreprise, y compris Paris, Toulouse... Là aussi, nous veillerons à ce que les obligations de service public soient respectées. Nous souhaitons, là aussi, qu'un fleuron des grandes entreprises françaises reste une entreprise française."

Des candidats peu connus sont en train de faire un tabac en ce moment. Ils affirment apparemment crûment ce qu'aucun des favoris ne dit. Que retenez-vous de leur liberté et de leur créativité et, finalement, de la secousse qu'ils provoquent ?

- "Il y a une diversité qui s'exprime dans ce premier tour, qui est un peu une proportionnelle avant un scrutin majoritaire. Cette diversité politique est normale et donc, j'écoute et j'entends et j'aurai à voir au deuxième tour - si j'y suis..."

Pourquoi ? Vous vous posez la question ?

- "Non, mais je respecte simplement le vote des électeurs. C'est une question de principe. Je suis confiant à cet égard et même confiant pour l'étape suivante. J'aurai à faire la lecture de ce premier tour, mais une fois qu'il sera connu ; parce que pour le moment, on ne sait pas exactement encore comment les électeurs vont voter. Qu'il y ait une diversité politique oui, mais il faut à un moment rassembler. A un moment, il faut donner du sens. A un moment, il faut qu'il y ait des responsables pour construire. Il y a un temps pour la diversité et un temps pour le rassemblement."

Vrai ou faux : il y a une impression que la société française, aujourd'hui, paraît plus cloisonnée et morcelée que jamais ? C'est le moment où tous les candidats promettent de vivre mieux ensemble. Est-ce que c'est un leurre ou une gageure ? Et d'autre part, le candidat qui va être le futur vainqueur va conduire les Français jusqu'en 2007 : est-ce qu'à ce rythme, on pourra éviter des rébellions, des crises et encore une fois des secousses pour la société française ?

- "Je traite d'abord cette question. Vous avez vu ce qui s'est passé en Italie, avec cette grève générale. Si le Président sortant devait être renouvelé dans sa fonction, compte tenu de ce qui s'est passé avec lui dans le passé, quand il était aux responsabilités, et compte tenu de ce qu'est le fond de ses intentions politiques, je pense que nous n'irions pas en 2007 sans crise. Je rappelle très clairement que le gouvernement qu'il avait nommé s'est arrêté au bout de deux ans, parce qu'il a dissout. Depuis, nous avons la responsabilité du pays quand même, nous gouvernons depuis cinq ans. Mais nous reviendrons sur ces questions... Plus profondément, par rapport à votre première question sur la société morcelée : que la société française soit diverse, c'est normal, c'est la réalité. Il y a des secteurs différents, des régions différentes, des métiers différents, des traditions différentes. Mais à un moment, il faut bien rassembler. Dans un orchestre, chaque instrumentiste doit jouer pour lui même, il doit écouter le son qu'il produit mais, en même temps, il doit faire partie de l'orchestre et il faut aussi un chef d'orchestre pour donner du sens, pour faire que tout le monde joue ensemble."

Cela peut être l'autre aussi ?

- "Non, parce que son approche est purement catégorielle. Il fait des promesses à chacune des catégories et, moi, je m'efforce de donner du sens. Je m'efforce, sans ignorer la diversité voire le morcellement de cette société, de dire qu'il y a un intérêt général que nous devons poursuivre ensemble. Il y a une façon de vivre ensemble et il y a un lien social que nous devons ensemble construire."

Il ne sait pas le réaliser - il répondra demain matin, parce que J. Chirac, candidat-Président, sera là ?

- "Il ne l'a fait ni en 1976 où il a démissionné, ni entre 1986 et 1988 où, à nouveau, il a dressé dans la rue, cette fois-ci les étudiants, et ni le Gouvernement qu'il avait nommé en 1995, puisque cela a débouché sur une dissolution. Il faut garder le souvenir de tout ça."

Vous êtes ingrat, parce que la dissolution, c'est vous ?

- "Ce n'est pas un problème d'ingratitude, c'est le peuple qui a tranché. Moi, j'ai dû assumer les responsabilités au moment où le peuple me les a confiées par l'élection législative."

Si on oublie l'enjeu politique ou politicien, si on oublie l'enjeu personnel, quelque soit le futur président de la République, avec les contraintes de la mondialisation, avec les obligations de la construction de l'Europe, qu'est-ce qui va changer vraiment pour le pays ? Qu'est-ce qui peut vraiment changer pour le pays ?

- "Il y a cette conception de l'intérêt général dont je vous ai parlé et qui doit guider le responsable. Il y a le respect des engagements pris. On prend des engagements ; on ne fait pas des promesses à chacun ; on trace des grands choix. Ils sont compatibles entre eux ces différents engagements et, ensuite, on les respecte dans l'action gouvernementale ou bien à la présidence, si on est président de la République. Il y a donc cet état d'esprit. Et puis, il y a toute une série de projets concrets. Nous n'abordons absolument pas de même manière la question des retraites, la question de la fiscalité, la question de l'emploi et des emplois-jeunes, des 35 heures... Il y a toute une série de questions essentielles pour la vie concrète des Français, sur lesquelles l'approche de mon principal adversaire est une approche qui va dans le sens des plus privilégiés. Moi, je m'efforce, au contraire, de faire qu'on modernise le pays, mais pour tous, chacun pouvant y trouver sa place."

Est-ce que dimanche soir commence une nouvelle élection ou, en tout cas, une seconde campagne ?

- "Nous ne sommes pas encore à dimanche soir. Il va falloir d'abord attendre ce que les Français nous disent dans ce premier tour. Mais ensuite, effectivement, la deuxième étape de l'élection présidentielle va commencer. Et là, il y aura des choix clairs pour les Français."

Avec quel genre et quel style ?

- "Attendons dimanche soir."

Non, mais comme ça ...

- "Dire que le pays peut changer, ne pas parler constamment de son déclin, avoir confiance en lui. En même temps, être lucide sur ceux qui souffrent, ceux qui sont en retard et faire qu'on dégage un sens pour les Français, à la fois pour vivre ensemble. Et puis qu'il y ait une parole forte enfin - ou à nouveau - de la France en Europe et une capacité d'intervention dans les problèmes du monde, dont on voit que plusieurs sont tragiques."


(source : Premier ministre, Service d'information du gouvernement, le 18 avril 2002)

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