Interview de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, au quotidien "La République du Centre" à Orléans le 12 avril 2002, sur la situation au Proche-Orient, le soutien européen au réengagement américain et à la mission de Colin Powell, la proposition allemande d'un plan de paix, l'avenir de l'accord d'association euro-israélien, l'envoi d'une force d'interposition internationale, l'éventualité d'une alternative politique en Israël. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, au quotidien "La République du Centre" à Orléans le 12 avril 2002, sur la situation au Proche-Orient, le soutien européen au réengagement américain et à la mission de Colin Powell, la proposition allemande d'un plan de paix, l'avenir de l'accord d'association euro-israélien, l'envoi d'une force d'interposition internationale, l'éventualité d'une alternative politique en Israël.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - Le secrétaire d'Etat américain Colin Powell devait arriver ce jeudi soir au Proche-Orient. Comment voyez-vous sa mission si, comme il est probable, l'armée israélienne ne s'est pas retirée des zones qu'elle occupe, et en particulier du quartier général de Yasser Arafat ?

R - La mission de Colin Powell traduit le tournant diplomatique opéré la semaine dernière par le président Bush et le réengagement américain. Cette mission est soutenue par les Européens, les Russes et Kofi Annan. Nous allons tout faire pour aider Colin Powell à obtenir un cessez-le-feu, un retrait des villes palestiniennes réoccupées (à commencer par Ramallah et le quartier général de Yassez Arafat) et, d'autre part, des engagements de l'Autorité palestinienne contre les attentats suicides. Il est naturellement indispensable que le secrétaire d'Etat américain voie Arafat.

Q - Votre homologue allemand, Joschka Fischer, soumettra lundi aux ministres des Affaires étrangères européens son plan de paix pour mettre fin au conflit du Proche-Orient. Joschka Fischer vous a consulté à ce sujet. Que pensez-vous de ce plan, et quelle pierre souhaitez-vous y apporter ?

R - Joschka Fischer a fait un bon résumé des idées européennes récentes. A travers cette démarche, il se rapproche de la majorité de ses partenaires. Cela nous servira de base pour élaborer un document à quinze, que nous adopterons lundi, selon le contexte, notre priorité étant d'aider Colin Powell.

Q - L'accord d'association entre l'Union européenne et Israël signé en 1995 est entré en vigueur en 2000. Cet accord prévoit l'instauration progressive d'une zone de libre-échange, la libération des services et la libre circulation des capitaux. Quel peut-être l'avenir d'un tel accord qui, pour l'Europe, est fondé sur "le respect partagé des valeurs démocratiques et des Droits de l'Homme". L'Europe tient-elle là un moyen de pression utilisable sur le Premier ministre israélien ?

R - Personnellement, j'ai toujours été assez sceptique sur l'efficacité de pressions économiques pour faire changer la politique de tel ou tel pays. C'est donc vrai également pour le gouvernement israélien actuel. Mais je constate que cette question est posée avec de plus en plus d'insistance par plusieurs gouvernements européens (dont le gouvernement belge), par le président de la Commission et par le Parlement européen. Il est donc normal que la présidence espagnole organise un débat sur ce sujet qui doit avoir lieu au sein du Conseil d'association, réunissant les Quinze et les Israéliens. Je n'ai en tous cas aucune objection quant à la tenue de ce débat.

Q - Croyez-vous qu'un accord pourra se dessiner clairement pour l'envoi au Proche-Orient d'une force internationale d'interposition et d'observation ? Quelle pourrait être l'efficacité de cette délicate mission ?

R - Je ne vois pas l'accord à portée de la main, mais je pense que l'idée est indispensable et qu'elle s'imposera. Lionel Jospin a relancé récemment l'idée d'une force d'interposition. Il a été suivi quelques jours après par Gerhard Schroeder. Certains, dont Colin Powell et, derrière lui, les Britanniques, parlent d' "observateurs du cessez-le-feu", ce qui est un début. D'une façon ou d'une autre, l'idée d'une présence internationale impartiale s'imposera. Cette présence devra faciliter la mise en ¿uvre des résolutions (notamment la 1408), faciliter le démarrage d'une négociation politique et augmenter la sécurité des deux peuples. Le jour où l'on arrivera à un accord, il faudra des garanties au sol. Donc, il n'est pas prématuré de pousser cette idée.

Q - Des voix commencent à s'élever en Israël même contre la politique du pire de Sharon. Une alternative politique est-elle envisageable dans ce pays, alors que le travailliste Shimon Peres reste au sein de la coalition gouvernementale ?

R - C'est aux Israéliens d'en décider. Quand on dit que les Israéliens ne peuvent pas choisir à la place des Palestiniens qui doit diriger ces derniers, c'est aussi vrai dans l'autre sens. J'observe simplement avec préoccupation que plusieurs personnalités d'extrême droite sont entrées dans le gouvernement Sharon, ce qui l'oriente encore plus à droite. D'autre part, les travaillistes qui y demeurent sont de plus en plus marginalisés dans les décisions et peuvent de moins en moins équilibrer quoi que ce soit. J'observe un vrai débat dans la société civile israélienne, et notamment au travers de la presse. Et je vois que, tout en soutenant les opérations militaires actuelles, les Israéliens sont 72 % à accepter l'idée de la reprise d'une négociation politique si la terreur cessait.

Même si la situation me paraît aujourd'hui très bloquée, Israël qui est un pays démocratique, nous réserve certainement des surprises positives. Mais hélas sans doute à court terme.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 12 avril 2002)

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