Interviews de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, dans "Le Monde" et à RFI le 18 avril 2002, sur la question israélo-palestinienne. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, dans "Le Monde" et à RFI le 18 avril 2002, sur la question israélo-palestinienne.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : (Interview au quotidien "Le Monde" le 18 avril 2002) :

Q - Les Européens n'ont réussi à se mettre d'accord ni sur une convocation du Conseil d'association Union européenne-Israël, ni sur le plan présenté par le ministre allemand Joschka Fischer ?

R - Nous nous sommes mis d'accord pour considérer que la priorité du moment est d'aider Colin Powell à réussir dans sa mission difficile, de consolider sa position par rapport à ceux qui le critiquent, notamment aux Etats-Unis. Sur le fond, il n'y a pas de désaccord : les Quinze ont maintenant des positions communes très claires sur la façon de résoudre le conflit du Proche-Orient, sur l'objectif d'un Etat palestinien, sur ce qu'ils demandent aux Israéliens et aux Palestiniens de faire. Lundi, plusieurs pays étaient favorables à une réunion du Conseil d'association ; deux ou trois autres ont estimé que ce n'était pas le moment. Mais surtout, susciter une polémique secondaire par rapport à l'enjeu principal de ces jours-ci nous est apparu comme ne s'imposant pas. Quant à Joschka Fischer, il a été le premier à estimer qu'il n'y avait pas de nécessité urgente à présenter une proposition européenne.

Q - Le même jour, un désaccord entre les Quinze est apparu à la Commission des Droits de l'Homme à Genève ?

R - Une résolution dure avait été présentée par les pays islamiques. Elle a d'abord été amendée, notamment à l'initiative de la France. Une référence à la lutte contre l'occupation "par tous les moyens disponibles" a été supprimée, de même que certaines autres expressions inacceptables. Ce travail a conduit la majorité des délégations européennes à voter le texte ; l'Italie s'est abstenue, l'Allemagne et la Grande-Bretagne ont voté contre. Si nos représentants à Genève avaient disposé de plus de temps, ils seraient arrivés à une position homogène. Soit le texte aurait été davantage amendé - sur Jénine, nous n'aurions pas qualifié a priori ce qui s'est passé, nous aurions demandé que la vérité soit établie -, soit les Européens se seraient abstenus en bloc. Il ne faut pas accorder à cet épisode une importance excessive.

Q - Que pensez-vous des déclarations de Lionel Jospin pour l'envoi d'une force d'interposition ? N'est-il pas démagogique de laisser entendre qu'on va aller séparer les deux camps ?

R - Je pense que la France a eu raison de remettre sur table cette idée à ce moment précis. Evidemment, le problème reste entier puisque, à ce stade, les Israéliens n'en veulent pas et donc les Etats-Unis non plus. Mais cette démarche politique et volontariste qui anticipe sur des réalités à venir. Nous n'avons pas promis que cette force allait être envoyée immédiatement. Il y a en Israël un tout début d'évolution des esprits sur le thème d'une présence internationale, qu'il faut conforter. La première étape, celle d'observateurs du cessez-le-feu, acceptée par les Etats-Unis, peut venir assez vite. La force d'interposition devra être insérée dans un accord de paix, dans l'intérêt des deux peuples. L'ossature ne peut être qu'américaine. Mais je suis d'accord : on ne peut pas la promettre pour demain matin.

Q - Que pensez-vous de la proposition de Sharon de réunir une conférence internationale ?

R - En soi, l'idée d'une conférence est bonne. Une fois que le processus de négociations politiques, aujourd'hui délibérément détruit, aura été réenclenché, cela a un sens. Mais une conférence ne peut se substituer aujourd'hui à une mise en ¿uvre des résolutions de l'ONU. Je ne sais pas dans quel esprit M. Sharon a lancé l'idée. Si c'est simplement pour faire baisser le début de pression américaine qui s'exerce sur lui, si c'est pour gagner du temps, cela ne répond pas au problème posé puisque le problème, c'est la mise en ¿uvre de la résolution 1402. Si la conférence vient prolonger et consolider un début de processus, très bien. Si elle vise à s'y substituer, c'est un leurre.

Q - M. Sharon a soigneusement évité de parler de la participation de l'Europe à cette conférence ; M. Powell a dit qu'elle pouvait avoir lieu sans Arafat¿ N'est-ce pas un moyen de mettre hors jeu le président palestinien ?

R - Ce sont deux questions différentes. Que M. Sharon tente d'écarter les Européens, on peut le comprendre, puisque les Européens sont unanimes à estimer qu'il doit changer de politique ! Mais il ne peut pas imposer ses positions à tout le monde. Une conférence internationale n'aurait pas grand sens sans les Européens. Ce n'est pas une question de fierté mais d'utilité pour la recherche de la paix.

En ce qui concerne Arafat : si une conférence pouvait tenir à un stade préparatoire au niveau des ministres, sans Sharon, ni Arafat, ni chefs d'Etat, cela peut très bien commencer avec un Palestinien mandaté par Arafat. Mais penser qu'une conférence puisse déboucher ou se conclure sans Arafat, c'est une illusion.

Q - Pensez-vous que ce soit clair pour les Américains ?

R - Ils sont très divisés. Je suis frappé par la violence des commentaires contre Powell et sa visite à Arafat, avant même l'attentat de vendredi dernier. Je souhaite que les Américains aillent maintenant au bout de la logique nouvelle du discours du président Bush du 4 avril, qui est radicalement différente de ce qu'a été sa politique depuis son arrivée à la Maison Blanche. C'est un vrai tournant, qui suppose maintenant un engagement conséquent.

Q - N'avez-vous pas le sentiment que la politique d'Ariel Sharon vise à détruire l'embryon d'institutions civiles palestiniennes, pour chercher éventuellement d'autres interlocuteurs et même refuser toute existence autonome à l'Autorité ?

R - Dans la presse israélienne elle-même et jusque dans la presse américaine, on trouve cette interrogation. Ce sont deux politiques tout à fait différentes. Dire : j'éradique le terrorisme et en même temps je négocie pour que le futur Etat palestinien naisse dans des conditions de sécurité correctes pour les deux peuples, serait une politique tout à fait différente que de dire : je combats à la fois le terrorisme et toute expression politique palestinienne. Ce qui inquiète dans la démarche israélienne actuelle, c'est qu'elle est menée par un gouvernement comportant des forces d'extrême droite, clairement opposées à tout accord politique avec les Palestiniens, à toute évacuation de colonies. Certains membres du gouvernement préconisent même l'expulsion des Palestiniens de la Cisjordanie.

Les Européens sont unanimes pour estimer que la lutte contre le terrorisme ne doit pas servir d'alibi à l'anéantissement de toute possibilité et de tout canal de négociation politique. C'est une guerre pour l'Etat palestinien à côté d'Israël ; il s'agit de savoir quand les Palestiniens pourront enfin créer leur Etat sur les 22 % restants de la Palestine historique, conformément au droit international, à l'engagement de la France depuis 1982, des Européens depuis 1999, des Etats-Unis depuis 2001, du Conseil de sécurité depuis 2002.

Q - Entre les deux politiques que vous avez évoquées, quelle est celle soutenue par les Américains ?

R - Les Américains sont partagés. Il y a eu un ressaisissement. Quand Colin Powell va à Ramallah voir Arafat, c'est la manifestation que les Etats-Unis n'épousent pas à 100 % la politique de Sharon. On voit bien cependant qu'il y a un débat très vif aux Etats-Unis, jusque dans l'administration. En tant que ministre européen qui a consacré tant de temps à cette question et dont le seul objectif est la paix, je ne peux que souhaiter que les Etats-Unis optent résolument pour la deuxième politique, celle qui permet au gouvernement israélien de combattre le terrorisme mais qui obtient en même temps la relance d'une négociation politique, ce qui suppose de ne pas détruire l'Autorité palestinienne, mais au contraire d'en reconstruire une. C'est indispensable si on recherche un partenaire pour la paix.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 18 avril 2002)

(Interview à RFI à Paris, le 18 avril 2002) :

Q - Monsieur Védrine, à propos de la mission que vient d'effectuer Colin Powell, que vous inspire le constat d'échec dressé par la plupart des commentateurs ?

R - J'estime qu'il ne faut pas tirer de conclusions précipitées. Il est très important que les Etats-Unis aient mis un terme à leur politique de désengagement et à leur soutien aveugle à la politique de M. Sharon. Il est important que le président Bush se soit ré-impliqué, qu'il ait envoyé au Proche-Orient M. Powell. Je trouve également positif que M. Bush ait soutenu M. Powell à la fin de sa mission, que M. Powell ait annoncé son intention de revenir au Proche-Orient et que les Etats-Unis y renvoient le directeur de la CIA, M. Tenet.

Il était impossible que Colin Powell fasse disparaître, en quelques jours et en un petit nombre de rencontres, les facteurs de fond qui ont amené à cette tragédie, à cet antagonisme, à ce blocage total. Je préfère considérer que c'est un début, qu'il est tout à fait prématuré de tirer des conclusions de ce type. L'important est que les Etats-Unis persévèrent dans leur engagement ; qu'ils soient conséquents avec la nouvelle ligne esquissée par le président Bush ; que Powell, avec l'aide des Européens - qui sont d'accord là-dessus -, des Russes, de l'ONU et des pays arabes modérés, poursuive ce travail.

Q - Néanmoins Hubert Védrine, est-ce que l'Europe doit demeurer tributaire d'un débat interne à l'administration Bush, entre une ligne que défend Colin Powell et une ligne plus dure, représentée par le vice-président Cheney et Condoleezza Rice ?

R - Cela fait plusieurs mois que les Européens appelaient les Etats-Unis à se réengager. Les Européens ont des positions très claires ; il suffit de relire la déclaration de Laeken sur la façon de résoudre le conflit du Proche-Orient, de relancer un processus politique. Les Européens ont dit très précisément, à plusieurs reprises, ce qu'ils attendent des autorités palestiniennes et ce qu'ils attendent des autorités israéliennes. Jusqu'à maintenant les choses évoluaient dans l'autre sens. Ce n'est donc pas au moment où les Etats-Unis commencent à se réengager que les Européens doivent élaborer une nouvelle alternative, pour que les choses deviennent plus compliquées.

Il y a maintenant une convergence entre les Etats-Unis et l'Europe. Il faut travailler à cette convergence pour qu'elle devienne davantage opérationnelle. Il faut naturellement obtenir des résultats que Colin Powell n'a pu obtenir du premier coup. Mais je pense qu'avec une insistance supplémentaire, les Etats-Unis devraient réussir à arracher ce qui est notre objectif immédiat : l'application de la résolution 1402, c'est à dire le cessez-le-feu, le retrait par l'armée israélienne des villes palestiniennes autonomes réoccupées et le réengagement d'un processus dans lequel les Israéliens accepteraient une nouvelle discussion politique et les Palestiniens feraient tout contre le terrorisme, à condition qu'on les aide à reconstituer une autorité plutôt qu'à la détruire.

Il faut continuer. Ce n'est pas le moment de se lancer dans une autre direction, simplement parce qu'on a peut être trop attendu de la mission Powell et qu'on en tire des conclusions précipitées.

Q - Mais néanmoins Monsieur le Ministre, est-ce que ce réengagement américain, dont vous parlez, n'est pas conditionné par la question iraquienne, qui continue à peser sur l'approche globale de l'administration Bush sur l'ensemble du Proche-Orient ?

R - Ce réengagement est peut être inspiré par de mauvaises arrière-pensées, mais ce qui m'intéresse dans l'immédiat est que cela amène les Etats-Unis à tenter de prendre autrement l'affaire du Proche-Orient. Quand je vois que M. Powell est quand même allé parler deux fois avec Yasser Arafat alors qu'il y a eu une fronde aux Etats-Unis, dans la droite du Parti républicain, pour essayer d'empêcher cette rencontre, avant même qu'ait eu lieu l'attentat suicide ; quand je vois qu'Ariel Sharon est allé quatre fois à Washington pour obtenir que les Américains coupent les ponts avec l'Autorité palestinienne et que les Etats-Unis n'ont pas suivi malgré son insistance, j'en tire la conclusion que les Européens avaient raison d'affirmer que cette politique du gouvernement israélien actuel ne pouvait pas donner de résultats. C'est à dire que cette politique ne donnerait la sécurité ni pour les Israéliens ni pour les autres, et qu'à un moment ou à un autre les Américains corrigeraient. C'est ce qu'ils sont en train de faire.

Il y a un débat aux Etats-Unis, on le voit bien puisqu'il est public. Mais nous, les Européens, allons agir pour que les Etats-Unis soient cohérents avec la réorientation que le président Bush a dessinée.

Q - Monsieur Védrine, beaucoup de signes convergents laissent à penser que l'on s'approche d'une nouvelle opération militaire en Iraq. Quelle lecture faites-vous de ces signes convergents ?

R - Je pense que beaucoup de gens au sein de l'administration Bush sont sur cette ligne, souhaitent arriver à cette opération ; que les Américains travaillent comme toujours de façon méthodique, sérieuse et complète puisqu'ils envisagent tout, y compris cela. Mais les dirigeants iraquiens peuvent très bien interrompre cette perspective en acceptant le retour des contrôleurs des Nations unies, en les laissant travailler tout à fait librement. C'est une décision qui leur appartient, quels que soient les calculs, les plans ou les programmations des uns ou des autres à Washington. C'est une décision iraquienne. Je rappelle que le monde entier, les Européens, les autres membres permanents du Conseil de sécurité, demandent aux Iraquiens d'accepter que ce contrôle puisse recommencer sans entraves. On en est là pour le moment.

Q - Sur le plan humanitaire, à propos du camp de Jénine, l'envoyé européen Roed-Larsen parle de la pire chose qu'il ait jamais vue de sa vie ; votre homologue saoudien parle de crime de guerre. Selon vous, doit-on s'acheminer vers une enquête internationale ?

R - Je ne sais pas sous quelle forme il faut procéder. Il y a déjà des organismes comme le CICR qui ont pu y pénétrer. Je crois qu'il est très important à tous points de vue, d'abord et avant tout pour les Israéliens, que les faits exacts puissent être établis.


(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 24 avril 2002)

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