Déclarations de M. François Bayrou, président de l'UDF, sur la situation politique de la France après le premier tour de l'élection présidentielle et l'appel à voter pour Jacques Chirac au deuxième tour, contre Jean-Marie Le Pen, Paris le 27 avril 2002. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclarations de M. François Bayrou, président de l'UDF, sur la situation politique de la France après le premier tour de l'élection présidentielle et l'appel à voter pour Jacques Chirac au deuxième tour, contre Jean-Marie Le Pen, Paris le 27 avril 2002.

Personnalité, fonction : BAYROU François.

FRANCE. UDF, président

Circonstances : Réunion du Conseil national de l'UDF à Paris le 27 avril 2002. Election présidentielle, premier et deuxième tour, les 21 avril et 5 mai 2002

ti : (Ouverture du Conseil national)

Mes chers Amis,

J'avais un mot à l'esprit et un seul en entrant dans cette salle. Il avait un immense merci qui chantait au fond de moi. Merci pour votre présence ce matin, merci pour les mois et les mois que nous avons passés ensemble, de Lille à Marseille, de Dunkerque à Pau à Colmar et à Strasbourg. C'était un tour de France formidable sous toutes ces formes, mais c'était plus encore un tour des Français, des femmes et des hommes de France. Un tour des angoisses de la France. Des problèmes, des attentes, des rages et des espoirs du pays. Ce tour, je ne l'aurais pas accompli si vous n'aviez pas été là.

Vous savez bien que ça n'a pas été facile. Vous savez ce qu'ont été les longues semaines de doute et d'ironie et quelquefois de sarcasme, pour ceux qui présentaient tout simplement qu'il fallait changer la politique en France. Pour celui qui disait tout simplement méfiez-vous, il y a dans ce scrutin une énorme surprise qui se prépare. Et je l'ai dit tous les soirs et je l'ai dit à tous les meetings et je l'ai dit à toutes les émissions que nous avons faites pendant ces longs mois. Et de tout cela le monde du pouvoir n'avait que faire. Mais vous en aviez à faire, vous, vous avez choisi de vous engager, de mettre dans cette entreprise toute votre énergie, toute votre générosité, tout votre idéal, toute votre volonté en sachant qu'il suffit de femmes et d'hommes décidés pour que plus rien ne soit jamais comme avant. Alors ce merci-là je vous le devais et je vous le dois. Merci.

Mes chers amis, le changement, il est devant nous. Et ce changement a deux conditions.

La première condition se joue le dimanche 5 mai. C'est une chose de voir comme nous l'avons dit et décrit à chaque minute pendant ces longs mois la réalité des problèmes d'un pays qui ne se reconnaît plus dans la manière dont on le gouverne. C'est une chose de voir ses difficultés, son exaspération, quelquefois son désespoir et c'est autre chose de voir l'extrême droite au deuxième tour d'une élection présidentielle. Et l'un n'aurait pas dû entraîner l'autre. Il dépend de notre mobilisation le 5 mai que ce qui est aujourd'hui une tache sur l'image de la France à l'étranger et sur la perception de la France par ses citoyens à l'intérieur s'efface. Voilà pourquoi je vous dis pour le deuxième tour de l'élection présidentielle nous devons être aujourd'hui les plus mobilisés de tous pour faire voter pour Jacques Chirac, qui est aujourd'hui le représentant de tous ceux qui veulent en France la démocratie et la république.

Dans ce scrutin, j'allais dire dans ce référendum, dans ce choix binaire, oui, non, sur quelles valeurs voulons-nous construire l'avenir, valeurs de démocratie, de tolérance, de République, dans ce choix binaire, il faut que nous soyons en première ligne. Et c'est pourquoi nous allons multiplier les réunions, les meetings, les interventions. Moi-même puisque Jean-Marie Le Pen ne fait qu'un seul meeting, c'est à Marseille jeudi prochain, je tiendrai moi-même un meeting à Marseille le jeudi 2 mai. Et je le ferai dans un seul esprit, pour poser une seule question, pour apporter une seule réponse, comment pouvons-nous reconstruire une France ou chacun des Français reconnaissent sa place, son identité, et trouvent son espérance. C'est ça la question qui est aujourd'hui posée au-delà du référendum du deuxième tour de l'élection présidentielle.

Et deuxième condition, pour répondre à cette question-là, c'est très simple, pour assurer la reconstruction il faut des reconstructeurs. Nous, nous sommes parmi les reconstructeurs, nous ne sommes pas seulement pour le deuxième tour de l'élection présidentielle dans le vote de ceux qui veulent refuser une dérive pour la France. Nous voulons aussi proposer un chemin pour sa reconstruction. Le changement que j'ai voulu porter à l'élection présidentielle, nous allons continuer à le porter pour les élections législatives et pour la suite.

Le changement est indispensable non seulement pour gagner le deuxième tour de l'élection présidentielle mais parce qu'il va derrière falloir que la France comprenne et que la France veuille désormais adopter un autre équilibre, trouver une autre méthode pour être gouvernée et faire que chacun des problèmes jusqu'ici restés sans solution depuis vingt ans, pas seulement depuis cinq ans mais depuis vingt ans trouve une réponse qui soit comprise par chacun des Français et à laquelle chacun des Français puisse adhérer.

Voilà notre travail. Alors j'ai entendu, comme vous, beaucoup d'affirmations sommaires péremptoires sur ce qui allait se passer pour les élections législatives. Moi je vais vous dire une chose très simple. La majorité présidentielle nous en sommes et le majorité présidentielle nous en sommes en première ligne. La majorité de reconstruction de la France, dont la décision va se jouer aux élections législatives, cette majorité-là, nous en sommes et nous y sommes en première ligne. Dans cette majorité pour reconstruire la France, nous avons l'intention d'être nous-même et pleinement nous-même sans rien laisser amputer de notre identité et de notre volonté de changement. ¿ Et qui pourrait dire à ceux qui auront contribué à forger le succès du deuxième tour de l'élection présidentielle et qui pourrait dire à ceux qui veulent forger le succès des élections législatives vous n'avez pas votre place dans ce mouvement et cette majorité qui va se construire ! Qui pourrait le dire ?

Il n'y a qu'une certitude, quand on veut reconstruire la maison il n'y a aucun reconstructeur de trop. On aura besoin de tout le monde et on aura besoin en particulier de ceux qui ont fait de la reconstruction leur mot d'ordre et la raison d'être de leur présence dans ces élections. Je voulais vous dire cela à l'ouverture de cette rencontre. Ce sont des jours d'inquiétude pour la France, ce sont des jours où un très grand nombre de Français ne reconnaissent pas le visage de leur pays, et particulièrement et je veux m'adresser à eux, un très grand nombre de jeunes ne reconnaissent pas le visage de leurs pays. Tous ceux qui maintenant regardaient la politique, qui jusqu'à maintenant ces dernières années regardaient la politique d'un air narquois et étaient tout entiers habités en face de la politique de dérisions, de ricanements, de caricatures, tous ceux-là se sont réveillés aujourd'hui et ont compris que si on ne s'engage pas dans la politique et bien d'autres s'y engagent à votre place et les décisions qu'ils prennent ne ressemblent pas à celles que vous auriez prises. C'est peut-être le seul point positif des semaines sombres que nous sommes en train de vivre. Ce point positif, ce besoin d'espérer, ce besoin de reconstruire, nous devons le saisir et en être les porte-parole puisque sans doute, parmi les premiers, nous avions compris la gravité du mal qui était en train de ronger le pays.

Désormais, ce qui est à l'ordre du jour, au-delà du 5 mai c'est la reconstruction de la France. Nous voulons être parmi les reconstructeurs aux premiers rangs d'entre eux, reconnus comme tels et fiers de ce que nous sommes.

Je vous remercie.


(Clôture du Conseil national)

Mes chers amis,

Je voudrais d'abord exprimer mes regrets à l'intention de ceux qui n'ont pas pu entrer dans cette salle, ils sont plusieurs centaines. Nous n'avons pas l'habitude d'avoir une foule aussi nombreuse à l'occasion de la réunion de notre conseil national. Cela aussi est un signe.

Je voudrais vous parler de choses très simples et de celle qui nous tient le plus à c¿ur, je voudrais vous parler de la France.

Plusieurs d'entre vous se sont exprimés à cette tribune qui ne sont pas rassurés par ce qui va se passer et par la manière dont se prépare l'élection du 5 mai. Je suis de ceux-ci. Alors j'entends bien qu'une nouvelle fois tous les sondages nous expliquent que tout est réglé et pourtant je sens quelque chose qui n'est pas rassurant dans l'ambiance du pays aujourd'hui. Et ce quelque chose là n'est pas nouveau, ça ne date pas du 21 avril : c'est la poursuite d'un long travail de destruction, de dissolution de la France, commencé depuis très longtemps qui a déjà produit des symptômes nombreux, mais dont aujourd'hui les conséquences les plus catastrophiques sont en train de mûrir sous nos yeux.

A ce titre vous me pardonnerez de regarder rétrospectivement les 20 années qui viennent de s'écouler. Je ne suis pas de ceux qui croient que Le Pen a été fait par Mitterrand, que c'étaient des man¿uvres tactiques, que tout cela s'est produit par hasard ou par génie¿ Je pense que depuis des années et des années quelque chose de malsain mûrit au sein du peuple français par défaut de ses gouvernants. Et plus encore, si je devais être encore plus précis dans l'expression, quelque chose de malsain mûrit au sein du peuple français par défaut de sa démocratie.

Voyez-vous moi aussi, j'ai regardé le débat à la télévision de dimanche dernier au soir. Regardons d'ailleurs combien cela paraît loin, il n'y a que six jours ! C'est ainsi que les peuples franchissent des pas. Et il y avait sur ces tribunes, ces tables rondes, toujours les mêmes, dont je ne m'exclus pas. Simplement il faut voir qu'à l'inverse de la pile Wonder on s'use beaucoup parce que l'on sert beaucoup sur les tribunes télévisuelles, ce qui devrait nous amener les uns et les autres à nous économiser pour conserver la parole pour les moments où nous aurons quelque chose à dire.

Je voyais mes amis, car ils sont mes amis, de l'opposition, et je voyais mes collègues de la gauche, et j'étais frappé de voir à quel point le discours était exactement le même que si le résultat avait été non pas Chirac / Le Pen mais Chirac / Jospin. Le discours était exactement le même : mes amis de droite disaient c'est la faute à Jospin, mes collègues de gauche disaient le bilan est excellent. Ce que je crois c'est que ce n'est pas la faute à la gauche, même si la gauche porte une responsabilité importante et je crois en effet que le bilan n'est pas excellent, mais je pense que nous devrions nous arrêter pour réfléchir, profondément. J'ai consacré à ce problème un livre en novembre et une conversation avec Luc Ferry il y a encore quelques semaines, disponible sur notre internet, pour nous demander ce qui se passe vraiment dans le tréfonds du peuple que nous sommes censés représenter et à qui nous ne cessons d'envoyer en pleine représentation des admonestations. Nous ne représentons plus, nous admonestons.

Bien je crois pour moi qu'en effet le vote Le Pen n'est pas seulement le mal, c'est le symptôme du mal, et qu'il va bien falloir que nous nous intéressions au mal. Alors le mal, je vais le décrire une fois de plus à cette tribune avec le sentiment de refaire un discours que vous avez entendu les uns et les autres dix fois. Il a été un discours de tous les soirs de campagne électorale.

Il y a des millions et des millions de Français, une deuxième France qui est folle de rage de ce qu'on ne l'entende jamais, on ne l'écoute jamais et qu'on ne la respecte jamais. Et la télévision creuse le fossé. Il y a ceux qui sont d'un côté de l'écran ou sur l'écran et ceux qui tous les soirs les bras croisés regardent en disant mais de quelle France parlent-ils ? Allez au contact, et je m'y suis obligé, je l'ai fait avec une grande joie pendant des mois, allez au contact de la vie des Français à l'endroit où ils la vivent. Est-ce que vous n'êtes pas frappé de voir que ce qu'on appelle vie politique nationale c'est cinq hectares de la rive gauche de Paris ? Ce que l'on appelle vie médiatique nationale c'est sur les mêmes cinq hectares. C'est un milieu clos et qui considère qu'il résume la France. Pendant longtemps probablement dans la France rurale et dans la France de l'écrit cela a t-il été vrai et cela a suffi. Aujourd'hui cela ne suffit plus.

Cette rage profonde, silencieuse, alors qu'avant le premier tour vous l'avez noté Le Pen pour une fois s'est abstenu des excès de langage qui lui servaient d'appât habituellement pour mettre au bout de son hameçon et de sa ligne, cette rage là a mûri, elle s'est formée elle s'est forgée, et elle a éclaté, sondage ou pas sondage, média ou pas média, dans le vote du 21 avril.

Ce vote est, je le disais en introduction, un trouble profond pour notre pays, et un trouble profond sur l'image de notre pays à l'extérieur. C'est un trouble profond pour notre pays parce qu'il y a légitimement inquiétude, émotion, incompréhension de la part de tout ce qui forge l'âme française. Je veux mettre au premier plan les jeunes qui défilent. J'espère que les défilés se transformeront en participation au scrutin, ce qui sera une réponse à toute la dérision dont la politique était l'objet parmi les plus jeunes générations, nourries par les habitudes culturelles et médiatiques que vous savez. Ce sera une très bonne nouvelle, les jeunes, les milieux intellectuels, les églises, les milieux philosophiques¿

20 % de Français ne sont pas devenus fascistes. C'est de l'angoisse qui s'exprime par ce vote. Excusez moi de dire qu'en histoire, c'est par l'angoisse que se fait le fascisme. C'est parce qu'il y a les Allemands des années trente, ils étaient dans une situation pire que nous, je veux dire plus frappés que nous par le chômage, par l'inflation, par la dépossession de tous les pouvoirs, par une vie parlementaire qu'ils ne comprenaient pas et ce n'était pas de mauvais gens, mais les mauvaises idées prennent là leur racines, et il est juste de se battre.

C'est le moment du combat, je veux le dire. Ce n'est pas le moment des man¿uvres, ce n'est pas le moment de la cuisine, et c'est pour cela que j'étais tellement en colère au début de cette semaine. Cela ne devrait pas être le moment de chercher à éradiquer tel ou tel partenaire pour préparer des échéances ultérieures, cela devrait être le moment de l'histoire et le moment du combat.

En tout cas, pour nous je le dis à cette tribune en votre nom, c'est le moment du combat et c'est le moment de l'histoire. Et nous voulons être en première ligne dans le combat, et nous voulons comprendre mieux que les autres pour porter mieux encore le message de l'histoire.

Mais il faut maintenant soigner le mal, aller chercher les racines du mal, aller les poursuivre où elles se trouvent. Une démocratie qui ne marche pas, aucun centre de responsabilité à portée de la main, des procédures incompréhensibles... Lorsqu'il s'agit de décider quelque chose cinq financements différents qui viennent on ne sait pas comment, selon les relations, et qui font qu'une feuille d'impôts est illisible, qu'une feuille de subvention est illisible. La pancarte à l'entrée du village quand on fait des travaux, il y a cinq lignes : ce projet est financé par la communauté européenne, le ministère de l'équipement, la région, le département, la commune, quand ce n'est pas le SIVOM ou le pays.

Mes chers amis, tout cela participe à creuser le fossé. Plus personne ne comprenant plus rien à la manière dont nous vivons ensemble. Sauf, il y en a beaucoup dans la salle, les élus. Eux sont relativement à l'aise, et comme Germain Gengenwin le dit au premier rang " et encore ! ", eux ils sont relativement à l'aise. Ils parlent une langue qui est une langue pour initiés. Ils parlent la langue pour initiés même à la télévision. Je vous ai souvent raconté cette histoire, je ne le referai pas, d'une jeune femme qui me dit " je ne comprends rien à ce que vous me dites " parlant du monde politique comme il s'exprime. Tout cela creuse le fossé. Donc centres de décisions lointains, la langue de la démocratie qui devrait être la langue la plus simple incompréhensible, des secrets de cuisine que naturellement on ne peut pas expliquer, de la cuisine interne. Des mots qui ne sont pas les mots justes¿

Bref plus le temps avance et plus les citoyens sont dépossédés du pouvoir. Or si le mot démocratie a un sens, ce sens est que notre effort constant devrait être de ramener le pouvoir entre les mains de ceux qui en sont les seuls possesseurs légitimes, c'est dire les citoyens.

C'est ainsi que tout doit être reconstruit, à partir de la base : les pouvoirs locaux, la représentation nationale. J'entends bien les inquiétudes qui s'expriment mais mes chers amis cela n'est pas seulement une vieille lune de notre famille politique, aujourd'hui c'est une nécessité urgente de changer le mode de scrutin dans ce pays.

Est ce que vous croyez que l'on va pouvoir vivre longtemps avec 40% des suffrages exprimés n'ayant aucune représentation à l'Assemblée nationale ? Alors j'entends bien que l'on me dira que ce sont des gens que l'on ne veut pas voir, j'entends bien qu'il pourrait arriver que les majorités fussent plus difficiles à construire. Très bien j'accepte ce risque parce que il faut un jour ou l'autre que les citoyens aient l'impression que ce qui se dit d'une certaine manière c'est eux qui en sont à l'origine et qui le portent. La représentation, la parole exprimée à l'Assemblée nationale par la représentation nationale doit ouvrir la porte à tous les courants d'opinion, même si on le droit de bâtir comme en Allemagne un système qui ménage à la fois le besoin majoritaire, l'expression de terrain dans les circonscriptions et une dose de proportionnelle qui rendra le scrutin plus juste au double sens de la justice et de l'équité. L'équité d'un coté, et " juste " comme une cloche sonne juste.

On a besoin de changer complètement les règles, on a besoin de prendre en compte - Pierre, à juste titre tu disais à la tribune " parlons de ce que nous allons faire " au lieu de la géométrie des appareils, une discussion dérisoire aujourd'hui - on a besoin de prendre en compte ce chiffre qu'Alain Lamassoure a rappelé à cette tribune et Maurice Leroy hier soir, entre parlementaires, il y a près de 40 % des chômeurs qui ont voté pour le Front National. Et vous savez pourquoi ? Parce qu'il y a des années qu'on nous explique que le chômage n'est plus un problème en France. Mais eux ils savent bien dans leurs vies que c'est un problème et qu'ils en crèvent. Tous ces puissants qui se félicitent à longueur de flashes d'information que le problème du chômage était réglé, c'était un formidable manque de considération.
Personne n'écoute, personne n'entend. Alors se dire comme nous le faisons et comme je l'ai fait dans mon programme que la seule action d'insertion utile c'est le travail. Il faut multiplier l'emploi et forcer à l'accession au travail - cela est une révolution dans notre pratique sociale en France - et qu'il va falloir le construire d'une manière beaucoup plus volontaire que nous ne l'avons fait jusqu'à maintenant, c'est à dire s'interroger sur l'utilisation des marges, à supposer qu'il y ait des marges dans l'action publique aujourd'hui. Où sont nos priorités ? Nous, nous disons la baisse des charges, d'autres disent la baisse des impôts, c'est une discussion entre nous, ce n'est pas une petite affaire. Qu'est-ce qui est tranché de tout cela, la vérité oblige à dire aujourd'hui rien. De la même manière vous croyez que l'on va pouvoir se contenter pour le problème des banlieues du sempiternel ministère de la ville et des subventions qui vont avec. Les banlieues sont un échec dramatique pour notre pays et pour notre Nation.

Si l'on se met à retisser alors on pose beaucoup de questions qui ne sont plus posées depuis longtemps. Il faut parler à l'Islam, il faut s'interroger sur la représentation que le gouvernement précédent a choisi pour l'Islam de France et qui, a n'en pas douter, pose de véritables questions. Il faut discuter directement avec nos compatriotes musulmans, de la conception qui est la nôtre de la laïcité dans la vie publique, à l'école et puis confrontons mais sortons de la nudité. Sortons du silence, allons directement au fait qu'il va falloir s'interroger naturellement sur le travail dans les banlieues, sur la présence de la loi dans les banlieues, vous croyez que c'est une petite affaire tout ça !

Nous sommes devant les Himalayas et excusez moi, c'était ce que j'attendais que tous ensemble, par une prise de conscience collective et républicaine, nous disions le soir du 21 avril. En tout cas c'est ce que j'ai choisi de dire moi : on n'est pas seulement devant une alternance habituelle où on va se frotter les mains parce que la droite remplace la gauche. Cela est l'écume des choses. Si on n'est pas capable de comprendre que c'est la république tout entière qui est à reconstruire dans ses institutions, dans sa pratique et dans les habitudes de sa classe politique comme on dit, alors on ne comprend rien à ce qui est entrain de se passer en France depuis le 21 avril.

C'est pourquoi, il n'y a pas de secrets, je suis aller voir le Président de la République, lundi matin, Jacques Chirac, pour lui dire exactement ce que je viens de dire là. Monsieur le Président ce n'est pas seulement l'affaire de la droite contre la gauche. Devant une ¿uvre de refondation comme celle que nous avons à conduire, on ne peut pas se contenter d'une alternance habituelle, on ne peut pas se contenter de mettre les uns à la place des autres. Tout est à reconstruire et tout est à repenser, et cela doit se faire en associant le plus possible de républicains, sincères, convaincus, européens, qui ont envie de rebâtir le pays ensemble ou qui auraient envie de rebâtir le pays ensemble. Et j'aurais souhaité que l'offre en soit publiquement faite. Ce n'est pas de fermeture dont nous avons besoin aujourd'hui, c'est ayant pris la mesure du drame que vit la démocratie française depuis 20 ans, pas seulement le soir du 21 avril, mais que la démocratie vit en se délitant peu à peu depuis 20 ans ayant la mesure de ce drame, offrir au pays une entreprise de refondation et associer d'où qu'ils viennent tous ceux qui se reconnaissent dans ces buts et dans ces moyens. Tel était, à mon avis en tout cas, une des issues justes à ce que nous étions entrain de vivre.

Non, un autre choix a été fait. Ce choix va être très difficile à conduire, parce que, naturellement, faute de cette expression, l'opposition de gauche va se reconstruire comme une forteresse. Elle a un certain nombre de thèmes emblématiques, elle se sert, elle aussi, des évènements pour se reconstruire. D'un autre côté l'extrême droite est plus forte que jamais et donc voilà la majorité dite présidentielle, dont on a choisi les frontières, coincée entre le marteau et l'enclume. Bon, je veux bien mais si on nous explique que l'on gagne facilement les élections comme ça, je dis que ce n'est pas du tout certain et que l'on a le droit d'avoir des craintes. Si on nous explique qu'on gouverne facilement comme ça, alors avec l'expérience qu'un certain nombre d'entre nous avons du gouvernement, je dis attention. Mais si l'on nous explique qu'en plus on est trop nombreux et qu'il faut nous rétrécir, alors là je suis certain du résultat : je dis casse-cou pour la France, parce que vous voyez bien que ce qui est en cause dans cette dégradation de la démocratie en France depuis 20 ans, c'est précisément qu'on a voulu concentrer le pouvoir entre les mêmes mains, ne voir qu'une seule tête. Tantôt celle de Monsieur Juppé, tantôt celle de Monsieur Jospin, tantôt celle de Madame Aubry pour les 35 heures, tout le monde au garde à vous, tout le monde obligé de s'aligner, c'est cela que le pays ne veut plus !

Nous, nous sommes porteurs du message inverse. Alors si l'on veut que désormais dans la majorité future, espérons qu'elle le sera, ce soit cette même loi, appelons les choses par leurs noms, jacobine qui s'applique, c'est à dire un seul parti, un seul chef et tout le monde obéit, je ne le dis pas pour des raisons électorales, je ne le dis pas pour des raisons de boutique, je le dis pour mon pays, on est certain d'aller à l'échec, on est nombreux, nous sommes nombreux à le dire, je m'adresse à ceux de mes amis qui se sont exprimés à cette tribune pour que nos idées pèsent dans les projets. Alors je dis depuis que nous existons, depuis que le monde est monde, chaque fois qu'il y a eu un Congrès, un Conseil national, comme aujourd'hui, un Conseil politique, que sais-je, chaque fois nous avons dit : nous nous sommes pour un pouvoir de partenariat, nous ne voulons pas d'un pouvoir jacobin, nous voulons un pouvoir de partenaires, avec en face de nous dans la société civile et dans la société politique de vrais contre-pouvoirs respectés en tant que tels, ou alors abandonnons toutes nos idées !

Si nous avons une raison d'être, si nous avons une philosophie, si nous l'avons exprimée depuis des années, elle se résume en ces mots-là : nous refusons la concentration du pouvoir entre quelques mains qui se croient autorisées en haut, nous voulons que la société française fasse lever des partenaires légitimes pour que le pouvoir soit partagé. Parce ce que l'on entend mieux à plusieurs, parce que l'on est plus intelligent à plusieurs. Parce que la nature même d'un pouvoir politique, c'est que lorsqu'on est en action, il veut qu'on obéisse, un point c'est tout. On l'a tous vécu et c'est humain. Moi-même quand j'ai le pouvoir, j'ai envie que l'on m'obéisse ! Donc il ne faut pas dire en face de nous, voilà des voix adultes qui s'expriment pour dire attention le pays ne comprend pas ce que vous faites, attention, il y a des besoins que vous ne retenez pas, attention, il y a des attentes auxquelles vous ne répondez pas pour mettre en garde et pour obliger à changer, mais c'est la raison même de notre vie ! Il ne s'agit pas d'une affaire de boutique, il ne s'agit pas d'un parti ou d'un autre, il s'agit de la conception du pouvoir qui peut seule répondre au mal profond qui fait que la démocratie française se délite depuis 20 ans.

Voilà pourquoi ce qui est en jeu est très important et cela se résume simplement : oui, il faut se battre pour que Jacques Chirac réalise le meilleur score le 5 mai 2002 parce qu'il en va de l'image de la France à l'intérieur et de l'image de la France à l'extérieur. Oui, nous voulons former une majorité parlementaire qui soit en phase avec le Président de la République pour que la cohabitation ne revienne pas en France et pour cela, nous voulons des candidatures uniques, concertées et équilibrées pour cette élection. Mais troisièmement, non, nous ne gagnerons pas les élections et surtout nous ne pourrons pas gouverner la France utilement avec un parti unique qui prétendrait faire disparaître tous les partenaires du parti présidentiel.

Et ainsi, alors nous ferons l'¿uvre qui est notre responsabilité, ¿uvre de compréhension, ¿uvre d'intelligence, ¿uvre de volonté, ¿uvre d'ouverture et non pas de fermeture. Nous voulons élargir et non pas rétrécir, et nous voulons réconcilier au lieu d'exclure. C'est le message que nous avons porté à l'élection présidentielle, que deux millions de Français ont entendu, que beaucoup d'autres ont écouté et que nous voulons continuer à porter pour les élections législatives.

Parce que ce dernier mot, le besoin du changement, il ne s'est pas arrêté le 21 avril, il ne s'est pas arrêté le 5 mai et il ne s'arrêtera pas au mois de juin, le soir du deuxième tour des élections législatives. Toutes les interrogations sur le changement des générations, des hommes, des modes de gouvernement, de la manière dont nous pouvons être solidaires et faire en sorte que cela ne soit pas toujours perpétuellement les sortants, comment on peut organiser la rotation, comment on peut faire qu'un tel qui a exercé son mandat pendant dix ans, puisse le transmettre à quelqu'un d'autre et puisse en exercer un autre ? Pour enrichir notre manière de vivre, comment faire que des jeunes puissent espérer être candidats à une élection importante. J'ai été candidat aux élections législatives à 25 ans, je sais qu'il n'est pas totalement absurde qu'on essaie de proposer ce genre de défi à un très grand nombre de jeunes, garçons et filles, pour faire que la démocratie, ce ne soit plus seulement quelque chose à quoi on assiste comme spectateur, mais quelque chose à quoi on participe.

Je suis très heureux, nous avons eu des milliers de demandes d'adhésion à l'UDF depuis le 21 avril, mais, cela ne suffira pas d'en faire des militants parce que, même dans nos rangs - et pourtant, vous le prouvez, nous en faisons plus que les autres - quelque fois cela ne suffit pas de se réunir une fois par mois, faute d'autre mode de participation, de formation. Je vais m'arrêter une seconde sur ce point. Il y a une conversation qui m'a beaucoup marqué, elle date de presque 25 ans, c'était avec un jeune homme politique allemand qui n'avait pas encore les responsabilités qui furent les siennes par la suite, il s'appelait Helmut Kohl. Il était encore loin de devenir Chancelier, et on avait une discussion avec quelques jeunes militants pour savoir les différences entre la France et l'Allemagne. Et tout d'un coup Helmut Kohl s'est mis à nous expliquer que la raison pour lesquelles ils avaient conjuré l'extrémisme en Allemagne, c'est qu'il avait mis des milliers de Marks à organiser la formation civique des Allemands jeunes et adultes en se servant du triple canal des partis politiques, considérés comme des entreprises de formation - c'est pourquoi qu'ils ont fait des fondations -, des syndicats et des églises. Ils se sont servis des trois pour former à coup de milliards de Marks les Allemands, et nous étions étonnés, nous étions jeunes, ils disaient oui mais nous Allemands, nous savons ce que c'est qu'un peuple quand il se met à glisser vers l'extrémisme, et nous voulons conjurer ce malheur ; tout investissement est bien placé lorsqu'il s'agit d'un enjeu d'une telle importance. Je dis cela en voyant ce qu'il nous reste à faire pour changer la réalité de la démocratie française. Tout cela c'est désormais devant nous comme militants.

Et puis vous voyez bien, ce sera mon dernier mot, qu'une famille politique comme la nôtre, dans les circonstances où nous sommes et si elle relève le défi qui est devant elle, cette famille politique est naturellement appelée à s'élargir. Elle doit prendre un visage nouveau, des pratiques nouvelles à l'intérieur. Il faut non pas rester crispés sur ce que nous avons réalisé à l'élection présidentielle, mais ouvrir les fenêtres et ouvrir les portes. Là aussi, il s'agit d'une entreprise de refondation, non pas pour nous mais pour que ce grand politique qui veut une République nouvelle trouve désormais à s'exprimer dans la démocratie française ; que tout ceux qui nous ont entendus, tous ceux qui nous ont écoutés et tous ceux qui nous ont rejoints, sachent que c'est désormais ici, dans cette maison, que l'on à l'intention de reconstruire ce qui a été détruit pendant 20 ans et qui nous a conduit où nous sommes. Une entreprise de refondation pour que la France et la démocratie Française demain aient un autre visage.

Je vous remercie.


(Source http://www.udf.org, le 29 avril 2002)

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