Interviews de M. Jean-Marie Le Pen, candidat du Front national à l'élection présidentielle 2002, à "France 2" le 23 avril, "Europe 1" le 29 avril, et "France Inter" le 2 mai 2002, sur la réaction anti-Front national après le premier tour des élections, et sur les certains points de son programme électoral, notamment l'immigration, l'Europe, l'impôt sur le revenu, le temps de travail. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de M. Jean-Marie Le Pen, candidat du Front national à l'élection présidentielle 2002, à "France 2" le 23 avril, "Europe 1" le 29 avril, et "France Inter" le 2 mai 2002, sur la réaction anti-Front national après le premier tour des élections, et sur les certains points de son programme électoral, notamment l'immigration, l'Europe, l'impôt sur le revenu, le temps de travail.

Personnalité, fonction : LE PEN Jean-Marie, MAZEROLLE Olivier, ELKABBACH JEAN Pierre, PAOLI Stéphane, HEES Jean-Luc, LE MARC Pierre.

FRANCE. Front national, président;FRANCE. Candidat à l'élection présidentielle de 2002

ti : J.-P. Elkabbach
Vous confiez aujourd'hui à France Soir "que [votre] victoire n'est pas exclue"...

- "Bien sûr !"

De votre part, c'est l'aveu que la défaite est probable. Pour la première fois, vous êtes sinon modeste, réaliste.

- "Non, j'attends le verdict des urnes. Je ne fais pas la politique dans la rue. J'attends que les citoyens se prononcent, malgré, il faut bien le dire, un délire soviétoïde, soviétique de l'ensemble des forces de l'établissement français qui s'unissent, main dans la main... Le Medef avec le PC, Monseigneur Lustiger avec les loges maçonniques ! Bref, c'est l'unanimité nationale, grâce à Le Pen ! On avait ignoré jusqu'ici que tous les maux de la France avaient une raison unique, c'était Le Pen. On l'a enfin découvert !"

Vous avez entendu et lu probablement le sondage Ipsos-Le Figaro-Europe 1 sur les intentions de vote : J. Chirac entre 74 et 81, vous entre 19 et 26, 78-22, pour le moment. Pour vous, il n'y a pas de quoi pavoiser ou pas de quoi être euphorique ?

- "Je demande à monsieur Giacometti de me donner 10.000 euros par point supplémentaire au-dessus de 22. Voyez... Ca ne va pas l'engager à grand chose. Par conséquent, on verra bien, dimanche prochain, si monsieur Giacometti est ruiné ou pas. Moi, je crois qu'il peut l'être. C'est-à-dire que les Français, passé le premier coup de massue médiatique qu'ils reçoivent, à savoir que si Le Pen est élu, la Seine va s'arrêter de couler, le soleil de briller, la glace va s'abattre sur le pays, il n'y aura plus d'agriculteurs, ce sera la fin..."

Mais êtes-vous assuré de garder les 17 % de votes du premier tour ?

- "Je pourrais même en avoir moins, peut-être même descendre au-dessous de zéro qui sait ?! Au point où nous en sommes, l'enthousiasme démocratique est tel qu'on ne sait pas jusqu'où cette unanimité va nous conduire, enfin !"

Lorsque vous veniez à l'habitude à Europe 1, vous aviez un garde du corps. Aujourd'hui, vous en avez plus d'une demi-douzaine. Qu'est-ce qui est en train de se passer ?

- "Ce sont les gardes du corps du ministère de l'Intérieur. Je ne les ai pas demandés, on me les a affectés, sans doute parce que le ministre de l'Intérieur veut se prémunir contre les risques politiques d'un attentat dont je pourrais être victime dans l'enthousiasme..."

Vous n'allez pas nous faire encore le coup de la victime !

- "Ben voyons !"

Maintenant vous parlez d'assassinat... Il faut être sérieux !

- "Ce n'est pas moi qui parle "d'assassinat". La première fois que j'en ai entendu parler, c'est dans un débat télévisé sur la Cinq, où l'hypothèse de l'assassinat de Le Pen a été retenue."

Vous ne l'avez pas retenue naturellement ?

- "Non, je ne l'ai pas retenue. Mais pour moi, cela n'a pas d'importance, je mourrai où le Bon Dieu a décidé que ce sera. Je n'ai aucun souci, aucune peur. Je fais ce que j'ai à faire, ce que je dois. Et puis arrive que pourra. Je mourrai en tous les cas avec l'esprit heureux."

On évoque quelques éléments de votre programme, à six jours de l'élection, c'est pas mal de rappeler quelques éléments...

- "Dans une atmosphère totalement passionnelle et irrationnelle, on pourrait en effet revenir à des choses sérieuses. Mais tout le monde sait bien que le programme de monsieur Chirac n'a aucune importance. Il est devenu aujourd'hui le Chevalier blanc de la démocratie, avec un petit plumet rouge, quand même. Et à partir de là, on ne lui demande plus rien sur son programme. D'ailleurs, tout le monde sait bien que les programmes de Chirac n'ont jamais engagé que ceux à qui ils ont été présentés."

Vous dites ça pour éviter qu'on parle du vôtre ?

- "Non, pas du tout !"

Allons-y : votre promesse numéro 1 est de réduire les prélèvements obligatoires à 35 %...

- "Absolument, oui."

... en le mettant dans la Constitution. Pour cela disparaîtraient en cinq ans, si je vous ai bien lu, plusieurs impôts, dont l'impôt sur le revenu. Mais augmenterait des dépenses publiques et peu à peu, les budgets seraient en équilibre. Où est la cohérence ?

- "Non, mais ce n'est pas du tout irrationnel. La méthode socialiste ou sociale-démocrate qui est appliquée..."

Non, mais la vôtre ?

- "Mais attendez, vous me posez une question, je vous réponds ! La méthode socialiste ou sociale-démocrate qui est appliquée, c'est de partager la pénurie. Je suis de ceux qui pensent que, les pays qui ont allégé leurs prélèvements obligatoires ont permis le développement de l'économie, ce qui fait qu'au lieu de créer des emplois bidons, comme les emplois qui coûtent cher à l'Etat et aux contribuables, ce sont des emplois utiles qui génèrent de la prospérité. C'est toute la différence. Pour cela, pour que les gens aient envie de travailler, il faut qu'ils aient la certitude qu'une grande partie de l'effort supplémentaire qu'ils auront accompli leur permettra de disposer de leur propre argent."

Ca, c'est idéalement, mais dans la réalité l'économie devient boiteuse : au lieu de baisser les impôts on les supprime, on augmente les dépenses...

- "Mais non, ce n'est pas vrai ! Monsieur Marseille [phon.], qui est un économiste, vient de faire une étude sérieuse : il évalue à 650 milliards les gaspillages tels qu'ils sont décelés par la Cour des comptes. Mais il n'y a pas que ça. Je ferai des économies sur les 300 milliards de la politique d'immigration ! Je ferai des économies sur un certain nombre d'autres..."

Par exemple : toutes les aides et les subventions à l'emploi, qu'en faites-vous ?

- "Je pense qu'il faut remplacer cela en effet, par une activité de l'économie. Il faut cesser de subventionner des emplois inutiles, des emplois pour l'emploi, pour des emplois pour l'économie. Il est évident qu'à partir du moment où on allège les impôts - ceci a été vérifié dans tous les pays au monde -, il y a un regain d'activité économique, un regain de la croissance et donc des possibilités d'emploi. Je vous signale d'ailleurs qu'il n'y a que cinq Prix Nobel qui sont d'accord avec ma proposition de suppression de l'impôt sur le revenu du travail."

Que faites-vous des emplois-jeunes, qui doivent durer cinq ans ? Vous les renouvelez ?

- "Mais je souhaite que ces emplois-jeunes se voient substituer des "emplois-vrais". C'est-à-dire que les jeunes apprennent un vrai métier, qu'ils soient économiquement utiles, et qui leur garantissent qu'il sera durable. Parce que les promesses d'emploi pour cinq ans ne tiendront que pour autant que l'Etat sera en mesure de les payer."

D'accord, ils sont fixés. Vous rejetez toujours l'Europe de Maastricht, vous étiez contre, vous restez contre...

- "Mais bien sûr, c'est évident ! Vous permettez que je vous dise pourquoi ? C'est parce que si nous sommes dans l'Europe de Maastricht, nous n'avons plus d'indépendance nationale. C'est-à-dire que nous n'avons plus le pouvoir de prendre les décisions de réformes. Elles dépendent de Bruxelles. Par conséquent, la première des choses, le premier des objectifs à atteindre, c'est que si nous voulons faire des réformes, il faut que nous reconquérions le pouvoir de les faire."


Mais vous savez que la souveraineté partagée aujourd'hui, dans la mondialisation, est peut-être une souveraineté renforcée. Mais le problème peut-être se pose autrement...

- "60 % des lois qui s'appliquent en France, a dit monsieur Delors, sont faites non pas à Paris mais à Bruxelles ! On peut même se demander si les élections législatives servent encore à quelque chose, puisque nous devenons petit à petit un Etat à la manière du Kansas ou de l'Oklahoma."

Comment expliquez-vous que beaucoup d'organisations qui à l'habitude se taisent, n'interviennent pas, disent aujourd'hui leur choix ? Par exemple, la FNSEA - et J. Chirac aura rappelé aux agriculteurs que sans l'Europe, c'est 40 % de moins de revenus...

- "Mais c'est faux !"

Aujourd'hui, le président du Medef ne veut pas vous voir, il va annoncer aujourd'hui qu'il faut faire barrage au FN et peut-être voter Chirac...

- "Ca ne m'étonne pas !"

Vous avez les syndicats contre vous...

- "Mais cela ne m'étonne pas que le grand patronat mondialiste de monsieur Seillière et de monsieur Messier soit contre Le Pen, n'a rien qui me déshonore, au contraire. Et de les voir main dans la main, avec la CGT, et un certain nombre d'autres organisations du même métal, ça me réjouit. Je trouve que c'est clair, les choses sont claires. Si ça n'apparaît pas au peuple français, qu'il s'agit là du syndicat des privilégiés du système..."

Mais ça fait beaucoup...

- "Quel que soit le rôle qu'ils se donnent dans la société, ils sont tous de mèche ! Et si vous voulez que ça change, il n'y a qu'une seule manière, c'est de voter Le Pen."

Ca fait beaucoup ! Les patrons, les managers, les syndicats, les agriculteurs, les médecins, les étudiants, les créateurs, les dirigeants des quatre grandes religions !

- "Il n'y a que le peuple qui soit avec Le Pen ! Tous ces gens-là sont contre, et le peuple, lui, est avec Le Pen ! A condition qu'il soit informé, qu'il ne soit pas terrorisé par une propagande presque soviétique qui s'exerce... Mon programme a été passé au crible négatif de toutes les commissions, les comités, les économistes, les politologues. C'est curieux qu'on ne passe pas celui de J. Chirac. Mais on sait que c'est celui de "Super Menteur", donc il n'y a pas besoin de le contester."


Vous savez que vous n'avez pas le monopole du peuple vous non plus ?

- "Non, mais j'en ai quand même un morceau sérieux."

La France, avec vous, retrouverait des frontières. Vous avez entendu que les autres pays refuseraient d'importer les produits de la France, un des grands pays exportateur...

- "Mais c'est faux !"

Que faites-vous ? Un emploi industriel sur quatre fabrique pour l'étranger !

- "La Norvège n'est pas dans l'Europe, la Suisse n'est pas dans l'Europe, et elles continuent quand même d'importer et d'exporter. Avant les 15 ou 20 dernières années, la France a existé, a eu une économie, a vendu, a acheté. Tout ça, c'est de l'épouvantail à moineaux."

C'était avant. Il n'y avait pas cette économie mondiale qui se développe. Vous risquez d'avoir une explosion du chômage en France.

- "Justement, je ne le crois pas du tout. Je crois au contraire que si nous ne faisons pas cela, c'est-à-dire si nous mettons pas des frontières-filtres - pas la ligne Maginot, contrairement à ce que racontent mes adversaires, mais des frontières filtres -, ce qu'il reste d'agriculteurs, il en reste encore 800.000 sur 6 millions..."

650.000...

- "Il y en a déjà 5,2 millions qui ont été liquidés en l'espace de 20 ans ! Ce sera la seule solution pour les sauver. Je vous signale une chose : c'est que nous ne pouvons plus vendre notre blé. Pourquoi ? Parce que le blé ukrainien arrive à la moitié du prix du nôtre. Et il en sera de même pour tous les produits."

Justement, les sociétés européennes sont des sociétés de tolérance et d'ouverture aux frontières, aux autres, au monde. Pourquoi les mots qui reviennent le plus possible avec vous, c'est "exclure", "fermer" ?

- "Non, je crois qu'il faut se défende. Je crois que "la vie n'est pas un long fleuve tranquille", je crois que nous sommes menacés par beaucoup de maux, comme le sont toutes les sociétés humaines. Et je crois qu'il est sage de prévoir, de voir à l'avance. Je conteste formellement l'accusation dérisoire, selon laquelle dire la vérité constituerait le fondement du fascisme."

Mais vous n'êtes pas le seul à dire la vérité ou à prétendre la dire...

- "Je voudrais vous citer une phrase, c'est amusant - enfin amusant... -, c'est une phrase de F. Mitterrand, dans "Le coup d'Etat permanent", il dit : "Duce, conducator, führer, que sais-je ? Ce sont toujours les mêmes accusations dès que l'on prétend mener une politique nationale". Voyez, ma référence est bourgeoise. Par conséquent, pourquoi suis-je condamné ? Parce que je défends la nation. Or, le mondialisme veut détruire les nations pour imposer sa loi, qui est celle dite de "l'économie", mais qui est en fait celle de l'intérêt des grandes puissances financières."

Toute votre vie, vous avez haï J. Chirac...

- "Mais ce n'est pas vrai ! J'ai dit : "La haine ça se mérite". Non, je n'ai pas haï Chirac !"

Mais probablement aujourd'hui, pour vous, il la mérite puisque le paradoxe, c'est que cette fois il va incarner la République et la démocratie, dressée contre ce qui la menace. On a l'impression que vous serez floué.

- "Ah oui... Rappelez-vous, vous ne souvenez pas de "facho Chirac" ? Ah, non c'est vrai que c'est lavé tout ça. L'eau lustrale de Le Pen a tout effacé. Nous avons le Chevalier blanc de la démocratie, soutenu par l'ensemble des forces de l'établissement. Moi, je me bats pour le peuple, avec le peuple !"

Monsieur Le Pen, après mai, il y a juin 2002, c'est un cycle. Aurez-vous des députés ?

- "Bien sûr, j'espère. Encore que Chirac ait fait tout ce qu'il a pu depuis 20 ans pour assurer la victoire de la gauche, que ce soit de l'élection de Mitterrand, en 1981, pratiquement toutes les élections législatives, sans parler des élections régionales, où il a fait cadeau de 12 régions à la gauche exclusivement pour ne pas recevoir les voix du FN."

Est-ce que le FN se maintiendra dans des combats à trois, avec le risque de faire perdre la droite modérée ?

- "Vous n'imaginez pas qu'on va aller la corde au cou et en chemise apporter nos voix à des gens qui nous auraient exclus ! Il est bien évident qu'il y a un principe de réciprocité. Nous, nous agirons comme les autres agiront, bien évidemment. Et nous essaierons d'avoir des députés, ce qu'on nous a empêchés de faire depuis longtemps. Avec 7 % des voix, le PC a 35 députés, avec 15 % des voix, le FN en avait zéro."

Après votre défaite, vous serez candidat aux élections législatives ?

- "Ne parlez pas de "défaite", vous n'en savez rien ! Vous aussi vous devez être humble devant le verdict du peuple."


Beaucoup se réjouissent, se rassurent ou peut-être se consolent, en pensant que, même après toutes ces élections de 2002, ce sera là, votre ultime combat.

- "Non, mais écoutez, est-ce que ça sera votre ultime reportage ?!"

Non, mais c'est autre chose !

- "Mais si, c'est exactement la même chose !"

Je ne suis pas candidat à des présidentielles !

- "Vous êtes comme moi dans la main de Dieu, et vous ne savez pas lequel de nous deux tombera le premier."

L'Ultime combat, c'est quand ?

- "Je ne sais pas, la mort ?! C'est l'ultime combat."

En tout cas, merci d'être venu. Vous redonnez goût, et vous vous en rendez compte, à l'engagement politique.

- "Oui, tant mieux. Si j'avais déjà apporté ça à mon pays, ça sera déjà une bonne chose. A condition que les gens ouvrent les yeux et qu'ils ne regardent pas ce qu'on leur impose comme image."


(Source :Premier ministre, Service d'information du gouvernement, le 30 avril 2002)
S. Paoli/ J.-L. Hees/ P. Le Marc - J.L. Hees : Je ne suis pas très doué pour les mathématiques, et on ne s'entendra peut-être pas sur les chiffres, mais j'ai l'impression qu'il y avait cent fois plus de personnes hier qui manifestaient dans les rues contre Le Pen plutôt que pour Le Pen.

- "Dix fois plus, pas cent fois plus..."

J.-L. Hees : Enfin, il y avait du monde. Mais ma question est sincère : est-ce que ça vous ébranle, est-ce que vous attriste, est-ce que ça vous afflige ou est-ce que ça vous laisse totalement indifférent ?

- "Cela me laisse totalement indifférent. Que la gauche manifeste dans les rues, ce n'est pas la première fois qu'elle le fait. Elle l'a fait avec le dixième des voix de la gauche aux élections au premier tour. En tout cas, ça prouve déjà qu'il y en a beaucoup qui sont restés chez eux . Sur les chiffres... Je vous ai apporté une de la manifestation d'hier : il y a non seulement la Place, mais toute l'avenue de l'Opéra qui est pleine de manifestants ..."

J.-L. Hees : Une photo à la radio !?

- " ... Ce n'est pas exactement ce qui a été dit. Mais j'ai pris l'habitude, depuis quelques jours, de voir contester la vérité par beaucoup de gens et par beaucoup de médias, et rompre la règle de l'égalité des chances des deux candidats au deuxième tour. Tout cela a été abandonné. C'est l'hallali, on sonne l'hallali de Le Pen. On va peut-être en reparler, c'est intéressant."

S. Paoli : Photo contre photo, tout de même, regardez la Une de tous les quotidiens ce matin... Vous appeliez hier dans votre discours la gauche à voter pour vous...

- "Oui, en tout cas, pas à voter pour Chirac !"

S. Paoli : Vous n'avez pas l'impression qu'elle vous a répondu hier après-midi, la gauche ?

- "Non, pas du tout, pas du tout ! Il y avait 400.000 personnes a-t-on dit à Paris, il y en avait 500.000 à Berlin, où ne se pose pas le problème Le Pen. Par conséquent, ce n'est pas un très grand succès."

S. Paoli : Il n'y avait pas dans les rues de Berlin les mêmes panneaux que ceux dans les rues de Paris...

- "Oui, mais je constate une chose, c'est que des gens qui sont absolument incapables de construire quoi que ce soit, qui sont responsables de la politique en France depuis sept et cinq ans - car c'est ça dont il s'agit -, sont uniquement capables de s'unir contre quelqu'un et de se faire une espèce de fantasme mirobolant à partir d'un candidat qui a fait 17 % des voix et qui est en quelque sorte chargé d'assurer la cible de rassemblement de tous ces gens-là. C'est dérisoire."

S. Paoli : Pour bien vous comprendre, pourquoi y aurait-il un fantasme d'un côté et pas de l'autre ? Pourquoi la rue hier après-midi aurait-elle été un fantasme et pourquoi ne l'aurait-elle pas été hier matin ? Quelle différence il y a entre les deux rues au fond ? La vôtre et celle d'hier après-midi ?

- "La mienne n'est pas tournée contre quelqu'un. Sinon qu'elle est dans le cadre d'une opposition à un candidat sortant, président de la République sortant. Et je voudrais tout de même dire aux électeurs, quels qu'ils soient, de gauche comme de droite, de ne pas oublier quelles ont été les responsabilités des gens qui ont gouverné le pays dans les dernières années, qui n'ont pas rendu compte de leur mandat, et qui ont mis le pays dans la situation où il est ! C'est-à-dire que chaque citoyen doit se poser la question de savoir s'il souhaite que demain, ce soient les mêmes qui continuent à faire la même politique, soit Chirac avec la droite... D'ailleurs, les uns essayant de piéger l'autre, c'est assez comique à voir. Il y a là un couple d'alliés, qui est en train d'essayer de jouer à cache-tampon."

J.-L. Hees : Vous êtes à l'écoute du pays...

- "Je suis à l'écoute des électeurs, cher monsieur, pas à l'écoute des manifestants ! Je n'ai jamais accepté la loi de la rue contre la loi des urnes. Je suis pour la loi des urnes. Mais il paraît que ce sont les autres qui sont démocrates, je veux bien !"

J.-L. Hees : D'accord, mais on ne peut pas échapper à ce qu'on voit ou à ce qu'on entend, c'est le reflet des choses et des états d'esprit...

- "Non, ce sont des apparences ! La réalité politique, démocratique, elle ne se compte que dans un seul endroit, c'est dans les urnes ! Et on verra bien dimanche prochain. Il y aura peut-être plus de cocus que de danseurs."

J.-L. Hees : Est-ce que ces derniers jours de campagne vous ont fait évoluer sur un certain nombre de choses ? Je dis ça parce qu'on va voter dans trois jours, donc il est important de savoir exactement où les candidats en sont tout de même. C'est ça l'enjeu...

- "Je suis la base de mon programme de deuxième tour, de rassemblement des Français qui, eux, veulent dire non aux gouvernements qui ont précédé cette date, et qui sont responsables encore une fois de la situation collective de la France et de la situation personnelle de chacun d'entre eux."

P. Le Marc : Parlons de votre projet, dont l'un de ses points essentiels est la remise en cause par la France de ses engagements dans l'Union européenne : abolition du Traité de Rome, du marché unique, etc... C'est ce que j'ai lu...

- "Vous n'avez pas lu ça dans mon programme..."

P. Le Marc : Quelle est la rationalité économique et sociale de cette rupture, pour un pays dont le quart de la population active travaille dans des entreprises qui exportent et dont le quart de la richesse vient de ces relations commerciales ? Même J.-C. Martinez et même B. Mégret trouvent ce projet déraisonnable.

- "Alors, à ce moment-là, évidemment, si B. Mégret pense que..."

P. Le Marc : J.-C. Martinez est de vos conseillers...

- "D'abord, vous avez l'air de croire que la France a commencé à exporter à partir des dix dernières années, c'est-à-dire à partir du moment où elle a été dans l'Union européenne. C'est faux. Nous avons exporté bien avant et ça n'a strictement rien à voir."

P. Le Marc : La France a exporté bien davantage depuis...

- "Non, ce n'est pas vrai. De quoi s'agit-il ? Nous sommes dans un pays qui est par principe une République, une, indivisible et indépendante, libre de son destin. Or, nous sommes conduits depuis dix ans, par des dirigeants de gauche comme de droite, dans le cadre d'une opération supranationale, dans laquelle nous avons déjà perdu une grande partie de notre indépendance. Alors, je m'amuse de voir des gens faire des promesses de réformes en France, alors qu'ils n'en ont pas le pouvoir. Et monsieur Barnier, commissaire européen et ancien ministre RPR, dans Libération, avait parfaitement dit tout cela dans un article qui s'appelait "Le grand secret" : "Les Français, disait-il, croient qu'ils vont voter pour élire un président de la République, mais ils doivent savoir que ce président de la République n'a pratiquement pas les pouvoirs qu'il dit avoir"."

P. Le Marc : Quelles seraient les conséquences de cette rupture pour la croissance, pour l'emploi, pour la monnaie ?

- "D'abord, l'Angleterre, la Suède, le Danemark ne sont pas dans l'euro. Et on croit savoir qu'ils ne se portent pas si mal. Il y a la Norvège, la Suisse qui ne sont pas dans l'Union européenne, ils ne se portent pas mal non plus économiquement. Je sais bien qu'il y a une volonté de destruction de l'indépendance française et de fusion dans cet ensemble euromondialiste qui n'a d'ailleurs pas de frontières, en tout cas pas de frontières défendues, dont on ne sait pas combien de genres de pays vont le constituer - nous sommes à 15 aujourd'hui, nous allons être à 25, 26, 27, 28 demain, y compris d'ailleurs la Turquie, mais pourquoi pas l'Iran après tout et le Sénégal ?! A partir du moment où la grenouille veut se faire aussi grosse que le boeuf, il suffit de souffler où je pense..."

S. Paoli : Le président a donc un programme, le parti en a un autre ? On ne comprend pas bien...


- "Mais bien sûr, le président est candidat à la présidence de la République. C'est-à-dire, il est, en principe, chargé, à un moment donné, au deuxième tour en tout cas, d'incarner l'ensemble des Français, l'ensemble de la nation. Quant à la divergence dont vous parlez, c'est totalement faux. Monsieur Martinez a été amené à préciser un certain nombre de choses. Quand j'ai dit que nous allions sortir de l'Europe fédérale - non pas de l'Europe, nous y sommes géographiquement et historiquement, culturellement, et nous souhaitons entretenir les meilleures coopérations possibles -, il y a 18 organismes de coopération différents entre la France et l'Europe, dans l'Europe des nations, telle que la voulait de Gaulle et un certain nombre d'autres gens. Qu'est-ce qui est dit ? On va être obligés de se dégager. On nous dit : monsieur Le Pen, est-ce qu'on va immédiatement, demain, reprendre le franc ? Que dit Martinez ? Il dit ce que je pense, à savoir que cela se fera avec le temps. Nous allons récupérer notre monnaie nationale, comme l'ont fait les Pays Baltes quand ils ont quitté l'URSS, comme l'ont fait la Tchèque et la Slovaquie quand ils se sont séparés par divorce de consentement mutuel, ils ont chacun repris leur monnaie nationale. Parce que sans monnaie nationale, il n'y a pas de politique budgétaire nationale possible, ni donc de politique sociale. Ca, c'est clair."

S. Paoli : Vous avez remarqué que nous essayons de faire de la pédagogie politique : mettons-nous à la place des électeurs, voila donc des électeurs qui vont lire un programme, ils lisent les programmes de tous les candidats, ils vont lire celui du FN...


- "Non, pas celui du FN. Le FN n'est pas encore en campagne. Il va l'être aux élections législatives qui vont commencer dans quelques semaines. Ce n'est pas aujourd'hui l'élection législative, mais l'élection présidentielle."

J.-L. Hees : Du candidat Le Pen...

S. Paoli : Je précise ma question : on lit donc un certain nombre de choses qui sont un argumentaire politique. Et puis vous arrivez et vous dites que vous ne dites pas la même chose. Alors, comment fait l'électeur pour comprendre ? Est-ce que c'est tout de même une conception très personnelle, presqu'un peu autoritaire du pouvoir au sein même de votre mouvement ?

- "Mais c'est cela, cher monsieur, que le président de la République... Le général de Gaulle qui avait été l'initiateur, vous le savez, de cette Constitution, a toujours dit que le Président pouvait et même devait être un homme seul, coupé de son parti, car il change de nature. Il n'est plus le chef de parti, il peut le redevenir demain. Si J. Chirac est battu par exemple dimanche, il redeviendra président du RPR. Mais par principe il ne devrait pas pouvoir l'être en même temps que président de la République, encore que les semaines dernières, il ait plané là-dessus une équivoque assez embêtante. Mais sur l'affaire de l'euro, qu'est-ce qu'à dit monsieur Martinez ? Il a dit que nous ne pouvons pas évidemment tout de suite quitter l'euro, puisque nous n'avons pas d'ailleurs d'éléments matériels, de monnaie nationale qu'il faudrait reconstituer. Mais il dit surtout une chose, c'est que l'euro, nous pouvons parfaitement le conserver comme monnaie unique, c'est toujours ce que nous avons dit. Nous sommes pour la monnaie unique, contre la monnaie forcée en quelque sorte. La monnaie commune, excusez-moi, c'est moi qui me trompe : pour la monnaie commune contre la monnaie unique. Or, nous donnons du temps au temps. Il est bien évidement que si nous sortions demain de l'euro, le franc serait attaqué. Et nous ne tenons pas à ce que le franc soit attaqué, nous prendrons notre temps, comme d'autres ont pris leur temps pour liquider le franc français. Nous prendrons notre temps pour le faire renaître, et reconstituer cet élément fondamental de l'indépendance politique de la France. Parce que tous les autres candidats sont des menteurs qui disent que nous allons faire telle, telle et telle réforme, alors que J. Delors l'a bien dit, 60% des lois qui sont appliquées en France, sont d'ores et déjà décidées à Bruxelles et non pas à Paris."

J.-L. Hees : Puisque vous êtes devenu "gaullien" au fil des jours...

- "Pourquoi je suis "gaullien" sur certains sujets ? j'étais anti-gaullien sur l'Algérie française..."

J.-L. Hees : Je parlais du comportement, de certains propos. Et par exemple, quelque chose m'épate : c'est cette sorte de distanciation que vous semblez avoir prise ces derniers temps, avec un éventuel premier ministre, qui serait issu de vos rangs en cas de victoire aux élections dimanche prochain. Comme si l'intendance était quelque chose qui serait confiée à un premier ministre, dont on ignore tout évidemment, mais que ce n'est pas vraiment le problème du président. Pardonnez-moi, c'est une impression dont j'aimerais avoir votre sentiment...

- "Mais c'est la logique de notre Constitution. Je sais bien que J. Chirac, qui a trahi ses engagements de président de la République, et en même temps des engagements gaullistes, a ramené le septennat au quinquennat, ce qui lui a enlevé évidemment beaucoup des différences fondamentales qu'il y avait entre les deux fonctions. Mais le président de la République a toute une série de fonctions qui sont très précisément délimitées par la Constitution et pas du tout par un équilibre politique, quel qu'il soit. Les Français choisissent un président de la République qui doit être le chef de l'Etat, qui lui donne son autorité, qui doit être le chef des armées, le chef de la justice..."

J.-L. Hees : Il faudrait choisir un bon premier ministre alors ?

- "Toutes ces fonctions régaliennes sont principales. Pour le reste, il a un certain nombre d'idées de réformes nécessaires. Réformes que les gouvernements précédents ont tous été incapables de réaliser. Et il propose une méthode qui est l'usage plus répandu du référendum. Voilà en quoi ma démarche est cohérente et nouvelle."

J.-L. Hees : Qui serait le Premier ministre du Président Le Pen ?

- "Si c'était demain, lundi matin, je demanderais à monsieur Jospin de continuer à expédier les affaires courantes et à préparer, parce que son gouvernement y est prêt, les élections législatives. Si monsieur Jospin ne l'acceptait pas, je serais amené à nommer quelqu'un de mon entourage qui peut être d'ailleurs très bien monsieur Gollnisch, qui est un homme de haute qualité. Cela peut être aussi un haut-fonctionnaire. J'en ai un certain nombre évidemment qui ne peuvent pas se révéler parce que bien sûr, ils seraient immédiatement sanctionnés et persécutés. Mais il y a dans la société civile un certain nombre de gens qui sont prêts à travailler avec la présidence de J.-M. Le Pen. Et puis il y aura des élections et les élections détermineront un équilibre politique - j'espère qu'il y aura beaucoup d'élus du Front national - mais après tout, si le Front national n'y était pas élément majoritaire, je pourrais peut-être demander - je ne veux pas les compromettre - à messieurs Balladur, Bayrou, Madelin ou à un certain nombre de gens qui sont peut-être moins connus qu'eux. L'essentiel n'étant pas de régler des comptes mais de gouverner la France, de la sortir du marasme politique et économique dans laquelle elle s'enfonce. En vous rappelant tout de même qu'en l'espace de cinq ans de gouvernement Jospin-Chirac, nous sommes passés de la quatrième place en Europe à la treizième place, juste devant le Portugal et la Grèce. En ce qui concerne la production de richesses par habitant, ce n'est pas un bilan très glorieux. Mais on ne parle plus de bilan, c'est la chasse au Le Pen ! On ne parle plus des responsabilités de Chirac, de Jospin... Chassons Le Pen ! Voilà le danger, il est là, il revient - sie kommen, ils reviennent ! Je voudrais dire à monsieur Carlier que la Guerre est terminée depuis cinquante-sept ans. [...] Mon père a été tué il y a 40 ans par une mine allemande. Je suis pupille de la nation. Il est mort pour la France. Et pendant la Guerre, j'étais un jeune résistant, j'avais chez moi des armes qui, à l'endroit où j'étais, entraînaient l'exécution immédiate par les Allemands. Je ne reçois pas de leçon de qui que ce soit en ce domaine."

S. Paoli : Vous prétendez à une fonction éminente, celle de président de la République, qui est un homme qui concentre une quantité extraordinaire de pouvoirs. Je voudrais juste qu'on revienne un tout petit peu en arrière : l'homme que vous êtes aujourd'hui, qui prétend à cette fonction éminente, quel regard porte-t-il sur ces images qu'on a revues récemment à la télévision, le jour où dans la rue, vous agressez A. Peulvast-Bergeal ? Quand vous regardez cela, qu'est-ce que vous dites de ce que vous avez fait à ce moment-là ?

- "Je ne l'ai pas agressée. La justice française, qui n'est pas suspecte d'être sympathique à J.-M. Le Pen, a dit que je l'avais "interpellée véhémentement"."

S. Paoli : "Véhémentement" pour le moins...

- "Non, véhémentement. C'est la Cour d'appel qui dit cela, ce n'est pas moi ! [...] Libération a titré le "coup de poing" de Mantes-la-Jolie ; je n'ai pas touché madame Peulvast-Bergeal, laquelle était d'ailleurs venue avec une contre-manifestation essayer de m'empêcher de faire la visite de commerçants que je devais faire avec ma fille, arrivée en tête dans cette circonscription. Voilà la vérité."

S. Paoli : Vous n'avez pas eu l'impression, ne fût-ce que quelques instants, ce jour-là, d'avoir perdu votre sang-froid ?

- "C'est moi qui ai été l'agressé, c'est moi que l'on empêchait démocratiquement de rencontrer les électeurs avec ma fille. Et il y avait un certain nombre d'énergumènes, qu'on voit d'ailleurs à la télévision qui crient : "Pour Le Pen, une balle ; le FN, une rafale !". C'est exactement le même ton que celui des manifestants lycéens ou autres : "Le Pen salaud, le peuple aura ta peau !". C'est bien triste que la première leçon d'éducation civique que reçoivent ces jeunes lycéens et collégiens, ne soit pas un mot d'ordre de dévouement, de don de soi, de courage, mais plutôt un mot d'ordre de haine et d'opposition."

S. Paoli : Pour en finir avec cet épisode, je vous pose la question pour une raison simple : c'est simplement la question du contrôle. Vous seriez l'homme à qui nous déléguerions donc le code nucléaire...

- "Absolument, bien sûr. Et l'article 16 et beaucoup d'autres choses comme celles-là. Mais je suis un homme politique qui a près de cinquante ans d'expérience, qui a servi son pays d'une manière indiscutable, dans tous les domaines : civil, militaire, politique. Par conséquent, je suis un homme digne de confiance et je rappelle que dans un sondage récent, la première qualité exigée par les électeurs du président de la République était à 73 % l'honnêteté. Et dans ce domaine-là, je crois que je puis me comparer très facilement à tous mes adversaires, plus à monsieur Chirac même qu'à monsieur Jospin qui, dans ce domaine-là, mérite un certain respect. En revanche, monsieur Chirac... Votre confrère Marianne a été obligé de changer sa couverture. Du jour au lendemain, il a repris ses ouvrages en librairie parce que la première portait le masque de "Supermenteur" et il a fallu remplacer cela par "Le choc Le Pen"."

J.-L. Hees : Vous êtes habitué aux critiques, cela s'entend d'ailleurs. J'ai été surpris par la profondeur d'une critique qu'on vous fait : celle de l'Eglise en France, l'Eglise catholique. J'ai entendu dans la bouche d'un évêque dire que vous étiez étranger au message biblique...

- "Oui, c'est l'évêque soviétique de Saint-Denis, Mgr de Béranger, qui avoue voter communiste et par conséquent voter pour le marxisme, pour le matérialisme et pour tout de même, rappelons-le, la complicité avec le goulag et les dizaines de millions de morts assassinés par le communisme..."

J.-L. Hees : Mais ce genre de critiques ne vous émeut pas, ne vous atteint pas ?

- "Pas du tout. Elle vient d'un partisan, elle vient d'un homme engagé dans la politique."

J.-L. Hees : On est en campagne...

- "L'Eglise catholique n'a pas pris de décision en tant que telle. Un certain nombre d'évêques, plus ou moins marxistes, se sont engagés comme s'engagent d'ailleurs des rameurs, des voileux, des intellos. On rameute l'équipe de rugby..."

J.-L. Hees : C'est la démocratie...

- "Mais non, ce n'est pas cela, la politique, c'est quelque chose de bien plus sérieux que cela. Entre les deux tours, on devrait appeler les électeurs à réfléchir, à étudier les programmes, à les comparer, à penser à ce qu'il y avait hier, à ce qu'ont fait ces hommes-là hier, et se poser la question : "Comment feront-ils demain ce qu'ils n'ont ni su, ni pu, ni voulu faire hier ?"."

P. Le Marc : Votre isolement est total sur le plan international, y compris dans les milieux de l'extrême droite européenne, ce qui est tout de même un signe...

- "Cela prouve que je suis un homme libre au moins."

P. Le Marc : Quel avantage la France tirerait-elle d'une élection, la vôtre, qui conduirait à sa marginalisation sur le plan diplomatique ?

- "Les pays étrangers seraient bien obligés de prendre le président de la République français qu'auraient choisi les électeurs. On ne désigne pas un Président parce qu'il fait plaisir à monsieur Bush ou à monsieur Schröder. On le choisit parce qu'il est qualifié pour défendre l'intérêt national des Français.

P. Le Marc : "Qualifié", dites-vous...

- "Oui, il sera qualifié, il serait qualifié par le vote des électeurs. Dois-je vous rappeler que nous sommes en principe dans une République démocratique ? Et que par conséquent, le souverain, c'est le peuple, c'est lui qui décide. Est bon ce que décide le peuple ; est mauvais ce qu'il ne décide pas..."

P. Le Marc : Comment expliquez-vous le rejet de la communauté internationale à votre égard ?

- "Mais il n'y a pas de rejet, c'est le rejet des journalistes. Je vous signale que le gouvernement américain n'a strictement rien dit, et Dieu sait si je ne ménage pas mes amis américains quand je critique leur politique étrangère, en particulier au Proche et au Moyen-Orient. Monsieur Bush se souvient peut-être que les médias français l'ont traîné dans la boue pendant plusieurs semaines voire plusieurs mois, le traitant de débile, de minable, de miteux. Aujourd'hui, c'est un petit peu différent. Il y a eu le 11 septembre, on est un petit peu plus respectueux parce que maintenant, Bush a l'Amérique derrière lui. Mais tant qu'il était encore disputé à quelques centaines ou milliers de voix près, c'était un torrent d'horreurs qui a été déversé sur lui par presque toute la presse française."

S. Paoli : Quand vous dites "le peuple", qu'est-ce que vous mettez dans ce mot-là ?

- "Le peuple, c'est le peuple français."

S. Paoli : Comment le définissez-vous ?

- "Depuis le moment où l'enfant naît et même selon moi, dès le moment où il est conçu jusqu'au moment où il meurt. Il s'agit de 60 millions de personnes. Et il faut ramener d'ailleurs votre chiffre de 1 million de manifestants à ce chiffre de 60 millions de Français, pour rendre compte tout de suite de la relativité des gesticulations de la rue par rapport à la réalité profonde. Nous verrons bien dimanche. Imaginons, par hypothèse, que je gagne dimanche, vous considéreriez donc que c'est anormal, que ce n'est pas juste, que les Français n'ont pas eu raison. A ce moment-là, il faudrait que vous changiez de peuple. C'est d'ailleurs ce que Chirac et quelques-uns de ses amis sont en train d'organiser. Il sont en train de changer de peuple. Il n'est pas sûr que le prochain peuple vous soit plus favorable que celui-ci."

S. Paoli : Pour essayer de bien vous comprendre, les hommes, les femmes et les jeunes, qui étaient dans la rue hier, ce n'est pas une idée de journaliste, c'est une réalité. On mesure à quel point cette réalité est diverse, à quel point elle est en effet aujourd'hui multiculturelle, multiconfessionnelle, multiraciale...

- "Qu'est-ce que cela prouve ? Tout à l'heure, j'ai croisé un de vos collaborateurs dans le couloir, noir. Il m'a dit : "Monsieur Le Pen, on est bien content de vous voir ici !"." Ne le foutez pas à la porte quand même, parce que là, je m'en occuperai..."


J.-L. Hees : Ce n'est pas notre genre...

S. Paoli : Comment lui parlez-vous à ce peuple-là ? Vous voyez comme il est parfois difficile de vous suivre. Je vous pose une question et vous ne me répondez pas...

- "Je lui parle quand on me donne le micro. C'est rare : en deux ans, j'ai eu 0,2 % du temps d'antenne. C'est le CSA qui l'a reconnu. Mais quand je lui parle, il semble qu'il n'est pas tout à fait indifférent à ce que je lui dis. La preuve, avec la magouille de Chirac, j'ai battu quand même le chef du Gouvernement. Alors est-ce que vous pensez que les gens qui votent pour Le Pen sont des imbéciles ? C'est ce que pensait Tapie à un moment donné. Si Le Pen est un salaud, alors ses électeurs sont des salauds. Vous pensez peut-être que mes électeurs sont des salauds. Mais qui peut croire de bonne foi parmi vous que je représente une menace pour la République, avec 17 % des voix, à mon âge et avec le passé que j'ai ? Vous faites semblant, vous vous faites peur, un petit peu comme ces enfants qui à Halloween, allument une citrouille, mettent une bougie dans une citrouille, tournent le coin de la rue et revenant devant leurs bougies et leurs citrouilles, prennent peur et s'enfuient. C'est ridicule, c'est dérisoire."

P. Le Marc : Ce n'est pas simplement les manifestations qui manifestent un rejet à votre égard. Ce n'est pas simplement les partis politiques, de droite ou de gauche. C'est l'ensemble des acteurs économiques et sociaux qui dénoncent le caractère dangereux de votre projet. Est-ce qu'ils ont tort ? Est-ce que vous êtes le seul à avoir raison ?

- "L'abrazo du Medef et de la CGT, cela a de quoi faire rire les leaders syndicaux sérieux, les ouvriers et les travailleurs ! Ils se rendent bien compte en effet qu'il y a une classe en France très vaste, mais qui se contente assez bien de la situation qui est la sienne et que monsieur Hue, monsieur Messier, monsieur Seillière, tout cela peut parfaitement s'arranger à condition de trouver un adversaire, un désigné à la vindicte publique. Comme on fait en Angleterre, quand on n'a pas de renard, on en lâche un d'élevage et puis après cela, on sonne du cor et on le poursuit, on fait semblant."

J.-L. Hees : Imaginons que J. Chirac soit élu dimanche soir, est-ce que une fin de partie personnelle pour J.-M. Le Pen ?

- "Sûrement pas. Vous plaisantez ! Parce que je voudrais voir monsieur J. Chirac en prise avec la sorcellerie qu'il a initiée. Tous ces gens-là sont des appentis sorciers. C'est très gentil de faire descendre les gens dans la rue le 1er mai, mais après le 1er mai, il y a le mois de mai, il y a le mois de juin, le printemps peut être chaud et monsieur Chirac est bien placé pour savoir qu'il ne faut pas allumer le feu dans nos universités. Et je serai bien sûr à la tête, je prendrai de nouveau ma casaque de président du Font national. Je serai à la tête de 577 candidats qui vont se présenter aux élections législatives et qui vont continuer à défendre leur programme, le programme du Front national dans le cadre de l'élection de l'Assemblée nationale. Et je continuerai tant que le Bon Dieu me donnera la force de le faire et la santé et je continuerai à me battre pour mon pays, pour la France, comme je le fais depuis près de cinquante ans.

S. Paoli : Se battre, c'est une chose. Vous avez envie d'être Président ?

- "Oui. Pourquoi pas ? En tous les cas, je n'en ai pas une envie personnelle, car je n'ai pas d'ambitions personnelles. Je vous en fais la confidence. Et cela gêne, parce que c'est une force, c'est un booster. Il y a beaucoup de gens qui n'ont que cela pour les pousser, mais moi, je n'ai pas besoin de cela, j'ai un certain sens du devoir que j'ai appris de mes parents, de mes grands-parents, de mes maîtres, aussi bien à l'école laïque qu'à l'école religieuse. Tous ces gens-là m'ont appris que l'homme devait être au services des autres, au service de sa famille, au service de sa cité, au service de sa patrie. C'est cela J.-M. Le Pen et rien d'autre."


(Source :Premier ministre, Service d'information du gouvernement, le 2 mai 2002)

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