Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, à France-Inter le 7 mai 2002, sur la composition du nouveau gouvernement et sur l'Union pour la majorité présidentielle (UMP). | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, à France-Inter le 7 mai 2002, sur la composition du nouveau gouvernement et sur l'Union pour la majorité présidentielle (UMP).

Personnalité, fonction : BAYROU François, PAOLI Stéphane.

FRANCE. UDF, président

ti : S. Paoli - La composition du gouvernement, connue en principe dans la journée, donnera-t-elle une indication, une idée de la volonté d'ouverture et de rassemblement évoquée par J. Chirac dimanche soir, après sa réélection ? Première indication politique : ceux dont on disait, il y a peu, qu'ils étaient des figures obligées sont soit absents - le cas de P. Douste-Blazy -, soit ailleurs qu'au poste attendu - N. Sarkozy n'est pas Premier ministre.
Il y a quelques minutes, j'ai écouté V. Giscard d'Estaing se féliciter de la nomination de monsieur Raffarin. Qu'en dites-vous, vous-même ? C'est un centriste...

- "C'est un membre de Démocratie libérale, le parti d'A. Madelin. C'est quelqu'un qui est un élu de terrain, que nous connaissons bien depuis longtemps. Pour ma part, je formule tous les voeux pour qu'il réussisse dans la tâche, qui est très difficile, que nous avons devant nous."

Qu'est-ce qui vous paraît le plus difficile aujourd'hui ?

- "Ce qui paraît le plus difficile, c'est de répondre concrètement aux questions que le pays se pose avec exaspération. Ce sont des questions qui touchent en même temps à son avenir : quel grand chemin européen allons-nous pouvoir suivre ? Et puis, au concret, au quotidien, au porte-à-porte, si j'ose dire, en laquelle il semble que ni l'autorité de l'Etat n'ait plus sa place, ni la réponse par les institutions publiques aux besoins élémentaires ressentis par les citoyens. Comment fait-on pour apprendre à lire à tous les enfants ? Et vous voyez que cette espèce d'écart entre l'avenir, dont on voit bien qu'il concerne le monde et pour lequel on ne sait pas bien comment faire, et puis le porte-à-porte, alors, ça, c'est vraiment difficile à faire, urgent, important, et il y a vingt ans -, je ne dis pas seulement cinq ans - que, de glissement en glissement, on s'éloigne de cet idéal d'un peuple qui saurait prendre son avenir en main et apporter directement les réponses qui s'imposent."

Mais à vos yeux, l'urgence, où est-elle ? Est-elle précisément dans le porte-à-porte ? On a l'air de dire que tout est résolu. Mais avec 18 % pour le FN, il y a beaucoup de travail pour ceux qui ont le sentiment d'avoir été laissés au bord de la route...

- "Six millions de personnes qui ont voulu maintenir leur vote pour l'extrémisme, pour cette transgression-là, et pourtant, Dieu sait que l'ensemble des "autorités", entre guillemets, de toute nature se sont mobilisées entre les deux tours ; et pourtant, six millions de Français ont maintenu leur vote. Il y a là une question qui est très lourde et à laquelle on ne peut pas se contenter de répondre par des réponses ordinaires. A mes yeux, c'est cela qui est le plus important. Voyez-vous, on repart droite contre gauche, avec les réponses parlementaires classiques, les réponses gouvernementales classiques. Cela ne suffira pas."


La question de la responsabilité politique s'est peut-être rarement à ce point posée dans notre pays. On a eu chaud tous, et on se rend compte à quel point beaucoup sont encore à se dire : "Nous, on nous laisse en route". Ces 18 %, comment allez-vous les rechercher et notamment dans la droite, puisque la droite et la gauche en effet se recomposent ? Comment allez-vous aborder les questions soit de l'union soit du rassemblement, qui sont tellement importantes à vos yeux ?

- "Dans ce que vous venez de dire, il y a deux choses : la première, c'est qu'il faut tout de même saluer le fait que la politique soit de retour. Pendant des années et des années, et quelquefois cruellement, on s'est moqué, on a piétiné, on a couvert d'injures la politique et ceux qui la font. Et puis, là, les jeunes en particulier ont découvert que c'était leur place et que s'ils n'y participaient pas, d'autres décideraient à leur place. C'est vraiment très important et très bien. Deuxième chose : comment allons-nous faire pour répondre à cette attente ? Il faut que notamment à droite et au centre, il y ait un vrai travail pour que les sensibilités qui avertissent depuis si longtemps que cela va mal aient leur place. Il y a deux grandes sensibilités à droite et au centre : il y a la sensibilité qui était regroupée au premier tour de l'élection présidentielle autour de J. Chirac, et c'est normal qu'elle ait les responsabilités éminentes ; et puis, il y a l'autre sensibilité, celle que, mettons A. Madelin et moi, nous avons incarnée dans cette élection, qui a tout même fait 11, 12, 13 %, si on compte madame Lepage. Donc, il faut que tout cela s'équilibre et que chacun trouve sa place."

On a bien vu votre parcours pendant cette campagne présidentielle. Vous avez montré que vous ne cédiez pas : "Je suis là et je reste". Donc, quoi qu'il arrive, vous êtes là et vous restez. Cette Union pour la majorité présidentielle, à vos yeux, ne peut exister que si chacun y tient sa place en propre ?

- "L'union, cela se fait à deux. C'est comme cela dans la vie de tous les jours, c'est comme cela dans une famille, c'est comme cela dans un couple, dans une association. L'union, cela se fait à deux. Et cela se fait à deux qui se respectent. C'est pourquoi je vous le dis : je maintiendrai ma ligne. Vous avez dit en effet que la campagne présidentielle avait permis de voir une chose : c'est que 2 millions de Français s'étaient reconnus dans ce que je proposais comme volonté de changement pour la France. Je suis très heureux de l'avoir fait, très heureux que cette sensibilité se soit marquée pour une fois en effet avec volonté. Donc, c'est normal qu'elle trouve sa place. C'est normal que dans la grande alliance qui devrait normalement permettre à la France de sortir des difficultés qui sont les siennes, l'alliance large... N'imaginons pas que nous allons pouvoir répondre aux problèmes de la France en restant sur une base étroite. S'imaginer qu'il faut concentrer le pouvoir entre les mains d'une seule sensibilité, c'est se tromper à tous les coups. On a essayé déjà, vous le savez. Je ne vais pas avoir la cruauté de rappeler des événements du passé, des défaites du passé. Il faut élargir la base pour que le pays s'y reconnaisse. Il faut qu'il y ait ces deux sensibilités, ces deux pôles qui soient reconnus dans leur identité, d'abord parce qu'il faut que se fasse entendre la voix de ceux que le Gouvernement n'entendrait pas. Qu'est-ce qui se passe si on a une seule sensibilité, un verrouillage complet ? Eh bien, la voix de ceux qui ne sont pas entendus ne peut plus trouver sa place."

A vos yeux, le choix fait par monsieur Chirac de J.-P. Raffarin est-il une indication d'une volonté de procéder différemment, peut-être d'être plus rassembleur ?

- "Ce choix lui appartient. J.-P. Raffarin est un de ses plus proches depuis longtemps. On sentait venir ce choix. En tout cas, il n'a pas été une surprise pour beaucoup d'entre nous. C'est un de ses plus proches. C'est normal qu'on fasse appel aux très proches. Mais il faut cependant que tout le monde trouve sa place dans le grand ensemble qui doit gouverner la France. Si tel n'était pas le cas, alors, je serai plus inquiet pour l'avenir. Mais j'imagine que J. Chirac et J.-P. Raffarin pensent à cela."

On voit que rien n'est écrit. Certains ont eu une mauvaise surprise. N. Sarkozy se voyait Premier ministre, il ne l'est pas. P. Douste-Blazy se voyait Premier ministre, non seulement, il ne l'est pas, mais il n'est même pas dans le Gouvernement. Qu'est-ce que cela attire comme commentaire de votre part ?

- "C'est le petit jeu habituel. Ce n'est pas cela qui m'intéresse. Encore une fois, je pense que c'est le moment de se retrousser les manches pour essayer ou pour apporter des réponses au pays. Ce ne peut se faire que si dans la grande équipe qui se forme, chacun trouve sa place et si pour les élections, chaque voix est entendue. Nous avons des élections devant nous. Je pense qu'on peut les gagner, parce que les Français ne veulent plus de la cohabitation et ils ont bien raison. Mais, entre la cohabitation qu'on repousse et la concentration des pouvoirs entre les mêmes mains, vous voyez bien qu'il y a là deux risques qui pourraient tous les deux être porteurs de mauvaises surprises. Je dis donc qu'il faut une majorité équilibrée, dans laquelle chacune des sensibilités du pays, des grandes sensibilités, trouve sa place - et c'est bien normal après tout. Un pays, cela n'appartient pas aux uns ou aux autres. Un pays appartient à l'équipe qui représente et rassemble tous ceux qui veulent travailler à le relever."

(source : Premier ministre, Service d'information du gouvernement, le 10 mai 2002)

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