Interview de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, dans "Le Parisien" du 13 mai 2002, sur le respect dû à "La Marseillaise", les premières mesures concernant la sécurité, le projet de 3e aéroport dans la Somme, les revendications des médecins généralistes, les dossiers des 35 heures et des retraites, sur la solidarité gouvernementale et la préparation des élections législatives. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, dans "Le Parisien" du 13 mai 2002, sur le respect dû à "La Marseillaise", les premières mesures concernant la sécurité, le projet de 3e aéroport dans la Somme, les revendications des médecins généralistes, les dossiers des 35 heures et des retraites, sur la solidarité gouvernementale et la préparation des élections législatives.

Personnalité, fonction : RAFFARIN Jean-Pierre, JEUDY Bruno, MAZIERES Bernard, MONTVALON Dominique de.

FRANCE. Premier ministre

ti : Comment avez-vous vécu samedi soir les sifflets qui visaient " la Marseillaise " au Stade de France ?

J.P. Raffarin - Je suis très attaché à " la Marseillaise ". J'ai donc vécu ces sifflets comme une violence et un acte grave. J'ai tout de suite vu combien le président de la République était choqué. Sa réaction a été extrêmement vigoureuse. Il a exigé des excuses publiques du président de la Fédération française de football avant que le match reprenne.

Le Parisien - Qu'avez-vous envie de dire aux supporters corses ?

J.P. Raffarin - Nous sommes un pays de liberté, mais il est des valeurs qui constituent notre patrimoine à tous. Personne ne doit accepter qu'on puisse leur porter atteinte. Faire respecter " la Marseillaise ", c'est un message très fort, et qui dépasse le cadre d'un simple match de football. Cela concerne tout le monde, pas seulement les Corses. Les responsables publics doivent donner l'exemple du respect de notre hymne, emblème de la République.

Le Parisien - Vous évoquez régulièrement la France d'en bas. Mais c'est qui et quoi, la France d'en bas ? Et celle d'en haut ?

J.P. Raffarin - Il n'y a qu'une France. Mais notre organisation politique, trop pyramidale, a généré, au fil des décennies, beaucoup d'impuissance publique, beaucoup de déceptions. Pour retrouver une République qui tienne ses promesses, il faut un mouvement du bas vers le haut. La République d'en bas, ce n'est pas un monde à part, c'est une République en mouvement dont l'énergie centrale est celle des citoyens. Je suis triste de voir la politique mal aimée. Car la politique, c'est le vivre ensemble. Mais elle a perdu de la crédibilité à cause d'une dérive technicienne et bureaucratique, qu'il nous faut donc combattre.

Le Parisien - " Mes ministres ne sont pas des professionnels de la langue de bois " Finalement, les PV seront-ils amnistiés, conformément à la tradition républicaine ?

J.P. Raffarin - La décision résultera d'un vote du Parlement. Nous préparons un projet de loi d'amnistie selon les orientations du président. Un prochain comité interministériel va y travailler. Les engagements pris seront tenus. Nous serons attentifs à ce qu'il n'y ait pas de laxisme.

Le Parisien - Souhaitez-vous que la consultation des médecins passe à 20 ¿ ?

J.P. Raffarin - Le Président a déjà dit son sentiment. Nous travaillons en conséquence. C'est l'une des revendications des médecins, mais pas la seule. Je souhaite, à l'initiative du ministre de la Santé, l'ouverture d'une concertation avec tous les professionnels du secteur.

Le Parisien - Quand mettrez-vous en oeuvre la baisse de 5 % de l'impôt sur le revenu promise par Jacques Chirac dès 2002 ?

J.P. Raffarin - Là encore, les engagements pris seront tenus. Mais cela relève du domaine législatif, donc du Parlement. Il va de soi que ce sera l'une des priorités de la session extraordinaire, après les législatives. Car nous voulons que cette baisse concerne les échéances de l'automne. Les ministres s'y consacrent activement.

Le Parisien - " Vendredi prochain, le dossier des 35 heures sera sur la table " Mettrez-vous en place, avant les élections législatives, les groupes régionaux d'intervention annoncés par le candidat Chirac ?

J.P. Raffarin - J'ai demandé au ministre de l'Intérieur de préparer une circulaire à ce sujet. C'est en cours. Ce dispositif sera très rapidement opérationnel.


Le Parisien - Que pouvez-vous faire concrètement avant les législatives ?

J.P. Raffarin - Nous avons pris, par exemple, la décision majeure de créer un Conseil de sécurité intérieure, sur le modèle du Conseil de défense. Il sera aussi présidé par le chef de l'Etat. Un décret sera prêt pour le Conseil des ministres de mercredi.

Le Parisien - Confirmez-vous qu'il n'y aura pas de troisième aéroport dans la Somme ?

J.P. Raffarin - Il est clair que ce dossier avait été mal préparé. Il nous revient de mener aujourd'hui une authentique concertation. Elle précédera la décision.

Le Parisien - Roselyne Bachelot, ministre de l'Ecologie, a-t-elle eu raison d'afficher sa foi dans le nucléaire au point de dire que cette énergie est "la moins polluante" ?

J.P. Raffarin - Rassembler des dossiers aussi complexes en une phrase aussi courte est un des pièges de la société médiatique. Notre ligne est simple : la France ne veut pas s'enfermer dans une logique du tout-nucléaire. Nous entendons diversifier nos sources d'énergie tout en restant très vigilants sur la maîtrise de notre énergie. Mais les choix ne peuvent être brutaux.

Le Parisien - Confirmez-vous que vous avez demandé à vos ministres de ne plus parler à tort et à travers ou de façon spontanée ?

J.P. Raffarin - J'ai la chance de diriger un gouvernement fait de femmes et d'hommes qui ne sont pas naturellement des professionnels de la langue de bois. C'est un bonheur dans le travail. Il va de soi que cela impose de la rigueur dans l'expression. J'ai donc défini avec eux un certain nombre de règles, à commencer par celle-ci : l'effet d'annonce, ce n'est pas une bonne pratique. L'action doit précéder la communication.

Le Parisien - Pourquoi Chirac a-t-il voulu imiter Lionel Jospin en imposant aux ministres le non-cumul des mandats, ce qui peut les couper du terrain ?

J.P. Raffarin - C'est un des signes du changement d'attitude politique nécessaire aujourd'hui. Car les Français sont très exigeants vis-à-vis de leurs responsables. Je me suis appliqué la règle : l'homme politique ne peut plus désormais être dispersé. Concrètement, tous mes ministres doivent donc prendre la décision dès maintenant de démissionner.

Le Parisien - Vous ne parlez pas de l'assouplissement des 35 heures...

J.P. Raffarin - Je compte recevoir vendredi prochain à Matignon l'ensemble des partenaires sociaux. C'est avec eux que nous fixerons l'ordre du jour du dialogue social. Mais il est évident que le dossier des 35 heures sera sur la table. J'y attache beaucoup d'importance, comme au rétablissement d'un dialogue social vivant, pilier de la République moderne.

Le Parisien - Et le dossier des retraites ?

J.P. Raffarin - Voilà un autre dossier prioritaire. La politique de l'autruche n'a que trop duré. Mais il va de soi que nous l'aborderons avec les acteurs sociaux et dans la concertation. C'est, pour nous, le dossier du courage et de l'avenir.

Le Parisien - " L'insécurité est dans la vie et dans la tête d'un grand nombre de Français " Beaucoup au PS considèrent que, durant la campagne présidentielle, le problème de l'insécurité a tenu une place exagérée...

J.P. Raffarin - Laisser penser que ce serait la politique, voire la communication, qui auraient créé le problème, c'est ne pas avoir conscience de la gravité de la situation. L'insécurité est aujourd'hui dans la vie et dans la tête d'un grand nombre de Français. Si la campagne électorale a été, à proprement parler, " bouleversante ", c'est parce qu'elle nous a rappelé l'impérieuse nécessité d'être à l'écoute du peuple. Penser que les politiques ont créé l'insécurité, c'est penser à l'envers.

Le Parisien - Que répondez-vous à ceux qui disent que le seul et vrai patron, c'est Jacques Chirac ?

J.P. Raffarin - Le général de Gaulle disait que le président de la République est l'homme chargé de l'essentiel. Il a tout dit.

Le Parisien - " Bayrou veut que sa famille politique soit respectée. Elle le sera " Certains vous présentent aussi comme " l'homme de Juppé "...

J.P. Raffarin - J'ai beaucoup d'amitié pour Alain Juppé. Aujourd'hui, je suis en mission. Une mission clairement définie par le président avec lequel j'ai une relation de confiance dont je suis très fier. Je ne suis pas là pour jouer un jeu politique. Pas là pour porter un projet personnel, le mien ou celui d'un autre. Je suis là pour mettre en oeuvre le projet du chef de l'Etat.

Le Parisien - La gauche vous décrit comme un Premier ministre de transition...

J.P. Raffarin - Si le PS m'accordait plus de quatre semaines, il avouerait sa défaite ! Je comprends que ce soit difficile pour les socialistes d'envisager un tel scénario. A chacun ses pronostics !

Le Parisien - Etes-vous en train, à la faveur de la construction d'un parti unique de la droite, de vouloir, comme le dit François Bayrou, " rayer l'UDF de la carte " ?

J.P. Raffarin - Il n'y a pas, de notre part, la moindre volonté de porter atteinte à l'histoire et à l'identité des familles politiques qui composent dans ce pays le centre et la droite. En revanche, nous avons une double exigence : construire une véritable union pour gagner, mais aussi pour gouverner. Les Français n'accepteraient pas que des groupes parlementaires concurrents et rivaux contrarient ou bloquent, à cause de leurs querelles, la modernisation du pays et les réformes nécessaires. Je suis un facilitateur d'union. François Bayrou veut que sa famille soit respectée : elle le sera. Mais quand il s'agira de construire une majorité, je souhaite qu'elle s'organise autour d'un grand groupe central et commun, qui soit un lieu du débat. Je dis donc à François Bayrou que je respecterai sa famille politique dont je suis d'ailleurs issu, que je ne souhaite pas sa disparition, mais que nous devons apprendre à travailler ensemble avec efficacité. Chacun devra être à l'aise dans ses convictions. Mais tout le monde a un devoir d'union.

Le Parisien - Vous reconnaissez-vous quand vous êtes dépeint comme un notable de province, et parfois dessiné comme le sauveur de la baguette " à la française " ?

J.P. Raffarin - La fonction de Premier ministre ne peut être assumée que si l'on fait abstraction de soi-même. A l'inverse, si on met sa personne au coeur de tout, la vie quotidienne à Matignon devient insupportable. Ma règle personnelle, c'est donc de faire en sorte que ma personne ne soit pas, pour moi, un centre d'intérêt. C'est la seule façon de vivre ici sans être nerveux. Mon parcours politique me l'a appris : plus c'est difficile, plus il faut faire preuve de sérénité et, pour cela, faire abstraction de soi. Alors, on agit avec calme. Ma ligne est tracée : je suis là pour servir. Il y a des gens qui ont été ici en pensant à autre chose, à une autre maison. Ce n'est pas mon cas. Je suis en mission : j'ai donc uniquement à faire mon devoir.

Propos recueillis par Bruno Jeudy, Bernard Mazières, Dominique de Montvalon

(Source http://www.Premier-ministre.gouv.fr, le 15 mai 2002)

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