Conférence de presse de M. Charles Josselin, ministre délégué à la coopération et à la francophonie, sur la mise en oeuvre du contrat désendettement-développement passé avec le Cameroun dans le cadre du processus bilatéral de remise de dette prévu par l'initiative pour les Pays pauvres très endettés (PPTE), les priorités du programme de lutte contre la pauvreté et l'aide publique publique au développement, Yaoundé le 16 avril 2002. | vie-publique.fr | Discours publics

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Conférence de presse de M. Charles Josselin, ministre délégué à la coopération et à la francophonie, sur la mise en oeuvre du contrat désendettement-développement passé avec le Cameroun dans le cadre du processus bilatéral de remise de dette prévu par l'initiative pour les Pays pauvres très endettés (PPTE), les priorités du programme de lutte contre la pauvreté et l'aide publique publique au développement, Yaoundé le 16 avril 2002.

Personnalité, fonction : JOSSELIN Charles.

FRANCE. Ministre délégué à la coopération et à la francophonie

Circonstances : Voyage de M. Charles Josselin au Cameroun les 15 et 16 avril 2002 dans le cadre de la réunion des ministres des finances de la Zone franc : rencontre le 16 avril avec le Président et le Premier ministre du Cameroun

ti : Je suis très content que nous puissions nous réunir avant mon départ afin d'aborder un sujet que je considère comme très important et qui va occuper désormais une place centrale dans la coopération entre la France et le Cameroun. Un contrat désendettement-développement va être mis en ¿uvre dans le cadre du processus de désendettement des pays pauvres très endettés (PPTE). Je précise que ce processus de désendettement de la dette multilatérale porte sur les créances que la Banque mondiale, en particulier, détient sur les pays auxquels elle prête de l'argent. Ce processus concerne quarante et un pays considérés comme étant pauvres et très endettés, en tout cas trop pauvres pour pouvoir rembourser les dettes qui ont été contractées. Et actuellement 25, peut être même 26 pays, pour la plupart africains, ont atteint le premier stade de cette procédure, ce qu'on appelle le point de décision.

Le Cameroun fait partie de ceux-là. Il faut s'en féliciter car cela veut dire que le jugement porté par la Banque mondiale et le Fonds monétaire a été positif, notamment dans l'examen de ce qu'on appelle le document stratégique de lutte contre la pauvreté. Pour bénéficier de cette procédure, il faut que les pays concernés présentent un document stratégique de lutte contre la pauvreté et disent ce qu'ils comptent faire, avec cette facilité que représente le désendettement pour lutter contre la pauvreté. Un programme intérimaire a été présenté qui a permis au Cameroun d'être considéré comme ayant atteint le point de décision.

Ce contrat de désendettement-développement passé avec le Cameroun sera le premier de cette importance signé par la France. Ses clauses vont porter sur les politiques camerounaises inscrites dans le document stratégique de réduction de la pauvreté, d'ores et déjà préparé par votre gouvernement, et les programmes que la France se proposera de financer dans ce cadre, sous forme de dons.

Dès aujourd'hui, une mission venue de Paris va commencer à travailler avec les ministères camerounais concernés sur les programmes sectoriels qui pourront être financés. A partir de la fin 2003, le Cameroun va atteindre le point d'achèvement du processus PPTE et, à partir de là, la France va consentir un effort budgétaire bilatéral pour amplifier la réduction de la dette camerounaise. C'est cet effort qui va être consacré à ces programmes sectoriels définis dans le contrat de désendettement-développement (C2D).

Depuis plusieurs années, la France a engagé une action en faveur de la réduction de la dette des pays pauvres. Elle aura d'ailleurs joué un rôle majeur dans la mise en route de cette fameuse initiative PPTE qui, je le rappelle, a été lancée lors du sommet du G7 à Lyon en 1996. La France porte en outre une part importante de l'effort financier engagé par la communauté internationale, pour une raison simple : il s'agit pour la plupart de pays africains, et la France entretient avec l'Afrique une relation ancienne ; de ce fait, même la France était plus engagée que d'autres pays dans la dette africaine. La part de la France est de 10 milliards d'euros pour l'ensemble des pays africains. Autrement dit, l'effort financier de la France dans ce processus de désendettement des pays africains représente 10 milliards d'euros. Mais la France a décidé d'aller au-delà de l'effort consenti par les bailleurs de fonds dans le cadre de l'initiative multilatérale. Vous avez compris que lorsque l'on dit multilatéral, il s'agit surtout de la Banque mondiale et des banques régionales. Nous avons fait le choix de traiter la totalité des créances d'aide publique au développement. La France a décidé que cet effort additionnel prendrait la forme d'un contrat, le contrat de désendettement-développement, au terme duquel la France et le pays partenaire, en l'occurrence le Cameroun, décident d'un commun accord des programmes et des projets de lutte contre la pauvreté qui seront financés grâce aux fonds libérés par la remise de dette. C'est ce processus que je suis venu lancer aujourd'hui. Je viens d'en parler longuement au président Biya. J'en avais parlé au Premier ministre quelques instants auparavant, et j'ai souligné auprès de mes interlocuteurs l'enjeu que représente le C2D dans la relation bilatérale entre nos deux pays. Pour la France comme le Cameroun, c'est un moment important dans une coopération qui se veut confiante, substantielle et ancienne. Il faut savoir que l'encours de nos crédits de coopération, je parle sous le contrôle de Monsieur l'ambassadeur, hors aménagements de dette, représente plus de 40 millions d'euros en 2001. Parfois cela varie, mais c'est un encours qui est important, qui fait de la France, et de très loin, le premier partenaire du Cameroun.

Il s'agit d'un défi qu'il faut relever ensemble. Cela n'a de sens que si nous sommes d'accord. La remise de la dette bilatérale, qui s'inscrit dans la durée puisqu'elle va se dérouler sur une quinzaine d'années, au rythme des échéances dues par le Cameroun, représente un effort de l'ordre de 90 millions d'euros par an, c'est à dire d'environ 60 milliards de FCFA par an, en moyenne, pendant les six ans qui vont suivre le point d'achèvement, à partir de 2003. C'est un programme spécifique de coopération de 60 milliards de FCFA qui va s'ajouter à la coopération que nous avons déjà. Je voudrais souligner que la France n'agit pas isolément. Je vous parlais de ce partenariat indispensable, c'est donc en conformité avec les priorités et les procédures budgétaires camerounaises qu'il s'agit de travailler. Cette initiative s'inscrit d'ailleurs dans le cadre des engagements pris par le Cameroun au titre de PPTE et, à cet égard, il y a deux points que je tiens à souligner.

Premièrement, le contrat de désendettement-développement vise à financer des programmes dans le cadre de la stratégie de lutte contre la pauvreté définie par le Cameroun. Il a vocation à profiter le plus directement et le plus largement possible aux populations démunies en répondant à leurs besoins essentiels. Il faut que ce soit pour les Camerounais, en particulier pour les plus démunis. A cet égard, je voudrais insister sur le fait que la société civile a été associée à la mise en place du processus désendettement du coté camerounais comme du coté français. Vous savez, par exemple, que des consultations participatives ont été organisées en janvier 2002 pour élaborer ce fameux document de stratégie de réduction de lutte de la pauvreté, document de référence pour cette mise en ¿uvre du désendettement. Les populations bénéficiaires ont donc été impliquées. C'est un élément sur lequel je voulais insister. Je mesure que des attentes ont été créées. En impliquant la société civile, on a forgé une attente forte. Il va falloir y répondre.

Très concrètement - c'est cette première étape qui commence avec l'arrivée de notre mission - la France et le Cameroun vont réfléchir aux secteurs et aux modalités qui vont permettre d'atteindre le mieux l'objectif de lutte contre la pauvreté et de réduction des inégalités. C'est ce qui justifie très largement la coopération entre la France et les Etats membres. Une pré-identification des programmes susceptibles d'être financés a été déjà entreprise dans les secteurs suivants : éducation de base et formation professionnelle ; soins de santé primaire et lutte contre les grandes endémies, je pense évidemment au sida mais pas seulement ; équipement et infrastructures des collectivités locales. Ceci est à lier avec le projet camerounais de renforcement des responsabilités des collectivités locales, un projet que nous appuyons évidemment et que nous souhaitons voir réussir, car c'est très probablement le meilleur moyen d'enraciner la démocratie ; aménagement du territoire et gestion des ressources naturelles. C'est la mission désormais présente qui va parachever ce travail.

Deuxièmement, pour que l'initiative se déroule dans de bonnes conditions, il faut qu'un effort particulier soit engagé en matière de gouvernance. Cela veut dire, par exemple, contrôle de la dépense publique, mise en place de procédures transparentes, transfert progressif de responsabilités aux collectivités locales, meilleur fonctionnement du système judiciaire, et puis formation du citoyen sur les affaires publiques. C'est là que les professionnels de l'information que vous êtes peuvent et doivent jouer un rôle tout à fait important. Il vous revient en quelque sorte de dire ce qu'on va faire, avec qui, et de dire pour quel prix, de façon que l'on sache où va l'argent.

Des efforts on déjà été faits, des engagements pris par le Cameroun ; je pense à l'adoption en juin 2000 d'un Programme national de gouvernance. Faut-il préciser que nous encourageons évidemment le Cameroun à poursuivre ses efforts dans ce sens ? Je rappelle qu'hier, lors de la réunion de la zone franc, tous les intervenants ont insisté sur le besoin de bonne gouvernance pour créer les conditions favorables à l'investissement.

Ce que je souhaite, je le dis à Monsieur l'ambassadeur et à ses collaborateurs, c'est que l'on puisse faire quelques rapports d'étapes de temps en temps. Que vous soyez, vous hommes et femmes de presse ou de radio, de télévision, informés de l'état d'avancement du processus, de façon à ce que vous puissiez aussi en informer régulièrement les populations concernées, parce que la transparence dépend très largement de vous. Je vois bien l'effort que ça va peut être signifier pour vous, car c'est un sujet un peu technique. Mais comme c'est une grande affaire, j'aimerais bien qu'on la traite sérieusement.


Q - Je voudrais vous poser deux questions. Nous aimerions un peu savoir ce que vous vous êtes dit aujourd'hui avec le président Biya, que vous nous présentiez un peu les grandes lignes de votre entretien. La deuxième question concerne les investissements étrangers. On constate que malgré tous les efforts qui sont faits, les investisseurs ne s'intéressent pas vraiment à l'Afrique. Comment à votre niveau expliquez-vous cela ? Que pensez-vous qu'il faille faire pour qu'ils puissent venir ici ?

R - Je vais essayer de répondre à la dernière question, parce au lieu de me demander de raconter ce que nous nous sommes dit avec le président Biya, j'aimerai mieux des questions un peu plus précises.

Pourquoi l'Afrique recueille-t-elle une part si faible de l'investissement en général et en particulier de l'investissement direct étranger, IDE comme disent les économistes ? Il est vrai que les chiffres ne sont pas très favorables. L'Afrique pèse 10 % de la population mondiale et elle reçoit 1,5 % de l'investissement étranger ; si on enlève le pétrole, peut être bien que l'on tombe à 0,6 ou 0,7 %. Et on sait bien que le pétrole ne concerne que quelque uns des pays africains. Le compte n'y est donc pas.

On peut expliquer cela par des raisons qui tiennent parfois à des conditions naturelles peu favorables. C'est le cas de certains pays africains, mais convenir que les pays sahéliens, par exemple, n'offrent pas toujours des possibilités de développement à priori aisées ne suffit pas comme explication, parce que ce n'est pas le cas de tous les pays.

On peut peut-être chercher des explications dans l'histoire coloniale, notamment parce que les choix de développement qui ont été faits pour des économies de rente n'ont pas forcément facilité le développement local. Et en l'absence de développement local, il est rare que les investissements étrangers arrivent. C'est quand même l'investissement local qui créé les conditions favorables à l'accueil des investissements étrangers, c'est pour cela qu'il faut insister beaucoup sur le besoin du développement endogène. C'est à partir des réalités de terrain qu'il faut faire du développement. C'est ça qui attire l'investissement étranger le plus souvent, hormis quelques situations très particulières, on vient de parler du pétrole. On pourrait sans doute en trouver d'autres, quand il s'agit des mines. Mais, plus généralement, c'est le bon développement local qui attire l'investisseur étranger. De ce point de vue, il faut aussi reconnaître que les choix qui ont été faits au lendemain des indépendances n'ont pas forcément produit de bons résultats. Hors de l'Afrique non plus, cela n'a pas toujours produit de bons résultats.

Une situation de guerre affecte encore trop de pays africains. Faut-il parler de l'ensemble Congo qui a du mal à trouver sa paix ? Je pourrais évoquer les pays du fleuve Mano, Libéria, Sierra Leone, Guinée ; la guerre entre l'Erythrée et l'Ethiopie. Je crois qu'on pourrait même en trouver d'autres.

Il y a aussi sans doute la difficulté que rencontrent ces pays à enraciner la démocratie. C'est pour cela que nous sommes si attentifs à la bonne gouvernance, car nous sommes convaincus que tout cela se tient. Alors est-ce à dire que les autres continents auraient toutes les qualités ? Sans doute pas. Mais je constate que l'Amérique latine a répondu à d'autres processus de développement, dans lesquels, d'ailleurs, la présence européenne s'est impliquée bien plus fortement. Les conditions climatiques y sont également bien différentes. L'Asie renvoie aussi à d'autres explications qui sont à rechercher dans l'histoire des pays qui la composent. Mais pour revenir à l'Afrique, la question qui paraît aujourd'hui centrale est : comment créer les conditions favorables à l'investissement, comment créer de la confiance ? Certains voient bien qu'à une telle question il y a des réponses politiques, il y a des réponses économiques... Il y a par exemple le besoin d'infrastructures. C'est une des questions qui vont être évoquées, qui sont évoquées à Dakar en ce moment dans le cadre du NEPAD, ce nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique qui a été porté par quelques chefs d'Etats africains auquel un nombre croissant de responsables africains s'intéressent. La réunion de Dakar devrait en être la preuve. C'est une démarche intéressante parce que c'est une initiative des Africains pour leur développement. Tout le monde reconnaît qu'il va falloir conjuguer aide publique au développement et investissements privés.

Je veux bien vous dire un mot de l'aide publique au développement. Au cours de la dernière période on a souvent entendu qu'il y avait eu une baisse de l'aide publique au développement. C'est exact. La baisse s'est fait sentir au début des années 90, un peu plus tard en France parce que nous avons accompagné la dévaluation du franc CFA, ce qui nous a amené à continuer à poursuivre l'aide publique au développement, jusqu'à la dévaluation du franc CFA. Mais ailleurs, il faut bien dire que c'est au tout début des années 90 qu'il y a eu baisse de l'aide publique au développement. Il y a deux raisons à mon avis à cela ; la première, c'est que l'effondrement du Mur de Berlin et la fin de la division Est-Ouest ôtait leur intérêt stratégique aux pays africains. On va le dire en tout cynisme, mais c'est quand même bien ainsi que les choses se sont passées. Auparavant, il y avait une certaine compétition Est-Ouest pour attirer d'un côté ou de l'autre les pays africains. Cela a pu justifier en partie cette aide publique au développement. L'autre raison, c'est qu'il y a eu une crise de confiance dans l'aide publique au développement. Les gens se sont dit qu'entre l'effort et le résultat, le compte n'y était pas. Et retrouver la crédibilité en matière d'aide publique au développement passe par la bonne gouvernance. S'assurer qu'il n'y a plus d'éléphants blancs, s'assurer que les investissements correspondent à des besoins, s'assurer que le développement soit l'affaire de tous, qu'il y ait appropriation du développement par les acteurs de terrain, de l'importance de l'implication de la société civile dont nous parlions tout à l'heure, de celle des entreprises, des collectivités locales, des associations. Tout cela me paraît tout à fait essentiel. En tout cas, c'est l'analyse que fait la France, et c'est en tout cas sur cette ligne là que moi, depuis cinq ans maintenant, j'ai engagé la politique de coopération de la France.

Voilà pour répondre à la question. Il faudra bien en effet que non seulement on préserve l'aide publique au développement, mais aussi qu'on l'augmente. Tout le monde n'est pas forcément d'accord là-dessus. Il y a un débat entre les Européens et les Etats-Unis. Les Européens sont habitués à faire plus en matière d'aide publique au développement. A la veille de la Conférence de Monterey, qui s'est tenue au Mexique, il y a trois semaines, et qui avait précisément pour objectif de traiter du financement du développement, les pays européens se sont mis d'accord pour décider d'augmenter leur moyenne d'aide au développement. Celle-ci va passer de 0,33 % aujourd'hui à 0,39 % en 2006. Cela veut dire que l'on va passer de 25 milliards à 32, ce qui n'est pas négligeable. Je parle de dollars. La France a été à 0,57 % en 1994, elle est tombée à 0,40 % en 1997. On a essayé de ralentir la baisse. On est arrivé à 0,32 % en 2000, on est remonté à 0,34 % en 2001, on va arriver à 0,36 % en 2002. On va, je l'espère bien, reprendre la marche en avant. Le Premier ministre ayant décidé que l'effacement de la dette s'ajoutait aux autres politiques de coopération, nous allons nécessairement augmenter notre part. Vous voyez l'Europe, 0,39 % en 2006, au même moment les Etats-Unis seront à 0,13 %. Ils sont à 0,10 % aujourd'hui.

Il est vrai que les Etats-Unis ont une autre approche qui consiste à dire "libérez le commerce et le développement va venir". Je suis d'accord pour qu'on libère le commerce, sauf que la liberté du commerce entre des pays qui produisent et des pays qui ne produisent pas, est une sorte d'escroquerie. Pour qu'il y ait liberté et échanges, il faut que tout le monde produise. Il faut mettre en valeur les productions, et pour mettre en valeur les productions, il faut des investissements ; pour que les investissements se fassent, il faut des infrastructures. Et les infrastructures, c'est l'aide publique au développement. Pas seulement. On peut imaginer un pont à péage, mais pour des autoroutes payantes en Afrique il faudra sans doute attendre encore un peu avant qu'elles soient rentables. Il faut dire les choses comme elles sont. Il faut de l'aide publique, il faut donc que la pression continue de s'exercer pour augmenter l'aide publique au développement. Mais encore faut-il que celle-ci soit efficace. Il faut que les aides bilatérales soient efficaces, il faut que les aides européennes soient efficaces. Nous avons d'ailleurs essayé de faire en sorte que le Fonds européen de développement, qui intéresse beaucoup de pays comme le Cameroun, soit également mieux utilisé, que l'on sorte de procédures qui expliquent qu'il faut six ans entre le début d'un projet et puis son financement. Et encore, dans les programmes concernant la Méditerranée, il faut huit ans. Et dans ceux pour l'Amérique latine, il faut encore un peu plus. Il faut quand même changer. Il y a trop de bureaucratie. Il faut déconcentrer, il faut décentraliser. Tout ceci ne va pas se faire instantanément, mais je crois qu'on a pris les bonnes directions.

Q - Ma préoccupation porte sur les fonds PPTE. Dans ces fonds dont on parle pratiquement depuis deux ans, on a parlé d'une part de 10 pour cent réservée au monde rural. Depuis lors, les populations rurales attendent ; beaucoup attendent avec les projets ficelés en main. Ils aimeraient savoir dans quelles mesures ces fonds peuvent financer leurs projets, puisqu'on a dit que les fonds leur étaient destinés. Bien entendu on ne partage pas les fonds. Ils attendent. Ils ne savent pas si ce sont des préalables posés par les bailleurs, si ce ne sont pas ces préalables qui font blocage. J'aimerai aussi savoir comment vous, en tant que bailleur, je parle de la France, appréciez le travail du comité technique de suivi des fonds PPTE. Depuis un certain temps il y a un statu quo ?

R - Sur la première question, les populations rurales seront nécessairement parmi les bénéficiaires. Je n'imagine pas qu'elles puissent être oubliées. Vous avez dit 10 %, moi je n'étais pas au courant de ce chiffre là. Mais c'est la discussion, c'est le travail qui va commencer là, avec la mission dont je vous parlais, qui vient à partir d'aujourd'hui, qui va pouvoir identifier les projets. C'est là qu'on verra si c'est 8, 10 ou 12 % ou peut être plus. Mais je disais tout à l'heure qu'il faut que ce soient les Camerounais qui en profitent. Je n'oublie pas le poids des populations rurales dans un pays comme celui-ci. On ne peut donc pas imaginer que ces dernières ne soient pas parmi les bénéficiaires. Il faut faire en sorte justement qu'elles puissent être représentées et aient leur mot à dire dans les lieux où on va décider du programme. Cela paraît très important.

Sur la lenteur, je vous parlais tout à l'heure de la bureaucratie européenne, de celle du FED qui existe, elle a en partie son explication dans la bureaucratie africaine. On a tous notre bureaucratie. A mes interlocuteurs ce matin, j'ai dit la volonté de la partie française de se mobiliser fortement pour assurer le succès de ce C2D, contrat désendettement-développement. Cela ne marchera que s'il y a la même mobilisation côté camerounais. Il faut que les administrations concernées en soient conscientes. J'espère que les choses se passeront bien, je pense qu'on rentre dans la phase opérationnelle. Vous savez qu'il ne reste pas tellement de temps. Il va falloir travailler dur pour bâtir le programme et enclencher ce que j'espère être un cercle vertueux.
Q - Merci Monsieur le Ministre. D'abord nous saluons à sa juste valeur l'arrivée de ce programme qui va donner une bouffée de chaleur au niveau du Cameroun et nous vous en remercions. Je voulais rapidement revenir sur les problèmes de gouvernance pour vous signaler que jusque là on a l'impression que le Programme national de gouvernance est soutenu uniquement par le programme des Nations unies pour le Développement, le PNUD. Vous avez parlé de la participation des citoyens et surtout de l'information du citoyen. Est-ce que nous pouvons vous suggérer de mettre un accent particulier sur l'information, parce qu'ici vous avez en face de vous la presse. C'est vrai qu'il faut informer les citoyens mais l'information a un coût. Aujourd'hui on a une presse qui se cherche. On a peut être besoin d'une presse citoyenne, mais il faudrait également savoir qu'on ne créé pas une presse citoyenne comme ça. Elle a un coût et ce n'est que par ce biais qu'on pourra atteindre les populations, parce que l'ignorance est l'une des causes de la pauvreté. Si vous pouvez faire un effort dans ce sens là ce serait très bien. Et également sur le problème de la décentralisation. Vous parlez des collectivités locales, mais on attend... C'est vrai que de ce côté là aussi, il y a un volet de la gouvernance qui pourrait apporter un appui pour la décentralisation.

R - Sur le programme gouvernance, je ne sais pas quelle est la nature de votre articulation avec le PNUD... Avec le Programme des Nations unies pour le Développement, dont le délégué général s'appelle Mark Brown, un britannique, nous avons des opérations qu'on appelle bi-multi. Cela veut dire qu'on travaille ensemble très étroitement. Je pense que ça fonctionne.

S'agissant du besoin de rendre la presse plus citoyenne comme vous le disiez, j'ajouterai plus professionnelle peut-être aussi, il y a toujours besoin de faire des progrès dans cette direction. Une presse citoyenne, c'est une presse qui va vers les citoyens, c'est à dire qui arrive à les toucher, ce qui renvoie aussi à d'autres problèmes en matière d'organisation, d'alphabétisation ... C'est une question qui reste ouverte, c'est pour cela que tout ce qui touche au système éducatif et la petite enfance, l'éducation de base, compte. La conception qui est la nôtre quand nous parlons de lutte contre la pauvreté est suffisamment ouverte pour y intégrer des appuis institutionnels qui, au bout du compte, concourent à la lutte contre la pauvreté même si ce n'est pas aussi direct que l'éducation ou la santé. Autrement dit, de la même manière que dans C2D on va faire entrer les collectivités locales et qu'on va pousser à un meilleur partage des responsabilités, de la même manière le C2D peut parfaitement accueillir une action spécifique, qui a peut être d'ailleurs déjà commencé dans le cadre de notre coopération en appui aux médias. C'est une chose parfaitement possible. Il faudra aussi regarder avec les médias en question quels sont leurs besoins et regarder jusqu'où on peut y répondre. Au Cameroun, il y a une tradition. Je crois me souvenir qu'il y a une école de journalisme. D'ailleurs, j'étais venu la dernière fois avec Hervé Bourges, que vous connaissez bien, qui était très content de retrouver ses anciens élèves... Je peux répondre "oui". Mais c'est à vous, et à nous, de vraiment en décider, il est possible de faire un appui à la presse dans le cadre de C2D.

Q - Quand on voit que ce qui fait le développement d'un pays, par exemple, le bois, le cacao, on constate que l'accès aux zones d'où on tire le cacao ou bien le bois, est très difficile. On a de la peine à accéder à la source de la richesse. C'est pour cela que je me pose la question : est-ce qu'il ne faudrait pas repenser la coopération...? Dernièrement, on a parlé du NEPAD, mais en aucun cas, dans les pays concernés, on n'a engagé de discussion sur le NEPAD. On part donc du bas vers le haut et jamais du haut vers le bas. J'exprime là mon inquiétude.

R - Je préfère en général que ça parte du bas moi aussi, quand la base a un peu de mal comme c'est le cas pour l'ensemble de l'Afrique, à s'organiser, à se coordonner et à exprimer un projet un peu cohérent. S'agissant du NEPAD, je serai tenté de vous dire qu'il n'est pas anormal que le Cameroun n'ait pas encore exprimé la part qu'il veut y prendre, parce que c'est une initiative, je le répète, qui ne fait que commencer. C'était pour l'assemblée du Millenium, cela s'appelait d'abord MAP, Millenium African Programm, puis c'est devenu NEPAD il y a quelques mois seulement. Il faut que le Cameroun monte dans le train qui va démarrer, qu'il prenne sa part, notamment dans le programme d'infrastructures. Et je rejoins la question que vous posiez sur la nécessité de desservir les zones forestières, cacaoyères, ou autres si vous voulez.

Le besoin d'infrastructures est vérifié et le NEPAD a fait des infrastructures une de ses priorités. Cela rejoint assez bien votre propre préoccupation. La forêt est un des sujets dont j'ai parlé avec le président Biya à l'instant, parce qu'il va y avoir une conférence à Johannesburg sur le développement durable. La question de la gestion durable de la forêt est aussi une grande affaire. Il faut que le Cameroun s'y implique. Des actions ont déjà commencé d'être engagées. Il faut qu'elles se développent, il faut qu'elles se sachent, d'ailleurs. Vous savez qu'aujourd'hui, concernant la forêt, nous sommes engagés dans une bataille de certifications. Pourquoi faut-il certifier le bois ? Parce que les consommateurs vont être de plus en plus désireux de disposer de la traçabilité du bois. Cela peut paraître surprenant, mais l'acheteur de contre-plaqué à Stockholm ou à Hambourg, veut maintenant savoir d'où vient l'arbre qui a permis de produire le contre-plaqué. Dans quelles conditions l'a-t-on exploité ? Cette traçabilité est techniquement facile aujourd'hui. Les ordinateurs sont là pour nous y aider. Ca marche comme ça dans certaines exploitations forestières, ou avec les associations écologiques. Mais cela ne concerne pour l'instant encore que des superficies très faibles, trop faibles. Si on veut gagner la bataille commerciale, par rapport à d'autres, nous devons pouvoir certifier. Il va donc falloir que les exploitations forestières travaillent très sérieusement cela¿ Mais l'exploitation forestière a besoin d'infrastructures, c'est là que NEPAD prend sa signification.

Q - (Sur la création d'une monnaie africaine commune, sur le modèle de l'euro)

R - Je ne préjuge pas de la possibilité qu'un jour les Africains disposent d'une monnaie unique, je ne veux pas insulter l'avenir. Peut-être même au cours de ce siècle, dans la seconde moitié, en tout cas cela ne va pas forcément se faire très rapidement. En attendant, ce qui est important, c'est que les Africains puissent disposer de monnaies solides pour leur développement. Il y a la zone franc, c'est déjà une longue histoire. Elle était jusqu'à présent garantie en quelque sorte par la France, le franc CFA était adossé au franc français. Il l'est toujours, sauf que maintenant en France, c'est l'euro. Cela signifie que la monnaie des pays de la zone franc a aujourd'hui la même solidité que l'euro. Et comme l'euro concerne un plus grand nombre de pays, cela représente une puissance économique et financière plus importante, un marché plus important. Je crois vraiment que les pays de la zone franc, à cause de l'euro, ont aujourd'hui une monnaie plus solide. Ceci devrait faciliter les investisseurs européens qui pratiquent l'euro. Et comme je crois que la Grande Bretagne rejoindra l'euro, cela sera une solidité de plus. Voilà ce que je voulais dire à propos de la relation entre le franc CFA et l'euro.

Q - Etant donné qu'au Cameroun il y a, notamment en matière d'éducation et de santé, des institutions publiques et des institutions privées, si cet effort entre dans le budget de l'Etat, est-ce qu'on ne peut pas craindre que l'Etat utilise ces ressources d'abord pour les écoles publiques, les dispensaires publics, et qu'il ne fasse que subventionner les institutions privées, mais non pas à la hauteur de leurs besoins ni de leur contribution au développement de l'Etat, mais à sa volonté ? Est-ce que vous allez donner ces ressources à l'Etat puis tourner le dos en disant que les autorités distribuent ça comme elles le souhaitent, ou bien allez-vous vous assurer que tout cela profite bien le plus largement possible aux populations démunies ?

R - Je ne connais pas assez l'organisation par exemple du système éducatif ou du système de santé camerounais pour apprécier la part respective du public et du privé. Tous, j'en suis sûr, concourent à l'éducation et à la santé. En France, le débat public-privé à propos de ces différentes questions est très ancien, comme vous le savez. Nous, nous avons essayé de trouver des solutions qui consistent à associer des institutions privées aux missions de service public. En clair, cela veut dire : "on vous subventionne si vous acceptez de remplir un certain nombre de missions que nous décidons ensemble". Moi je ne sais pas ce que les Camerounais feront pour trouver l'équilibre entre le privé et le public et éviter des guerres qui, quelquefois, coûtent beaucoup. En tout cas, je peux comprendre qu'un Etat privilégie, si c'est son choix, des équipements publics. S'il y a des équipements privés ou des institutions privées qui peuvent participer à l'amélioration de la situation, il faut les associer. Mais il faut déterminer les conditions dans lesquelles on les associe. Si elles sont associées, je ne vois pas pourquoi elles devraient être écartées des financements dont nous venons de parler. Voilà ce que je voulais vous dire.

Q - Monsieur le Ministre, la corruption corrompt tout : le désendettement, le développement, la lutte contre la pauvreté. Ca corrompt même la gouvernance. Je ne vois pas ce qui peut vraiment avancer. Quelle est la part que vous avez mise là-dedans, parce que je crois qu'il faudrait un programme plus lourd encore que celui de la lutte contre la pauvreté ?

R - La question de la corruption est de plus en plus présente dans les discussions que nous avons avec nos partenaires. Elle est d'ailleurs clairement identifiée désormais dans les accords de Cotonou qui ont renouvelé en quelque sorte les accords de Lomé. Je parle de la relation de l'Europe avec les pays ACP, Afrique-Caraïbes-Pacifique. La corruption est d'ailleurs identifiée comme étant l'une des causes pouvant justifier d'une suspension de la coopération, dans certains cas. J'observe que les Africains acceptent d'en parler. Pendant longtemps ils hésitaient beaucoup. Désormais ils acceptent. Je connais des pays où quelques efforts sont entrepris.


Q - Le 20 mars dernier, nous avons dans nos programmes, parlé un peu des efforts que la Francophonie entreprend pour améliorer les conditions de vie des populations camerounaises et principalement au niveau de nos villages et campagnes. Le débat a buté un peu parce qu'on s'est demandé quels sont les critères qui président au choix des projets qui sont affectés, par exemple, dans les provinces camerounaises parce qu'il s'agit là d'un problème de disparité. On a essayé de recenser tous les projets financés par la Francophonie au profit des provinces. Malheureusement, la province du Sud, paraît comme étant le parent pauvre. J'aimerais savoir quelle assurance vous nous donnez et qu'on puisse transmettre aux populations du Sud après vous avoir rencontré, Monsieur le Ministre. Je vous remercie.

R - La seule assurance que je veux vous donner, c'est la bonne volonté de la partie française de faire en sorte que cette chance que va représenter le contrat de désendettement-développement serve aux Camerounais qui en ont le plus besoin. C'est notre volonté. Il faut que nos interlocuteurs soient évidemment sur cette même ligne. C'est pour cela que la présence au-delà des représentants de l'Etat, d'ailleurs, de la société civile, me paraît de nature à exprimer mieux les besoins, à faciliter une application efficace des décisions qui auront été prises.

Je forme des voeux pour le Cameroun qui a en lui-même des capacités considérables, et je ne parle pas seulement de ses ressources naturelles, je parle aussi de ses hommes et de ses femmes. J'espère vraiment que vous allez, grâce à notre accompagnement, faire des progrès fulgurants dans les années qui viennent. C'est ce que je vous souhaite.

Merci à tous.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 19 avril 2002)

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