Interview de M. Pierre Bédier, porte-parole de l'UMP, à Europe 1 le 17 mai 2002, sur la mise en place des groupements d'intervention régionaux, la lutte contre la drogue et les trafics et la volonté de créer des centres d'éducation fermés pour les jeunes délinquants. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Pierre Bédier, porte-parole de l'UMP, à Europe 1 le 17 mai 2002, sur la mise en place des groupements d'intervention régionaux, la lutte contre la drogue et les trafics et la volonté de créer des centres d'éducation fermés pour les jeunes délinquants.

Personnalité, fonction : BEDIER Pierre, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. UMP, porte parole

ti : J.-P. ElkabbachA partir de ce matin, les groupements d'intervention régionaux vont être à l'oeuvre. Qu'est-ce que cela va changer ? C'est le début du passage à l'acte. C'est-à-dire ?

- "Un groupement d'intérêt d'intervention régional, c'est le regroupement des forces de police, du fisc, des douanes, encadrées par le procureur de la République, pour intervenir jusque dans la plus petite cave de la plus petite rue du plus petit quartier, pour faire qu'il n'y ait plus aucun trafic qui soit en situation d'impunité. Aujourd'hui, il faut savoir que dans les cités, on trouve de tout dans les caves, en particulier le fruit des trafics, on trouve même des jeunes mineurs en rupture de société. On n'allait plus dans ces endroits. Cela s'était constitué en espèce de réserves. Eh bien, on va aller dans ces endroits, avec naturellement les risques que cela suppose, d'où l'organisation spécifique."

Elle pourra aller dans les appartements ?

- "Bien sûr. C'est très curieux, ces quartiers : vous avez dans des appartements, dans des caves, à la fois des "trésors" si j'ose dire, "des choses qui sont tombés du camion", qui sont le fruit d'actions pas légales. Vous avez énormément de drogue et, en particulier, ce qu'on appelle le shit, le hachisch, et puis vous avez, là, le noyau de cette petite délinquance..."

Organisée...

- "Très bien organisée : pas simplement organisée, très bien organisée."

C'est-à-dire qu'elle sait qui arrive, elle regarde ?

- "Elle sait qui arrive, elle est capable. Je peux vous donner le cas d'une femme de gendarme identifiée en train de faire ses courses dans un hypermarché par justement ce qu'on appelle pudiquement ces "jeunes". C'est donc bien dire que c'est à la fois une organisation du renseignement, une organisation économique... Quand ils se promènent dans leurs voitures décapotables - là, l'été arrive, donc on va voir revenir les voitures décapotables ; ces voitures on ne sait où elles sont l'hiver. C'est bien la preuve d'un certain degré d'organisation !"

C'est-à-dire que les GIR vont pouvoir aller les chercher, mais on ne sait pas où...

- "Grâce à la venue dans le dispositif de la Douane, il pourrait y avoir des saisies. Comprenez bien que le Rmiste honnête, qui vit dans ces quartiers, qui est enquiquiné comme cela n'est pas permis, quand il voit des BMW décapotables, des "gosses" qui vont à la banque - j'appelle ça des "gosses", ils ont 20 ans passés - faire la queue pour réclamer des billets de 500 euros et protester, parce que les billets de 500 euros, il faut les commander, comprenez bien que les pauvres gens, les honnêtes gens trouvent cela insupportable. Il faut donc réagir immédiatement et saisir la BMW décapotable, la saisir tout de suite. C'est une aspiration très forte de cette population, puisqu'on sait bien que c'est le fruit d'un trafic."

Vous voulez dire que beaucoup seront soulagés, débarrassés, si cela se passe. Ce n'est pas l'habillage politique normal, pour nous faire passer ce qui va arriver ?

- "Moi, je suis élu depuis six ans comme maire, et depuis six ans, on me demande cela. Je suis heureux de constater qu'aujourd'hui, l'Etat se donne les moyens de pouvoir faire cela. Alors, il va y falloir de la volonté politique."

On va y arriver. Vous, par exemple, vous les connaissez personnellement, vous les croisez ?

- "Bien sûr. Ils me saluent à partir de la décapotable : "Salut, le maire !". Ils ne sont pas forcément totalement antipathiques. Mais c'est le fruit de trafics et ça, ce n'est pas acceptable."

On observe en ce moment l'effort pour la sécurité et la mise en valeur des policiers, gendarmes, pompiers, douaniers, un peu à l'américaine. N. Sarkozy promet, peut-être dans un premier temps, de les doter de flash ball. On dit que ce sont des pistolets utiles, dissuasifs, mais parfois dangereux. Qu'est-ce que vous en pensez ?

- "Techniquement, je n'en ai jamais utilisé. Forcément, toute arme est dangereuse. Mais il faut que ceux qui nous écoutent, et plus largement les Français, comprennent bien que faire ce que nous voulons faire ne peut pas se faire comme dans un conte de fées. Il y aura forcément des voitures brûlées, il y aura forcément des bâtiments publics brûlés. Bien sûr, parce que ces petits voyous vont quand même se défendre, même s'ils sont petits. Et donc, il est nécessaire de savoir qu'on va avoir ce durcissement."

C'est pour cela que vous dites qu'il y a un prix à payer ?

- "Il y a forcément un prix à payer, hélas. On paye le prix de nos renoncements successifs depuis des années et des années."

Les gendarmes sont désormais sous la tutelle du ministre Sarkozy, qui l'avait lui-même proposé dans son livre. Est-ce que vous pensez que cela peut être efficace ? Le fait que les deux travaillent ensemble peut-il donner des résultats ?

- "Bien sûr. Je vais vous donner un exemple : le quartier du Val Fourré, qui donne la réputation que vous disiez à la ville que j'administre, est en zone police. La commune qui est à l'Est est en zone gendarmerie. Si la police poursuit un délinquant, qui va se réfugier en zone gendarmerie et veut prévenir la gendarmerie - je caricature, ce n'est pas tout à fait vrai, mais je caricature à peine -, il faut qu'ils descendent de voiture pour appeler, à partir d'une cabine téléphonique la gendarmerie pour leur signaler..."

Et comme il n'y a plus de cabine téléphonique...

- "Ils n'ont pas les mêmes matériels, ils n'ont pas les mêmes systèmes..."

Donc, il faut uniformiser la technique.

- "Donc, si on regroupe les unités, cela permet d'uniformiser la technique."

Est-ce qu'il faut attendre le résultat des législatives pour lancer des opérations d'envergure et ciblées ?

- "Réponse normande : "oui et non". C'est-à-dire, les GIR sont en place, c'est un décret qui a été publié au JO. Donc, on peut maintenant faire cette intervention. Par contre, soyons bien conscients que police, gendarmerie et justice ont besoin de moyens matériels supplémentaires, qui ne peuvent être donnés que dans le cadre d'une loi de finances, et pour cela, il faut un Parlement."

Mais vous n'excluez pas qu'il y ait quelque chose dans les jours qui viennent ?

- "Maintenant, oui. Bien sûr, c'est tout à fait possible, puisque le cadre juridique existe."

Et on sait qui ils sont, et comme vous le dites, où ils sont ? Les listes sont prêtes ?

- "Tout à fait. Et j'ajouterai qu'il y a un ministre de l'Intérieur, N. Sarkozy, qui, si j'en juge par son activité et par sa détermination, ne se laissera pas faire."

Et la justice, est-ce qu'elle sera présente, associée, aussitôt active, ou alors quand on arrêtera ces jeunes ou ces bandits, il faudra les relâcher quand ils sont mineurs ?

- "L'autorité judiciaire sera présente, puisque les parquets encadreront - on est dans un Etat de droit. Il ne s'agit pas de faire je ne sais quelle agression contre les quartiers, contre les jeunes. Le cadre judiciaire sera là. Le traitement judiciaire ensuite sera accéléré. C'est vrai que nous avons un problème aujourd'hui - et le garde des Sceaux l'a bien indiqué - : nous n'avons pas assez de places d'enfermement et on ne construit pas aussi vite ces places d'enfermement qu'on peut publier un décret au JO. Donc, on va avoir un problème de surpopulation carcérale. Il faut vite une loi de finances rectificative pour ouvrir ces places enfermées."


Beaucoup de ceux qui écoutent ce matin vont être d'abord peut-être satisfaits qu'on entre dans la lutte réelle contre l'insécurité. Il y avait déjà des opérations, il ne faut pas dire qu'elles vont être les premières. Mais, en même temps, ils vont être peut-être effrayés de voir des réactions de solidarité, que vous annoncez, même dans les quartiers, avec des formes de violence ponctuelles, quelquefois des émeutes. Est-ce qu'on ne va pas tomber dans le style "western", avec les cow-boys et les Indiens et des risques que cela tourne mal ?

- "N'exagérons pas. Cela ne va pas être la France entière qui va s'embraser, Dieu merci. Mais c'est vrai que nous aurons ponctuellement des moments très durs. Je prends un exemple : moi, dans le quartier qu'on évoquait tout à l'heure, j'ai percé un jour, il y a quelques semaines, une voie qui était une impasse, et cette impasse permettait tous les trafics. Les deux nuits qui ont suivi, il y a eu cinq voitures, chaque nuit, brûlées. C'est ce genre de phénomènes que nous aurons. Je prétends que si nous ne le faisons pas, dans quelques mois ou dans quelques années, la situation sera tellement dégradée que cela nous coûtera encore plus cher en termes de dégâts. Donc, il faut le faire maintenant, il faut cette détermination politique, et N. Sarkozy et le Gouvernement."

La gauche dit : "Le nouveau Gouvernement nous pique nos idées, des décisions qui étaient en cours". On peut en énumérer quelques unes. Est-ce que vous pensez qu'elle doit s'associer ou vous combattre déjà sur ce que vous êtes en train de faire ?

- "Je ne veux pas donner de conseils à la gauche, parce que ce n'est pas de mon autorité. Il me semble que si je raisonne dans mon intérêt partisan, plus la gauche s'opposera aux mesures que l'on prend, plus elle nous aidera, parce que les électeurs veulent que l'on fasse ce que l'on va faire. Mais, je crois que l'intérêt national est qu'il n'y ait pas de césure gauche-droite. Là, il s'agit de ramener la paix publique et donc, pour cela, de restaurer l'autorité de l'Etat. Et on ne ramène pas la paix publique pour la ramener comme cela. C'est d'abord pour les petites gens, pour les honnêtes gens qui vivent dans ces quartiers."

Vous dites : il faut plus de places dans les prisons, il faut des centres d'éducation fermés..

- "Oui, tout à fait, pour les mineurs."

Ils sont parfois déjà contestés par des magistrats et des éducateurs. Vous pensez qu'il en faut ?

- "Oui, mais encore une fois, cela n'est pas la solution idéale. Mais ne rien faire est pire que tout. Donc, arrêtons de critiquer et mettons-nous au travail."

Mais on s'interroge, on se dit : en 1979, le ministre A. Peyrefitte les avait fermés. Pourquoi les rouvrir ?

- "Parce que 1979 était 1979 et qu'on a le droit d'avoir commis des erreurs, et il est intelligent de savoir tirer les leçons de ses erreurs."

D'autre part, est-ce qu'il y a un aspect préventif, éducatif, social qui est préparé ?

- "Oui."

Est-ce qu'on va développer les services publics de qualité ?

- "Ca, c'est le boulot du maire. Les maires sont associés, il faut nous associer naturellement, et c'est ce que veut faire le Gouvernement, parce qu'une fois qu'il y a eu ces interventions des GIR, ces espèces de task force, il faut que derrière, ce soient les maires qui recultivent le lien social, et l'intervention de la force publique va justement nous permettre cela. Pourquoi ? Parce que ces jeunes sans repères, lorsque les travailleurs sociaux viendront sur le quartier, ils pourront leur dire : "Tu vois, quand je te disais qu'il y a le bien et le mal, quand je te disais que si tu voles, tu seras puni, eh bien, c'est arrivé". Et il est temps que ça arrive, parce qu'autrement, on ne peut pas éduquer ces jeunes."

Mais est-ce que ce n'est pas le moment de faire ce que disait J. Chirac, je crois que c'était en 1995, un "plan Marshall pour les banlieues" ?

- "Oui, mais ça, c'est du moyen-long terme et, aujourd'hui, les pauvres gens et les honnêtes gens des quartiers, ils veulent de l'action immédiate et pour cela, il faut supprimer ces voitures décapotables, intervenir, faire que vraiment l'autorité publique revienne dans les quartiers, que cela remarche droit."

On va être servis !

- "On va essayer."


(Source :premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 23 mai 2002)

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