Interview de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, à France 2 le 23 mai 2002, sur les relations entre le Président de la République et le Premier ministre, sur la mise en oeuvre du programme du gouvernement, notamment en matière de sécurité, de baisse de la fiscalité, de création d'emplois et sur la campagne pour les élections législatives. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, à France 2 le 23 mai 2002, sur les relations entre le Président de la République et le Premier ministre, sur la mise en oeuvre du programme du gouvernement, notamment en matière de sécurité, de baisse de la fiscalité, de création d'emplois et sur la campagne pour les élections législatives.

Personnalité, fonction : RAFFARIN Jean-Pierre, MAZEROLLE Olivier, LECLERC Gérard.

FRANCE. Premier ministre

ti :

O. Mazerolle : Bonsoir monsieur le Premier ministre. Nous allons parler bien entendu de l'action du Gouvernement et des élections législatives, mais un mot sur vous tout de même. Au début de cette année, quand on vous interrogeait sur ce poste de Premier ministre, vous répondiez : "C'est terrible, on est comme un pompier, chargé d'éteindre les incendies, on finit par se faire dévorer." Cela fait quinze jours que vous y êtes. Est ce que ça va ? Vous tenez le choc ? Vous ne regrettez rien ?

"C'est une responsabilité lourde. Je crois qu'on ne peut l'assumer qu'avec un certain effacement personnel. Et puis il faut assumer son devoir, et comme ça, les choses deviennent supportables. C'est très mobilisant, mais c'est aussi exaltant de servir son pays."

O. Mazerolle : Et comment se passe le travail avec le président de la République ? Il est très actif, très présent ?

"C'est un travail en confiance. Je pense qu'il y a une rupture avec la période de cohabitation qui est en fait une période de division, une période à mon avis d'impuissance. Là nous ne sommes plus ni dans la division ni dans l'impuissance, nous sommes dans l'action et dans la confiance. Donc le président de la République, comme le veulent les institutions et comme le disait le général de Gaulle, est l'homme en charge de l'essentiel. Le Gouvernement met en oeuvre les engagements..."

O. Mazerolle : Vous vouliez même qu'il ait un rôle accru. C'est ce que vous aviez écrit dans un livre publié au début de cette année : rôle accru du Président...

"Je crois qu'à partir du moment où on n'a plus la cohabitation, le pouvoir du Président est plus clair, le pouvoir du Président prend de la force, parce qu'il a avec lui, à ses côtés, un gouvernement pour mettre en oeuvre ses idées, ses projets. Et donc il y a toute une démarche de cohérence. Je crois vraiment que notre Vème République est faite pour fonctionner sans la cohabitation, dans la cohérence. Finalement, quand on regarde un peu ce qui s'est passé ces dernières années, la cohabitation porte d'abord la division des Français. Elle divise les équipes, elle divise le pays. Au fond, les Français veulent l'unité nationale, ils veulent qu'on leur parle d'union et donc au sommet, qu'on soit capable de cette union. Et puis aussi ils veulent de l'action, ils veulent de l'efficacité. On sent bien qu'il y a une contestation sur l'impuissance publique, il y a eu un mécontentement très fort aux élections présidentielles, on l'a bien senti. On est très heureux de cette mobilisation de deuxième tour, mais on n'oublie pas le mécontentement du premier tour. Et donc là il y a un point très important qui est de répondre par de l'efficacité donc de l'action."

G. Leclerc : Justement, les Français vont voter, donc décider de leur prochain gouvernement dans seize jours. A partir de là, votre seul souci, presque votre obsession, tout ce que vous faites, est ce que cela ne vise pas tout simplement à gagner les législatives ?

"Non, c'est une vision étroite et limitée. Et quand le président de la République nous a confié, au Gouvernement tous ensemble, et à moi le chef de ce Gouvernement, une mission, c'est une mission de travail. Quelle est notre mission ? C'est de préparer tout le travail législatif nécessaire à l'application des engagements du Président. Faire des projets de loi, cela prend du temps, il y a un travail administratif, législatif à préparer. Il y a aussi beaucoup de concertation. Dans le passé, on a négligé le dialogue très souvent, donc il faut prendre du temps. Donc notre travail à tous, c'est de faire en sorte qu'on puisse prendre des mesures d'urgence, qu'on puisse bien écouter les Français et surtout, qu'à partir de la mi juin, quand le Parlement sera élu, il puisse délibérer d'un collectif budgétaire pour mettre en oeuvre l'allégement des impôts, la sécurité, la police... Ce sont des projets de loi qui sont des engagements et que je veux tenir. C'est ma mission. Je suis là pour tenir les engagements du Président."

O. Mazerolle : Justement, sur la sécurité, on a vu N. Sarkozy mettre en place le premier groupement d'intervention régional à Strasbourg. Vous croyez que c'est la méthode qui va permettre de débusquer les délinquants ?

"Vous prenez une des mesures d'un dispositif..."

O. Mazerolle : Mais c'est important...

"Oui, c'est très important. En fait, c'est une des trois priorités de ce gouvernement : réaffirmer l'autorité républicaine. On parlera du dialogue social, de libérer les forces vives ; ce sont les deux autres priorités. Sur la sécurité, ce que nous souhaitons, c'est de faire en sorte que d'abord, le dossier soit placé au bon niveau, c'est à dire au sommet de l'Etat. Demain se tiendra le Conseil de sécurité intérieure, présidé par le chef de l'Etat. Pour la première fois, nous serons tous les acteurs des dossiers de sécurité autour de lui, pour définir la politique et faire en sorte que l'ensemble des administrations, l'ensemble des acteurs publics, l'ensemble de la mobilisation de l'Etat se fasse, pour répondre à l'attente des Français, en matière de sécurité."

O. Mazerolle : On vous dira qu'auparavant, cela se faisait autour du Premier ministre...

"C'est le président de la République qui est le chef de l'Etat. Et le fait que le dossier sécurité soit traité au sommet montre bien l'importance de la mobilisation nationale. Ensuite un certain nombre de décisions ont été prises. Le groupement d'intervention régional, c'est un dispositif important. Quel est il ? En fait, il s'agit de regrouper, sous l'autorité judiciaire et l'autorité administrative, des forces complémentaires la gendarmerie, la police qui peuvent intervenir, notamment dans des zones urbaines ou périurbaines, là où il y a une délinquance organisée, là où en fait il y a une économie souterraine, là où il y a des revenus souterrains et toute une organisation qui fait en sorte que, finalement, on installe dans des quartiers des systèmes d'insécurité permanents. Donc pour lutter contre cette délinquance structurée, il fallait ces pôles d'intervention qui sont à la fois sous l'autorité du procureur et sous l'autorité du préfet. Donc c'est une méthode d'intervention qui au total, dans toute la France, mobilisera plus de 1 600 personnes, qui donne une capacité d'intervention. C'est ce que nous souhaitons, il y a d'autres décisions très importantes sur ces sujets..."

G. Leclerc : Il y a effectivement les GIR, il y a l'utilisation des flash balls. Est ce qu'il n'y a pas un risque tout de même que tout cela provoque une tension, que les jeunes se sentent stigmatisés, que cela provoque des réactions, des violences voire des bavures, comme on l'a vu semble t il à Nîmes ?

"Les risques sont aujourd'hui de voir la sécurité venir priver les Français de liberté. L'insécurité aujourd'hui prive les Français de liberté. La sécurité, c'est la première des libertés. Quand j'entends parler de progrès social, de justice sociale, où est la justice sociale, où est le progrès social dans les quartiers d'insécurité ? Je crois vraiment qu'il faut avoir une grande attention, je dirais chaleureuse et généreuse, à la sécurité. Quel est ce ton qu'on entend quelquefois ici ou là pour prendre la sécurité comme un sujet qui ne concernerait que quelques Français ici ou là ? Tous les Français sont concernés, il faut attacher à ce sujet là la plus grande des attentions. C'est une question de liberté."

O. Mazerolle : Mais vous ne tremblez pas chaque jour à l'idée d'apprendre que ça s'est mal passé quelque part ?

"Je suis suffisamment expérimenté pour savoir que le pouvoir n'est pas une baguette magique ; que c'est seulement la volonté, la ténacité, l'organisation et la durée qui nous permettront de régler les problèmes. Mais il fallait rapidement mettre en oeuvre d'autres attitudes et d'autres moyens. Nous serons prêts pour le mois de juillet, pour faire en sorte qu'une loi de programmation pour la sécurité puisse être votée par le Parlement."

G. Leclerc : Justement, qu'est ce qu'il y aura dans cette loi de programmation ?

- "C'est la mobilisation des moyens, de manière pluriannuelle, pour faire en sorte que la politique, celle que nous proposons, ait les moyens d'être concrètement ancrée sur le terrain."

G. Leclerc : Plus de policiers et de meilleurs moyens ?

"Faire en sorte qu'il y ait une organisation et des moyens de manière pluriannuelle. Tous les policiers, tous ceux qui se dévouent à la cause de la sécurité aujourd'hui n'ont pas de visibilité de leur avenir ; ils ne voient pas de manière évidente comment la politique de l'Etat va s'adresser à eux dans les années qui viennent. Nous voulons véritablement faire de la sécurité un des piliers de notre République. La sûreté, c'est une des premières valeurs de la République."

O. Mazerolle : Parlons maintenant de l'économie, de la fiscalité d'abord. Confirmez-vous la baisse d'impôt sur le revenu de 5 % dès cette année ?

"Ça, je peux vous le garantir : c'était l'ambition de notre équipe et c'est vraiment un sujet auquel je suis profondément attaché. Je vais vous expliquer pourquoi ."

O. Mazerolle : Pourquoi ? Parce qu'ensuite, on va vous dire que c'est injuste parce qu'un Français sur deux ne paie pas d'impôt sur le revenu. Donc, un sur deux ne va bénéficier de rien...

"On paie beaucoup trop d'impôts dans ce pays. Et la baisse d'impôts, moi, je considère que c'est juste. Pourquoi fait-on une baisse d'impôts ? Parce qu'on veut retrouver le plus rapidement possible la croissance. On veut accélérer le retour à la croissance. Qu'est-ce qui est injuste dans la société française ? C'est le chômage. Et pourquoi veut-on baisser les impôts ? Pour créer de l'emploi. Donc baisser les impôts, c'est bon pour tout le monde parce que c'est bon pour l'emploi."

G. Leclerc : Mais il n'y a que la moitié des Français qui vont en bénéficier...

"Vous croyez que notre pays pourra créer des emplois si nos ingénieurs, nos chercheurs, nos techniciens vont travailler à l'extérieur, si tous les talents de ce pays partent à l'extérieur ? Vous croyez que, moi, je suis fier quand je suis le Premier ministre de la France et que je vois finalement nos joueurs de football, nos joueurs de tennis, un grand nombre de chercheurs vivent à l'extérieur, tout ça pour des raisons fiscales aussi ? Je me dis que les talents, les créateurs, tous ceux qui font la mobilisation de ce pays doivent se sentir bien chez nous, en France."

O. Mazerolle : Tout de même, il y a des gens aujourd'hui qui ont envie de vous dire : " Mais alors nous, par exemple, on recevait la prime pour l'emploi. Va-t-on toujours la recevoir ? Est-ce que vous avez prévu quelque chose pour nous ?"

"Moi, je n'avance pas en disant que je fais un côté pour ceci, un autre côté pour cela. Il ne s'agit pas de distribuer, il s'agit de mobiliser. Or, pour mobiliser, il faut alléger l'impôt qui pèse sur tous ceux dont le travail est l'activité première et qui sont en fait les créateurs de richesses de ce pays. La prime pour l'emploi, elle a été décidée pour l'année 2002, en deux étapes : la deuxième étape sera assurée. C'est même une proposition sénatoriale. Donc, je ne suis pas hostile à cette idée. Et cette idée, nous verrons, dans l'avenir, ce qu'il faudra en faire. Pour le moment, ce n'est pas à l'ordre du jour. Nous sommes sur les engagements qui ont été les nôtres. Je veux vraiment insister..."

G. Leclerc : Donc, on se concentre sur l'impôt sur le revenu ?

"On se concentre sur la mobilisation économique. Moi, je pense que, véritablement, la meilleure des politiques sociales, c'est la création d'emplois, c'est de faire baisser le chômage. D'ailleurs, quand je vois les partenaires sociaux, que m'a dit M. Blondel, que m'a dit Mme Notat, que m'a dit M. Seillière et tous les autres ? Ils me disent : " priorité à l'emploi". Créons des emplois, faisons en sorte qu'on retrouve, dans notre pays, la croissance le plus rapidement possible et que nos entreprises puissent vraiment porter de l'emploi. C'est comme ça qu'on fera de la justice sociale."

G. Leclerc : Dans les promesses du candidat Chirac, il y avait également une baisse de l'impôt sur les sociétés et puis des mesures pour les PME. Est-ce que c'est toujours d'actualité ?

"C'est toujours d'actualité. Ça, je tiens à vous le dire : [dans] le Gouvernement que je dirige, je suis régulièrement l'action de chacun de mes ministres, avec fermeté, pour que l'on puisse appliquer ces décisions."

O. Mazerolle : Dès cette année, la baisse d'impôt sur les sociétés ?

"L'impôt sur les sociétés : notre engagement est clair, c'est de retrouver la moyenne européenne sur l'ensemble de la législature. Donc, nous allons engager progressivement ce travail, de manière, sur l'ensemble des impôts, à faire en sorte qu'à la fin de la législature... "

O. Mazerolle : Dès maintenant ?

- "Dès maintenant, nous engageons cette démarche de baisse des impôts sur les sociétés, comme nous engageons un processus qui est un processus sur cinq ans. Soyons très clairs. Nous voulons faire en sorte que la France ne soit pas pénalisée par rapport aux autres pays européens. Donc, l'impôt sur les sociétés, progressivement, nous le mettrons, à la fin de la législature, à la moyenne européenne. Et nous tiendrons tous les engagements - je pense à la baisse de la TVA sur le disque et sur les restaurants, sur la restauration..."

G. Leclerc : Ce sera fait, mais dans la législature. Pas tout de suite ?

"Nous avons engagé des démarches vis-à-vis de Bruxelles tout de suite. Pourquoi ? Parce qu'il s'agit d'activités créatrices d'emplois. Vous savez, la restauration, c'est une activité économique qui est très enracinée dans notre pays. C'est une activité économique qui crée de l'emploi, qui aide le tourisme. Et donc, nous avons des rendez-vous européens pour ce faire. Il y a une échéance européenne qui est à l'automne 2002, où l'Europe devra prendre des décisions. Nous souhaitons convaincre l'Europe que la restauration, les disques, sont des activités, les unes pour les jeunes, les autres pour toutes les activités territoriales - j'insiste beaucoup sur l'emploi territorialisé - dans tous les départements de France."

O. Mazerolle : Plus de moyens pour la sécurité, baisse des impôts : mais où sont les économies ? Vous écriviez dans votre livre "Pour une nouvelle gouvernance" que, finalement, il fallait que l'Etat réduise ses dépenses. Alors, où ?

"Est-ce que vous aviez lu mon livre avant que je sois Premier ministre ? "

O. Mazerolle : Oui, je l'avais lu avant ; je l'ai relu depuis quand même et j'avais mis des annotations.

"Je ne vous en demande pas tant."

O. Mazerolle : Alors, où ? Comment on fait pour équilibrer tout ça ?

"Je partage les objectifs de maîtrise des déficits. Ce que je crois, c'est qu'il faut créer des richesses. Car la vraie dynamique pour lutter contre les déficits, c'est d'enrichir ce pays, de faire en sorte qu'on crée des richesses."

O. Mazerolle : Oui, mais dans l'immédiat ? Un Etat efficace doit dépenser moins...

" Absolument. Je pense qu'il y a beaucoup d'économies qui peuvent être faites, qui sont des économies que nous pouvons réaliser dans le temps, progressivement, en faisant en sorte que, d'une part, l'Etat soit plus concentré sur ses missions et en fait moins dispersé dans ses actions. Pour être très rapide, voilà la République moderne telle que je la vois. C'est une maison à quatre colonnes. Premièrement, la place de l'Etat régalien, stratège, ce qui est le lieu où on attend l'Etat, où les Français veulent que l'Etat soit fort : la police, la justice, l'éducation. Là, il ne faut pas que l'Etat soit décevant ; il faut que l'Etat soit ferme, qu'il se fasse respecter. A côté de ça, la démocratie économique et sociale : plus d'entreprises, plus de jeunes dans les entreprises et plus de dialogue social. Donnons beaucoup plus de liberté, que l'Etat se désengage d'un certain nombre d'activités pour laisser les acteurs économiques et sociaux agir. La décentralisation, troisième pilier très important. Plus de responsabilités non seulement aux élus locaux mais aussi à l'engagement des citoyens, aux élus évidemment mais je pense aux associations, à toute cette énergie bénévole qui est très importante. Là aussi, l'Etat doit faire en sorte que les Français s'engagent. Quatrième pilier, c'est l'alliance européenne nouvelle qu'il nous faut renforcer pour que l'Europe soit pour nous une sorte de multiplicateur d'influence. Dans ce contexte-là, on fait en sorte que l'Etat soit plus concentré, moins dispersé, donc plus efficace. Et partout, on fera des économies."

G. Leclerc : Une façon de plus se concentrer, c'est peut-être de faire des privatisations, des ouvertures de capital. Par exemple, on dit à EDF, à La Poste. Vous êtes d'accord ?

"Nous avons un certain nombre de perspectives qui sont à l'étude. Vous savez, je prends les responsabilités de ce Gouvernement après un Gouvernement qui a été [aux responsabilités] cinq ans durant. Je ne peux pas, en dix jours, réussir à surmonter toutes les difficultés que pendant cinq ans... Ne soyez pas trop exigeants non plus. Il y a un certain nombre de dossiers - je pense au dossier des retraites, de l'immigration - très importants qui n'ont pas été traités, qu'en dix jours, nous ne pouvons point traiter. Là-dessus, quand même, très important, je pense qu'il y a des économies qui sont à faire pour maîtriser nos déficits. Je pense que tout ceci, c'est de la bonne gestion. Moi, j'ai des idées simples, je connais..."

O. Mazerolle : On va vous dire pertes d'emplois...

" Mais non, pas pertes d'emplois puisque création de richesses. On va créer des richesses. "

O. Mazerolle : Pertes d'emplois dans la fonction publique

"Pas forcément. Nous ne traitons pas les sujets comme ça, de manière quantitative. Moi, je veux humaniser la politique. Je ne veux pas faire de la politique avec des statistiques. Là, on a besoin de femmes et d'hommes sur le terrain, pour apporter des prestations de service public. Nous défendrons les femmes et les hommes qui sont au coeur de ce service public."

O. Mazerolle : Sur les engagements, j'ai lu une interview récente d'Alain Juppé, avant l'élection présidentielle, où il disait : "eh bien, oui, mais en 1995, on avait dû augmenter les prélèvements parce qu'il fallait, à la fois, boucher le trou laissé par les socialistes - vous, vous nous parlez d'audit - et puis tenir les engagements européens de la France. Or, il y a l'échéance de 2004, sur le fait qu'on doit s'approcher de l'équilibre budgétaire. Est-ce que même motif, même punition ?

" Je vois, ici ou là, qu'on voudrait placer la relation entre la France et l'Europe dans une relation conflictuelle. Mais l'Europe, c'est nous. On participe à la discussion."

O. Mazerolle : Comment s'approche-t-on de l'équilibre budgétaire ?

" Je vais vous le dire. Nous nous approcherons de cet équilibre budgétaire parce que nous partageons cet objectif. Il est évident que nous partageons l'objectif de réduction des déficits."

O. Mazerolle : Donc, on le respectera ? Et bien en 2004 ?

"Nous faisons tout ce que nous pouvons faire pour réduire les déficits le plus vite possible."

O. Mazerolle : Pas la baisse des impôts ! Nos partenaires disent : "Attendez, si vous baissez les impôts, il n'y a pas de réduction de déficit..."

"...Mais ce que nous disent nos partenaires si vous les avez bien écoutés. Je les ai écoutés attentivement. Ils nous disent : pendant cinq ans vous n'avez pas fait les réformes de structure qu'on attendait que vous fassiez ; vous n'avez pas traité le dossier des retraites ; vous n'avez pas traité un certain nombre de dossiers importants pour moderniser la société et la République françaises. Donc, il faut faire ces réformes. Je suis sûr qu'on trouvera un bon accord européen en respectant nos convictions européennes, à partir du moment où on proposera les vraies réformes de structure."

O. Mazerolle : Ca veut dire : donnez-nous un peu de mou pour qu'on puisse restructurer ?

"Ca veut dire qu'il faut faire en sorte que la France engage des réformes qui ont trop traîné."

O. Mazerolle : Et en échange on allonge un peu le...

"En échange, nous allons le plus vite possible à la réduction du déficit. C'est de la bonne gestion de père de famille."

G. Leclerc : C'est forcément 2004 ?

"C'est de la bonne gestion de père de famille, c'est cela qu'il faut faire. Moi je suis tout à fait favorable à ce que nous puissions, très rapidement, réduire les déficits. C'est l'objectif. Il va de soi que nous allons avoir un audit. J'ai tenu à ce que, entrant dans cette maison nouvelle qui est la maison de la République France, avec ce nouveau Gouvernement, à ce qu'on ait des comptes qui soient précis, parce que je vois qu'il y a quand même beaucoup d'engagements qui ont été pris et qui ne sont pas financés. Donc, je veux que les choses soient très précises. J'ai demandé un audit, je l'ai fait avec les mêmes personnalités que L. Jospin, je l'ai fait selon le même calendrier, et je le fais en-dehors de la campagne électorale pour qu'il n'y ait pas de polémique. Je ne veux pas mettre les finances de la France dans une polémique partisane. Nous aurons la réponse à la fin du mois de juin."
G. Leclerc : On en vient à un autre pilier, le social. Vous savez que les syndicats attendent un coup de pouce sur le Smic au 1er juillet, comme c'est un peu la tradition, il faut bien le dire, surtout après une élection. Allez-vous leur donner satisfaction ?

"Nous avons discuté de ce sujet. La première des discussions que nous avons eue, c'est qu'il n'y a plus un Smic, c'est qu'il y en a six maintenant, il y en a six. Et donc c'est pour ça que nous demandons au Conseil économique et social de nous faire un certain nombre de propositions, très rapidement, pour voir comment nous pourrons harmoniser le Smic. Car c'est une... Il est évident que nous souhaitons une bonne harmonisation qui serve les salariés français évidemment. Nous voulons faire en sorte que..."

O. Mazerolle : Oui, mais "bonne harmonisation", pardon, mais moi je suis smicard, par exemple, ça veut dire quoi une bonne harmonisation ? C'est par le haut ?

- "Vous avez changé de premier ministre, je ne suis pas "le gouvernement je sais tout, je fais tout". J'écoute, je demande..."

G. Leclerc : Mais le Smic, c'est le gouvernement qui décide.

"Attendez, quand on a demandé aux partenaires sociaux, on va discuter avec le Conseil économique et social. Et vous savez qu'il y a une commission qui va se réunir statutairement avec les partenaires sociaux, qui va donner son avis dans la deuxième quinzaine de juin. Donc, avec le nouveau Parlement, dès que la commission sera réunie, nous prendrons nos positions. Mais nous sommes évidemment très attentifs à la situation des salariés de ce pays."

G. Leclerc : Un point peut-être, un autre mot sur les professions de santé. La fronde grandit chez les médecins qui disent : on veut la consultation à 20 euros, c'était une promesse, elle doit être respectée. Autrement, il y aura des représailles aux législatives...

"On est dans une situation d'une démocratie ouverte et vivante. Et donc on n'est pas dans des situations où on fait des chantages. J'ai entendu le message. Ce message est très important et nous voyons bien que, aujourd'hui, l'inquiétude des médecins est en grande partie légitime. Je suis très attentif à ce que nous disent les professionnels de santé. On voit que, aussi bien chez les libéraux qu'à l'hôpital, on a des graves problèmes..."

G. Leclerc : Donc, ils méritent les 20 euros...

"...et que le système, qui est un des meilleurs du monde est aujourd'hui très..."

O. Mazerolle : Ils disent : on veut les 20 euros !

"Hé bien, nous leur disons qu'il faut avancer dans la consultation avec les partenaires sociaux ; il faut aller très vite. Je peux vous dire que ce soir, dans l'état actuel des négociations, je suis optimiste pour la conclusion d'un accord dans les jours prochains."

O. Mazerolle : Avant les législatives ?

"Je le pense."

O. Mazerolle :Bon, alors, vous avez dit "dialogue social" sur les retraites, sur les 35 heures. Bon. Mais imaginons que ce dialogue social n'aboutisse pas. Est-ce que, à ce moment-là, le Gouvernement déciderait d'agir par la loi pour mettre fin à la discussion ?

"Le Gouvernement respectera évidemment ses capacités d'intervention. Mais on n'engage pas la discussion en disant : discutez et si ça ne va pas je tape sur les doigts. Quand on discute c'est pour aboutir. Moi j'ai trouvé les partenaires sociaux positifs et constructifs. D'abord, ils avaient été privés un peu de dialogue, donc ils ont envie de proposer un certain nombre de choses. Je trouve qu'il y a sur les grands sujets - je pense sur le sujet des retraites par exemple - de très bonnes volontés. Tout le monde comprend bien que le vieillissement de la France nous pose des problèmes majeurs et qu'on ne peut plus attendre, qu'on a beaucoup trop attendu. Donc, il y a une..."

O. Mazerolle : F. Fillon a dit : "Durée... Durée des cotisations équivalente pour tous". Donc on imagine que c'est 40 ans pour tout le monde ?

"C'est la norme... la norme sera évidemment la retraite à 60 ans ; je dirais comme la norme pour les 35 heures. Il y a une norme qui est la règle générale. Puis ensuite ce que nous souhaitons, c'est mettre de la souplesse pour permettre à ceux qui auraient les années de cotisation de pouvoir partir avant, ou pour ceux qui voudraient rester plus tard de pouvoir partir plus tard. C'est-à-dire de mettre de la souplesse. En fait, de mettre de l'humain dans la procédure. C'est ça notre objectif."

O. Mazerolle : Nous arrivons à proximité de la fin de l'émission. Il faut parler des législatives. F. Hollande veut vous rencontrer, il veut débattre avec vous avant le premier tour. Alors, vous êtes prêt à débattre avec lui ?

"Un, je suis toujours prêt ; deux, j'aime bien les débats ; mais trois, je suis chef du Gouvernement, lui il est chef d'un parti, chacun son métier. Qu'il s'adresse aux responsables."

O. Mazerolle : Et c'est qui ?

"Par exemple, avec monsieur Gaudin ou avec monsieur Juppé, ou avec P. Douste-Blazy. Il y a les personnalités de l'Union pour la majorité présidentielle qui peuvent débattre. Moi je suis engagé dans une action pour servir mon pays. Je vais vous dire très franchement : j'ai vu trop longtemps des attitudes gouvernementales qui consistaient à gouverner une partie de la France contre l'autre. Moi, je ne veux pas me mettre dans cette situation partisane, à l'excès, de vouloir briser cette unité pour opposer les uns aux autres. Trop souvent, on a opposé les bonnes familles aux mauvaises familles, les bonnes entreprises qui faisaient les 35 heures aux mauvaises entreprises, les bons agriculteurs qui faisaient du bio aux mauvais agriculteurs. Je pense qu'il y a dans ce pays un besoin d'unité nationale. Vous avez vu quand cette Marseillaise a été sifflée, le président de la République a réagi avec force. Et vous avez vu que, quelques jours après pour France-Belgique, c'est tout un stade qui, en choeur, chantait "La Marseillaise". Je crois que ce pays aime et apprécie qu'on lui parle de l'unité nationale. C'est ça mon rôle aujourd'hui, ce n'est pas de participer à des divisions, c'est au contraire d'essayer de rassembler pour pouvoir retrouver le chemin de l'emploi, de la compétition..."

O. Mazerolle : Deuxième président de la République alors ?

"Je suis aux côtés du président de la République pour mettre en oeuvre ses propositions. "

G. Leclerc : Sur les législatives, après la polémique déclenchée par S. Lepeltier, il y a toujours un peu une confusion. Clairement, est-ce que les candidats de l'UMP se retireront si, dans une triangulaire, ils sont précédés par un candidat du FN et de la gauche ?

"Il n'y a aucune confusion. Nous nous sentons, les uns et les autres, responsables de ce message du 5 mai et de nos engagements politiques. Ce message du 5 mai est un message profondément républicain ; je pense notamment à tous ces jeunes qui sont entrés en République à l'occasion de cette élection présidentielle, qui se sont intéressés pour la première fois à l'élection. Je pense qu'avec eux, nous devons avoir une sorte de pacte républicain pour les associer dans l'avenir. Donc, nous nous battrons contre les extrémistes, nous nous battrons contre l'extrémisme. Aucune de nos attitudes, aucun de nos comportements, de tous nos candidats - je le souhaite et je militerai pour ce faire - en aucune façon ne pourra servir les intérêts de l'extrémisme. Je souhaite que ce soit un comportement partagé sur l'ensemble du territoire. Nous n'avons pas oublié cette formidable mobilisation du pays. Je sais qu'il y a eu un premier tour avec des mécontentements exprimés, je ne fais pas partie du parti des satisfaits, j'écoute le mécontentement du pays. J'ai entendu le sursaut républicain et nous serons fidèles à la vocation qu'a été la nôtre de faire en sorte que nous soyons avec le président de la République, nous, tous ses amis, les garants des valeurs de la République."

O. Mazerolle : La gauche vous réclame le même comportement qu'à la présidentielle.

"Nous serons loyaux, nous serons courageux, nous serons engagés pour défendre les valeurs de la République. Aucune ambiguïté sur ce sujet, je l'ai dit clairement à tous les candidats."

O. Mazerolle : Si vous être troisième, vous vous retirez ?

"Je vais vous dire une chose : je serais assez partisan que dans l'avenir, aux législatives comme à la présidentielle, on ne garde que les deux premiers. Et ce serait une règle que l'on pourrait déjà appliquer dans les comportements assez rapidement. C'est une démarche qu'il faut apprécier ; je pense que nous n'avons aucune vocation, les uns et les autres, à servir les intérêts de l'extrémisme. Nous sommes engagés par le message républicain qui a rassemblé la France le 5 mai."

O. Mazerolle : Que répondez-vous à F. Bayrou qui dit "Halte au monopole d'un seul parti sur la droite !" ?

"Je dis à F. Bayrou que moi, je ne suis pas RPR et je travaille avec J. Chirac, on participe à l'Union pour la majorité présidentielle. Il y a des gens qui viennent de l'UDF, de DL, du RPR. Travaillons ensemble, la porte est ouverte, François, la porte dans une grande famille qui respecte la diversité, qui respecte nos histoires, qui respecte nos traditions mais qui fait en sorte qu'il y ait une limite à la diversité - c'est la division. Pourquoi a-t-on besoin de l'union ? On a besoin de l'union pour gouverner, on a besoin de l'union pour l'efficacité. On parle du dossier des retraites - c'est un dossier difficile -, vous croyez que c'est un dossier que l'on peut traiter dans la division ? Vous croyez qu'un gouvernement sera efficace s'il faut qu'il passe plus de temps à convaincre des chapelles politiques ?"

G. Leclerc : Inversement : vous connaissez l'argument de la gauche qui dit qu'il serait très dangereux et sans précédent en France qu'un même parti - donc là, ce serait l'UMP - ait à la fois le président de la République, le gouvernement, la majorité à l'Assemblée nationale, au Sénat, au Conseil constitutionnel, dans les régions, les départements.

"Mais nous ne sommes pas monolithiques, nous venons de cultures très différentes. Il y a les indépendants, il y a les libéraux, il y a les gaullistes, les centristes . Nous ne sommes pas un parti monolithique, nous sommes un parti très ouvert et nous souhaitons qu'il y ait une ouverture toujours plus large. Il ne s'agit donc pas de quelque chose de monolithique. J'ai observé L. Jospin, sa gauche plurielle avec toutes ces négociations partisanes : et je donne une loi à l'un, une autre loi à l'autre... Le nucléaire, c'est les Verts qui décident ; l'aménagement du territoire, les communistes, etc, etc... On rentre dans un système qui n'est plus un système d'efficacité politique. Et ça, les Français le condamnent."

O. Mazerolle : Vous entendez aussi vos opposants, la gauche qui dit que si c'est elle qui gagne les législatives, ce ne sera pas une cohabitation parce que J. Chirac n'a pas reçu un mandat pour mettre en oeuvre son programme au second tour de l'élection présidentielle, mais il a reçu un mandat pour faire en sorte que les lois de la République soient respectées. Donc, maintenant, aux électeurs de décider ce qu'ils veulent.

"Je n'ai pas cru comprendre que L. Jospin avait été élu, il faut quand même peut-être le rappeler aux uns et aux autres...

G. Leclerc : Justement, ils disent qu'il n'y a pas eu de vrai débat pour la présidentielle et qu'il va avoir lieu pour les législatives.

"Il y a eu des règles démocratiques qui ont été respectées ; J. Chirac a présenté son projet, il a été élu. Je conviens tout à fait qu'il a une mission très large aujourd'hui puisqu'il est le garant de la République. Il était dans sa fonction, là il est dans un vote populaire massif qui nous a touchés et dont nous nous sentons responsables. Mais son projet est là, on est attentif au projet qui, naturellement, est aujourd'hui en attente pour les Français. On voit bien les grands dossiers que les Français attendent et notre projet répond à ces attentes. Donc, notre philosophie politique, c'est l'humanisation de la République. Et cela, tous ceux qui ont voté au second tour pour J. Chirac peuvent se trouver partenaires, peuvent s'engager dans ce projet d'humanisation de la République."

O. Mazerolle : Merci monsieur le Premier ministre.

(Source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 28 mai 2002)

Rechercher