Interview de M. Jean-Jacques Aillagon, ministre de la culture et de la communication, à France-Inter le 27 mai 2002, sur la politique culturelle, notamment l'exception française, le financement du cinéma et la baisse de la TVA sur les produits culturels. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Jacques Aillagon, ministre de la culture et de la communication, à France-Inter le 27 mai 2002, sur la politique culturelle, notamment l'exception française, le financement du cinéma et la baisse de la TVA sur les produits culturels.

Personnalité, fonction : AILLAGON Jean-Jacques, PAOLI Stéphane.

FRANCE. Ministre de la culture et de la communication

ti : S. Paoli - L'exception française n'est-elle pas aussi sa capacité à distinguer, encourager, récompenser le talent des autres ? Cannes a ouvert son palmarès à un Polonais, un Finlandais, un Coréen, un Palestinien, un Américain, un Anglais, un Belge et j'en passe... J'imagine que c'est quand même un plaisir d'entendre le président du Festival, D. Lynch, dire qu'on voit en France des films américains qu'on ne verra jamais en Amérique ?

- "Oui, c'est peut-être cela l'exception française : cette très large ouverture à la création du monde entier. Parmi les pays que vous avez cités, on aurait pu ajouter le Japon, la Corée, on aurait pu ajouter à la fois la Palestine et Israël. Une fois pour toutes, nous avons décidé que la création n'était pas l'apanage d'un pays - même pas du nôtre d'ailleurs -, que la création était à partager par tous les pays du monde, tous les peuples de la Terre, tous les hommes et que toute création méritait d'être regardée, observée, admirée parfois."

Le nouveau ministre de la Culture que vous être dit que l'exception française, c'est très bien, sauf que c'est un peu court. Il faudrait peut-être que cela devienne une exception européenne ?

- Il n'y a pas de politique culturelle sans principe d'exception. Quand on classe un monument "monument historique", on en fait un objet d'exception, on le retire du statut courant de la propriété. Ce principe d'exception est ce qui fonde justement notre intelligence des oeuvres d'art, des oeuvres de l'esprit, des oeuvres de la création. Je suis tout à fait conscient du fait qu'il faut que ce point de vue soit partagé par tous nos partenaires de l'Union européenne, pour qu'il devienne un principe fondateur d'une politique culturelle européenne, mais que ce soit également un principe universel. Sinon, demain, nous serons seuls à défendre ce point de vue et le monde sera submergé par ailleurs par la banalité, et souvent une banalité commerciale."

Si on cherche des points de comparaison : par exemple, vous venez de quitter Beaubourg, dont vous étiez le président, et vous en avez fait l'un des plus grands musées du monde, qui rivalise avec le Moma à New York, etc. Comment, avec la culture, peut-on pratiquer cette même forme d'ouverture qui nous sorte de cette singularité franco-française ?

- "Toute la création au XXème siècle, en France, s'est faite grâce à des autochtones, des Français de souche et d'autre part, des étrangers. S'il n'y avait pas eu un Espagnol comme Picasso, un Américain comme Man Ray, un Roumain comme Brancusi, un Russe comme Kandinsky, qu'aurait été la création dans notre pays ? La création n'a pas de frontières, elle s'enrichit de tous les apports, de tous les points de vue. Mais par ailleurs, il faut également nous porter en dehors de nous-mêmes et être attentifs à la création des autres. On a vu, par exemple, sur la création musicale du XXème siècle, l'effet très positif de la prise de conscience des musiques périphériques, des musiques de l'Inde, de la Chine, de l'Afrique. Nous vivons dans un monde qui est devenu très petit, on s'y transporte en quelques dizaines d'heures d'un bout à l'autre, on communique instantanément, on transporte instantanément d'un bout à l'autre de la Terre des images, des sons, des messages... La création ne peut pas être confinée dans un petit espace, la création, c'est l'ouverture, l'ouverture des fenêtres."

Mais la culture est comme tout le reste : elle a besoin du nerf de la guerre, elle a besoin d'argent ! Revenons un instant au cinéma et les moyens du financement : peut-on les trouver ailleurs, peut-on se poser là aussi la question de l'espace européen, pour réfléchir à des modes de financement un peu différents ?

- "Nous avons mis en place en France, depuis plus de 50 ans, des dispositifs très originaux de financement du cinéma. Y concourent les spectateurs du cinéma, puisqu'à chaque fois qu'ils paient leur place, une partie de la somme qu'ils dépensent est affectée à des mécanismes d'aide à la production du cinéma notamment ; y concourent également très largement les chaînes de télévision, par les obligations..."

Elles vont continuer ? Canal Plus va continuer de co-financer ?

- "J'ai, au cours des dernières semaines, rappelé à l'ensemble des opérateurs de la télévision en France, tant publique que privée, que ces obligations étaient fondatrices, fondamentales pour la vitalité du cinéma, et que si l'une ou l'autre de ces sociétés présentaient des signes de possibles défaillances, compte tenu de sa santé, j'ai beaucoup insisté pour que rien ne soit remis en cause. Et j'ai reçu des engagements très précis, très positifs à cet égard. Pour l'avenir, il faut imaginer des systèmes élargissant la base, élargissant l'assiette du financement du cinéma, de façon à ce que la production cinématographique ne soit pas à la merci de la bonne ou de la mauvaise santé d'une société de télévision. Mais là aussi, j'ai pu observer au cours des dernières semaines que les professionnels du cinéma étaient à mes côtés pour tenter d'imaginer l'avenir des dispositifs nouveaux."

La culture comme moyen d'intégration, comme moyen aussi , quelquefois, de sécurisation - on a vu dans un récent sondage, à quel point les Français considèrent que la culture peut aussi contribuer à la paix dans les quartiers, dans les régions... La télé n'est-elle pas aussi le meilleur outil pour la vulgarisation de la culture ? N'y a-t-il pas des choses à modifier dans ce domaine ?

- "En matière de politique culturelle, il faut prendre en compte le fait que les deux principaux canaux d'agrégation de nos concitoyens, des individus à la culture, et donc à des valeurs - la culture, ce ne sont pas des objets morts, ce sont des valeurs - sont d'une part l'école, qui joue un rôle fondamental, et d'autre part la télévision et la radio, des médias universels. Là aussi, j'ai tenté, au cours de mes trois premières semaines au ministère de la Culture, de rappeler les responsables de la télévision, notamment de la télévision publique, à leurs responsabilités, [pour] leur indiquer que la télévision, notamment quand elle émanait du service public, devait, comme la radio le fait, se donner le projet de concourir à la diffusion et au partage de la culture par tous."

Il y avait hier soir un grand documentariste dans le palmarès à Cannes ; ce n'est sûrement pas indifférent non plus ?

- "Non, ce n'est pas indifférent. G. Jacob et son équipe, à la tête du Festival de Cannes, ont justement tenté de donner à la sélection du Festival cette ouverture, et donc ce caractère très profondément culturel."

La décentralisation : cela fait aussi partie de vos projets ? Parce que cela n'a pas de sens de parler de la politique et de la façon de la modifier, sans s'appliquer à soi et à la culture cette question de la décentralisation ?

- "C'est totalement nécessaire, d'autant plus que les collectivités locales sont devenues des acteurs majeurs de la vie culturelle dans notre pays. D'autre part, je considère que l'Etat ne peut pas rester enfermé dans son beau palais du Palais royal, où se trouve le ministère de la Culture, mais qu'il a vraiment le devoir de se rendre dans tous les espaces, dans tous les territoires de notre pays, partout où il y a des hommes et des femmes qui attendent justement qu'on leur rende accessible la culture. La semaine dernière, je me suis déplacé en Lorraine, pour faire un point à ce sujet avec un certain nombre d'élus. Je me déplacerai à Orléans au cours des prochains jours. Je compte vraiment me rendre très largement partout où les collectivités locales, les élus, les associations, également les acteurs de la vie culturelle attendent beaucoup du ministre de la Culture."

Allez-vous obtenir la baisse de la TVA sur la musique, sur les disques ?

- "C'est un combat que nous avons engagé. C'est un combat européen, puisqu'il faut que l'ensemble de nos partenaires de l'Union européenne adhèrent à ce projet. Je me suis rendu la semaine dernière à Bruxelles, au premier Conseil des ministres de l'Union auquel je participais ; j'ai fait une communication à ce sujet. Ensuite, je vais me déplacer dans chacun des pays de l'Union européenne pour tenter de faire adhérer nos partenaires à ce projet ; c'est un projet nécessaire. Je trouve tout à fait anormal qu'un livre - et c'est tout à fait légitime s'agissant du livre - bénéficie d'un taux réduit de TVA, en l'occurrence 5,5 % dans notre pays, et qu'un disque soit considéré comme un objet n'appartenant pas à cette catégorie des objets culturels et soit taxé de façon beaucoup plus lourde - en l'occurrence à 19,6 %. Un mauvais livre bénéficie d'une TVA à 5,5, un enregistrement de Bach, de Haendel, de Stravinsky, de P. Boulez est taxé à 19,6. C'est une anomalie à laquelle il faut tenter de remédier."

Et la grande cuisine, c'est de la culture - je ne plaisante pas ! Est-ce que la bataille pour la TVA à 5,5 pour la grande cuisine dépend de votre compétence ?

- "En effet, quand on étudie les civilisations passées, celles de l'Antiquité par exemple, on prend toujours soin d'observer de quelle façon les hommes se nourrissaient, de quelle façon ils s'habillaient, de quelle façon ils aimaient. La cuisine est en effet une expression de l'attitude culturelle des hommes. Mais on ne peut pas tout faire à la fois... Bien qu'étant moi-même bon cuisinier paraît-il, je m'intéresserai à cette question de la cuisine un peu plus tard. Mais dans un premier temps, nous avons attaqué la question de la TVA sur le disque. Je sais que mon collègue, ministre des Finances, est en effet très attentif à la revendication des professions de la restauration de voir la TVA sur leur activité ramenée à 5,5."

(source : Premier ministre, Service d'information du Gouvernement, le 27 mai 2002)

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