Interviews de M. Jean-Marie Le Pen, président du Front national, à "France Inter" le 6 juin 2002 et à "France 2" le 7 juin 2002, sur le déroulement de la campagne législative, les consignes de vote au deuxième tour, l'éventuelle cohabitation, les candidats à sa succession à la tête du parti. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de M. Jean-Marie Le Pen, président du Front national, à "France Inter" le 6 juin 2002 et à "France 2" le 7 juin 2002, sur le déroulement de la campagne législative, les consignes de vote au deuxième tour, l'éventuelle cohabitation, les candidats à sa succession à la tête du parti.

Personnalité, fonction : PAOLI Stéphane, LABORDE Françoise, LE PEN Jean-Marie.

FRANCE. Front national, président

ti : France Inter - Le 6 juin 2002
S. PaoliLe FN pourra-t-il constituer un groupe à l'Assemblée nationale ? Le scrutin majoritaire ne lui est pas favorable. Est-ce pour cette raison que J.-M. Le Pen a renoncé à se présenter aux législatives et n'a animé que très peu de réunions publiques pendant la campagne ? Reste que le FN pourrait être en position d'arbitrage du deuxième tour de ce prochain scrutin. Pourquoi n'êtes-vous pas candidat monsieur Le Pen ?

- "Je ne suis pas candidat parce que je suis contre le cumul des mandats et que je suis déjà parlementaire européen. Je n'ai d'ailleurs pas été candidat à la dernière législative. Quant à la campagne, je vais la terminer ce soir et j'aurai parcouru les 22 régions françaises, en soutien des candidats, mais par des méthodes qui me paraissent peut-être plus performantes que celles des antiques réunions publiques."

Quand vous entendez l'un de vos concurrents direct - pour ne pas le citer, le chef du MNR - dire que lui est candidat, et Bayrou qui dit aussi que quand on est chef, il faut se mettre à la manoeuvre...

- "Je pense que Mégret va avoir 1 % de moyenne sur la France. Il en a eu 2 aux élections présidentielles, il en avait eu 3 aux élections européennes. Je crois qu'il est sur la pente du déclin, c'est un sort assez normal pour un traître !"

Le scrutin ne vous est pas favorable : vous êtes conscient du fait qu'il sera très difficile pour vous d'avoir un groupe à l'Assemblée ?

- "Tout à fait. Le but de l'établissement politique en France n'est pas de permettre au peuple français d'exprimer sa volonté, c'est d'essayer de garder le maximum de gamelles à sa disposition. Tout est fait pour empêcher les 6 millions de Français qui ont voté pour moi d'être représentés au Parlement. Ce qui est tout de même singulier de la part d'un président de la République, qui d'ailleurs se conduit en l'occurrence comme un chef de parti, puisqu'il dit que les gens qui traiteront avec le FN seront exclus. Pas exclus de la République mais exclus de l'UMP, c'est-à-dire du parti de J. Chirac. Le vrai danger pour la démocratie française, tout le monde le voit bien, ce n'est pas Le Pen, c'est Chirac. C'est l'Etat UDF, RPR, UMP, tout ce que vous voulez... Et j'espère que la poussée FN, dimanche prochain, va interdire à Chirac de pouvoir réaliser cet objectif."

En termes de consignes de vote, qu'est-ce que ça signifie ? Est-ce que, par exemple, vous préférez la cohabitation à l'UMP ?

- "Non, je n'ai pas ce genre de choix. Qui a choisi la cohabitation ? Est-ce que ce n'est pas J. Chirac ? En 1986, il lui était loisible de ne pas accepter d'être le Premier ministre de F. Mitterrand. Mais après tout, c'était bien normal qu'il accepta puisque c'est lui qui l'avait fait élire. Par conséquent, c'était un échange de bons procédés. Et après tout, en 2002, il a encore bénéficié de cette alliance avec la gauche, qui, elle, a transformé "supermenteur", en "chevalier blanc". "

Pardonnez-moi d'insister, reste posée la question tactique : les électeurs du FN vont plutôt voter pour la gauche ou plutôt voter pour un candidat de droite ?

- "D'abord, ils sont libres de faire ce qu'ils veulent. Ensuite, si j'ai un conseil à leur donner, je ne le donnerais pas avant d'avoir analysé les résultats du premier tour. Je voudrais qu'on rende conscient un certain nombre de gens. Ce qu'on appelait tout à l'heure "la lepénisation des esprits", c'est-à-dire, le ralliement de plus en plus de Français et même d'Européens - quand on voit les gouvernements et les législations qu'ils élaborent relativement à l'immigration -, signifie en effet un rapprochement, une compréhension de nos analyses et un soutien de nos propositions de loi. Je voudrais rappeler que dans un récent sondage de la Sofres pour Le Monde, les gens qui étaient tout à fait d'accord ou plutôt d'accord avec les idées défendues par J.-M. Le Pen, en 1999, c'était 11 % ; en 2000, 17 % ; en 2002, 28 %. Il est vrai que si on prolonge cette courbe, on comprend mieux pourquoi l'établissement politique , gauche et droite, s'est uni pour réaliser le grand dessein de la politique française au début du XXIème siècle : barrer la route à Le Pen ! C'est le grand projet français."

Qu'en est-il, puisque vous parliez du terrain, de la réalité du terrain ? Il y a en effet une possibilité que de nombreux candidats du FN soient encore présents au deuxième tour ...

- "Plus de 300, je pense..."

C'est une estimation personnelle...

- "Vous me demandez une appréciation..."

Non, je ne vous ai pas demandé une appréciation, je dis que c'est une possibilité. Qu'en sera-t-il à ce moment-là des stratégies, et notamment de la question du désistement ?

- "Nous avons toujours proposé que soit réalisée, respectée la philosophie de l'élection à deux tours au scrutin majoritaire. Autrefois, enfin il n'y a pas tellement longtemps, il y avait deux attitudes au deuxième tour : discipline républicaine à gauche, discipline nationale à droite. Mais comme le parti chiraquien n'appartient plus à la mouvance nationale, il n'y a plus en face du FN, en passe de devenir, je crois, le premier parti français, qu'une espèce d'agglomérat d'intérêts et peut-être de complicités, de connivences. Nous proposons à tous les gens de bonne volonté, la discipline nationale, c'est-à-dire un désistement ou un retrait réciproque, bien évidemment. Nous n'allons pas venir apporter ou proposer d'apporter nos voix à des gens qui veulent nous tenir à l'écart de la vie publique, plus exactement qui veulent tenir nos électeurs à l'écart de la vie publique."


Est-ce que vous vous êtes déjà posé la question de la pérennité du FN et pensez-vous à quelqu'un qui puisse prendre votre suite ? Je pensais notamment à une certaine Marine Le Pen...

- "Le FN est une institution humaine, comme toutes les autres, et il se pose au FN les mêmes problèmes que dans tous les autres partis. Il y a eu un parti gaulliste, il a survécu - hélas ! serais-je tenté de dire - à de Gaulle. Si demain je disparais, ce qui est probable, il y aura à la tête du FN la personnalité la plus qualifiée pour prendre les rênes. Actuellement, en l'état actuel des choses, on sait déjà son nom puisque je l'ai désigné. Je pense qu'il serait celui qui serait élu par le congrès, c'est B. Gollnisch, qui est le délégué général du FN. Quant à Marine Le Pen, elle a 33 ans, c'est quelqu'un qui est douée, qui a une personnalité attachante. Si elle poursuit son parcours politique, il est évident qu'elle gagnera sans doute en notoriété et en influence."

Votre résultat du premier tour est à l'origine des témoignages dans Le Monde vous accusant d'avoir pratiqué la torture en Algérie. Votre réaction ?

- "C'est une machination immonde, intervenant, comme tout le monde a pu le remarquer, à cinq jours de l'élection législative. Ce qui prouve bien la nature de cette manoeuvre, qui d'ailleurs n'a pu être réalisée qu'avec l'accord et la complicité des services secrets de monsieur Bouteflika, qui, en Algérie, comme on le sait, n'est rien moins qu'un - comment dirais-je ? - qu'un dirigeant démocrate. Je ferai une conférence de presse demain, où j'aurai un témoin numéro 1 à mes côtés. J'aurai l'occasion de démonter cette machination assez facilement, parce que de toute évidence, la journaliste et le journal n'ont pas respecté la déontologie qui les aurait obligés à vérifier les sources et à vérifier les faits qui étaient allégués. Ils se seraient aperçus tout de suite que cela ne pouvait pas être moi. Si tant est que ces faits se sont produits et ne sont pas seulement des éléments de la propagande algérienne de Bouteflika..."

Mais alors, votre explication ?

- "... Ou française de Chirac !"

Votre explication à ce que vous aviez déclaré au quotidien Combat, en 1962, je cite : "Je n'ai rien à cacher. J'ai torturé parce qu'il fallait le faire."

- "Mais citez aussi le démenti intervenu le lendemain ! Car si vous ne citez pas le démenti, vous faites confiance, une fois de plus, systématiquement, aux journalistes..."

C'est une phrase que vous n'avez jamais prononcée ?

- "Je dis "non" ! Elle n'a pas été prononcée, je l'ai démentie et ce démenti a été publié partout. Quand on rapporte cette phrase, sans citer le démenti, on participe en quelque sorte de la manoeuvre qui consiste à attaquer un homme politique 45 ans après la Guerre d'Algérie ! On demande "mais qu'est-ce qui s'est passé pendant ce temps-là ?" Vous savez ce que c'était la bataille d'Alger ? C'était le plan Vigipirate renforcé dans une ville où toute chose égale d'ailleurs, il y aurait eu 100 morts par semaine du fait des attentats terroristes. Vous voyez ! C'est pour vous faire comprendre le sujet. C'est vrai que j'ai défendu les méthodes qui ont été employées parce que quand on est en guerre, et comme d'ailleurs en toute circonstance, je suis toujours pour innocents, pour les victimes et contre les assassins."

Et donc vous condamnez la torture ?

- "Je condamne la torture comme méthode systématique, mais je condamne aussi le bombardement aérien et un certain nombre d'actions de ce genre. Un éclat d'obus dans le ventre, ça fait plus de mal qu'un bras tordu !"

Mais c'est une comparaison qui peut tenir, un bombardement aérien et la torture ?

- "Oui, puisque nous sommes le 6 juin 1944, je crois que les bombardements aériens de la Libération ont fait 75.000 morts - vous voyez que cela peut donc se comparer -, en faveur, bien sûr, de la lutte des Français."

(Source :premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 6 juin 2002)

France 2 - Le 7 juin 2002

F. LabordeJe vous propose pour commencer un commentaire, sur une sondage publié ce matin par nos confrères du Figaro, qui donne grosso modo une progression de la gauche, une droite majoritaire, et un FN entre 10 et 14 %. Vous n'êtes pas un fanatique des sondages, mais pouvez-vous donner votre point de vue ?

- "On n'est jamais si bien servi que par soi-même. Le Figaro ne fait pas mystère de faire campagne pour Chirac et pour ses amis. Je serais à leur place, je serais plus prudent. Parce que ce que je sais de la tournée que je viens de faire dans toutes les régions de France, me prouve que le climat est assez favorable. Comment dirais-je ? Le mot n'est pas de moi, "la lepénisation des esprits", rappelle le sondage de la Sofrès, qui sur trois ans, a fait passer les gens qui étaient favorables aux idées de Le Pen de 11 % en 1999 à 17 % en 2000, et en 2002 à 28 %. Par conséquent, c'est peut-être une des raisons d'ailleurs de la diabolisation du deuxième tour. La poursuite de cette courbe peut inquiéter beaucoup les milieux politiques et il est possible qu'il y ait aussi une grosses surprise dimanche prochain."

Est-ce que cela veut dire que cette influence, sur ce sentiment de proximité avec vos idées, devrait se retrouver automatiquement dans les voix du premier tour ?

- "Les gouvernements européens ont tiré la conclusion de l'élection présidentielle française et du succès que j'ai obtenu - relatif, c'est vrai, mais succès tout de même - pour durcir leur législation sur l'immigration. Eh bien, sur ce sujet-là par exemple, ceux qui pensent comme moi - c'est un sujet essentiel -, voteront pour le candidat FN au premier tour. Quitte au deuxième tour à faire ce qu'ils veulent."

Vous attendez combien à peu près en pourcentage ? La cible c'est 15, 20 % ?

- "C'est plus de 15, puisque nous avions fait 15 à toutes les élections précédentes. Par conséquent, si nous avons progressé dans le domaine des présidentielles, il n'y pas de raison que cela ne se répercute pas dans le domaine des législatives."

Vous avez parlé de "discipline nationale", mais J. Chirac dit lui que tout candidat qui se rapprocherait du FN perdrait l'étiquette UMP. Est-ce que sur le terrain, il y a un nombre de candidats UMP qui pourraient, eux, être tentés par ce que vous appelez "la discipline nationale" ?

- "Il a d'ailleurs, comme ça, démontré clairement qu'il n'était pas président de la République mais chef de parti, puisqu'il menace d'exclusion des candidats. Il devrait être le candidat de tous les Français. Mais on sait qu'il exclut de la France 6 millions d'électeurs du FN. Alors, la discipline nationale et la discipline républicaine étaient les deux mouvements qui, au second tour des élections législatives majoritaires [sic], rassemblaient la gauche d'une part, la droite d'autre part. Mais pour faire une discipline républicaine, il y a du monde. Pour faire une discipline nationale, il n'y a plus que le FN, puisque l'UMP de J. Chirac ne se veut plus national. Et le deuxième tour de l'élection a montré somme toute qu'ils étaient beaucoup plus proche de la gauche qu'ils ne l'étaient des idées nationales."

Vous dites que l'UMP est de gauche aujourd'hui ?

- "Oui, je trouve qu'elle a dérapé vers la gauche. D'ailleurs la cohabitation s'est bien passée. Rappelez-vous : l'opposition parlementaire n'a déposé que deux motions de censure en cinq ans. Et J. Chirac, qui avait des moyens constitutionnels considérables pour s'opposer à la politique de Jospin, ne l'a jamais fait. Autrement dit, tout cela s'est quand même assez bien accommodé et il en a retrouvé le bénéfice au deuxième tour de l'élection."

Vous n'avez pas répondu à ma question : sur le terrain, est-ce que vous avez le sentiment qu'il y a un certain nombre d'élus de la droite républicaine, qui pourraient être tentés de se rapprocher de la droite nationale, puisqu'on sait que ça sera difficile. Il y aura 300 circonscriptions à peu près où vous pouvez peser...

- "C'est évident, et où nous serons soit en duel soit en triangulaires. Mais il est évident que si on ne joue pas le jeu de la discipline nationale à notre égard, nous ne le jouerons pas non plus à l'égard des gens de l'UMP ou d'autres partis d'ailleurs, qui ont donné comme objectif, qu'il n'y ait pas un seul député du FN à l'Assemblée. C'est ce qu'ont dit Mauroy, Chirac ou Juppé ou d'autres. C'est scandaleux ! Dans un régime démocratique représentatif, on doit souhaiter que les familles politiques françaises soient représentées au Parlement. Or, les gens qui nous dirigent, à droite et à gauche, sont hostiles à cette preuve élémentaire de démocratie."

Cela veut dire qu'il pourrait y avoir aussi bien des députés FN que ceux d'A. Laguiller, Besancenot ?

- "Mais parfaitement. Il y en a au Parlement européen. Il y a des représentants comme monsieur Krivine, madame Laguiller, il y a des Verts. Il y a même un terroriste basque - enfin, un partisan des terroristes basques -, c'est vous dire !"

Beaucoup à gauche disent que si le président de la République n'obtient pas une majorité, comme il le souhaite, il doit démissionner. Et au fond, c'est le principe même de la cohabitation qui est remis en cause. Vous dites la même chose ?

- "Si J. Chirac en tout cas partage ce point de vue, s'il pense que la cohabitation est insupportable - et c'est ce qu'il dit dans ses discours -, alors il doit en tirer la conclusion. S'il n'a pas de majorité, s'il a une cohabitation, il doit démissionner. Nous serions à nouveau en campagne présidentielle. Il est peu probable que J. Chirac fasse 82 % la deuxième fois."

Comment trouvez-vous le climat de cette élection législative ? On a le sentiment qu'il y a eu une sorte de secousse après le 21 avril, de forts mouvements. [Il y a maintenant] à nouveau quelque chose finalement d'assez calme - peut-être "l'effet Coupe du monde de football". Mais vous-même, sur le terrain, trouvez-vous les gens mobilisés ?

- "Oui. Je crois que la France a gardé un peu, permettez-moi l'expression, "la gueule de bois " après la campagne de deuxième tour, qui a été un déluge de mensonges, de calomnies, de totalitarisme qui s'exprimaient dans un unanimisme anti-Le Pen. Les gens ont été dans le fond choqués, même si ils se sont laissés entraîner pour certains d'entre eux, dans cette perspective. Cela va peut-être réserver des surprises. Une reprise de l'esprit public, une reprise de l'opinion sur elle-même, qui se rend compte qu'elle a été manipulée dans cette opération et qui va peut-être retrouver ses marques."

Est-ce qu'il n'y a pas eu aussi une part de votre responsabilité ? Les gens ont peut être découvert des éléments de votre programme dont ils ne voulaient pas, tout simplement ?

- "C'est possible, surtout quand c'est présenté de façon calomnieuse ! S'ils [inaudible] le programme que je défendais, je pense que j'aurai, comme le disent les sondages, au moins 28 % des voix."

Vous suivez la Coupe du monde de football ?

- "Oui, comme tous les Français, bien sûr, et comme tout le monde."

(Source :premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 7 juin 2002)

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