Interview de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense et des anciens combattants, à LCI le 12 juin 2002, sur la situation en Afghanistan et dans le Cachemire, la nécessité d'une augmentation du budget militaire et la coopération entre l'Europe et les Etats-Unis sur les théatres d'opération extérieurs. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense et des anciens combattants, à LCI le 12 juin 2002, sur la situation en Afghanistan et dans le Cachemire, la nécessité d'une augmentation du budget militaire et la coopération entre l'Europe et les Etats-Unis sur les théatres d'opération extérieurs.

Personnalité, fonction : ALLIOT MARIE Michèle.

FRANCE. Ministre de la défense

ti : Ministre de la Défense et des Anciens Combattants. Vous étiez en Afghanistan au début du mois. L'assemblée traditionnelle désigne aujourd'hui, le chef de l'exécutif, probablement monsieur Hamid KARZAÏ. Est-ce qu'aujourd'hui l'Afghanistan est en quelque sorte un " protectorat américain " ?

Non. Je crois d'ailleurs que ce qui se passe aujourd'hui c'est-à-dire la réunion de la grande assemblée est un élément essentiel du devenir de l'Afghanistan. Aujourd'hui et dans les jours à venir, les Afghans ont et auront la possibilité de recréer leur pays, de retrouver leur autonomie. C'est très important parce que c'est un facteur de stabilité dans cette zone incertaine du monde. Cela ne réglera pas tous les problèmes, il y a encore des lieux où se trouvent des éléments de réseaux terroristes, dans cette partie du monde.

La présence des Américains et de la force internationale durera-t-elle encore longtemps ?

Il est important qu'une force internationale y soit encore présente pour essayer d'éradiquer le terrorisme, mais également pour aider ce pays à se reconstruire. Il y a le problème du terrorisme, il y a également le problème des suites de la guerre, dans lesquelles des factions rivales, représentant des ethnies multiples, se sont affrontées et peuvent encore s'affronter dans ce pays. Nous espérons que cette assemblée d'aujourd'hui fera disparaître les affrontements pour avoir une véritable volonté d'unité.


Autre tension dans la région, c'est celle qui existe entre l'Inde et le Pakistan à propos du Cachemire. Vous avez dû aller à Karachi, au lendemain de votre nomination, après l'attentat contre le bus français de DCN. Le secrétaire d'Etat à la défense américain, Donald Rumsfelf y est aujourd'hui. D'après les informations que vous avez, sentez-vous une tension qui peut déboucher sur une véritable explosion. Est-ce que celle-ci peut être maîtrisée ?

Il semble que depuis 24 heures les choses sont en train de s'apaiser. Ce qui ne veut pas dire que les tensions ont complètement disparu. Le conflit entre l'Inde et le Pakistan existe depuis de nombreuses années. Il y a de temps en temps des " poussées de fièvre " auxquelles nous avons assisté au cours des dernières semaines. Cependant, il me semble que nous sommes dans une phase de décroissance de ces tensions.

Depuis que vous avez été nommée ministre de la Défense, vous avez beaucoup circulé, vous avez rencontré les militaires sur le terrain, notamment au Kosovo, en Bosnie et en Afghanistan. Est-ce que vous avez le sentiment d'avoir été bien accueillie par les militaires comme " première femme " ministre de la Défense, dans notre pays ?

J'ai été accueillie peut-être avec un peu de curiosité au début, c'était tout à fait normal, mais également avec beaucoup de chaleur et beaucoup de sympathie. J'ai beaucoup apprécié. Je crois que les militaires font un travail très difficile.
Ce sont des hommes et des femmes jeunes, qui laissent leur famille, leur pays, qui prennent le risque d'être blessés ou tués pour défendre des valeurs auxquelles nous croyons également et aussi pour protéger les Français.
Les militaires français qui luttent contre le terrorisme en Afghanistan, le font pour protéger nos concitoyens contre des risques d'attaques, comme celles dont malheureusement nos responsables de DCN ont été victimes, à Karachi.
Nous leur devons notre reconnaissance. En allant les voir, je leur ai apporté ma reconnaissance, mais aussi celle du président de la République et du gouvernement et enfin, celle des Français.

Au lendemain des élections, resterez-vous ministre de la Défense et des Anciens combattants ?

Nous sommes avant le deuxième tour et il faut respecter la volonté des Français. J'espère qu'ils voteront bien et qu'ensuite, le président de la République et le Premier ministre, effectivement, me reconduiront dans ce poste, dans lequel j'ai découvert un monde passionnant, dont les qualités humaines ne sont pas suffisamment connues.
J'ai découvert surtout une formidable administration qui a fait une modernisation totale, au cours de ces cinq dernières années, avec la professionnalisation voulue par le président de la République. Aujourd'hui, ce ministère est probablement le ministère le plus moderne et le plus efficace de toute l'administration française, agissant au service des Français.

Quel est l'état d'esprit des militaires que vous avez rencontrés aujourd'hui ?

Ils ont fait un énorme effort pour cette modernisation des cinq dernières années, pour cette professionnalisation. Les militaires ont, aujourd'hui, le sentiment qu'on en a sous-estimé le coût humain et que ces efforts n'étaient pas reconnus par le gouvernement précédent, notamment au plan matériel.
Au cours de ces dernières années, au moment où d'autres pays comme la Grande-Bretagne augmentaient le budget de leurs armées, le nôtre a été amputé, plus particulièrement dans le domaine de l'équipement et des matériels, puisque nous avons perdu quasiment une année par rapport aux prévisions de la précédente loi de programmation militaire.

La réduction du budget militaire n'est pas nouvelle. M. Alain Juppé l'a également fait pour un montant de 1,8 milliard d'euros en 1995 et de 1,2 milliard d'euros en 1996 ¿

A cette époque, les moyens financiers alloués aux armées leur permettaient de fonctionner. Ce qui n'est pas le cas aujourd'hui puisque, dans certains cas, on constate tout simplement l'absence de moyens pour entretenir les matériels, à un moment où un effort considérable est demandé aux armées. Quand on prend sur la substance même, on a des problèmes.

Le président de la République a annoncé, après un conseil de sécurité, qu'il allait demander une nouvelle loi de programmation, alors qu'un compromis semble avoir été trouvé avec le Premier ministre, en juillet 2001. Aujourd'hui, il faut " refaire la copie "¿

Oui, le président de la République estime qu'aujourd'hui, il est indispensable, dans le contexte international actuel, qu'un effort plus significatif soit fait.
Par ailleurs, nous avons pris un retard qu'il faut rattraper et il faut faire en sorte que, par rapport aux Anglais ou aux Américains - avec lesquels nous sommes en opération sur les mêmes théâtres, notamment dans la lutte contre le terrorisme - nous soyons aux mêmes niveaux de technologie, avec des moyens matériels compatibles les uns avec les autres. C'est ce qu'on appelle, en termes techniques, " l'interopérabilité " qui nous permet de travailler ensemble.

En chiffres, cela se traduit par un budget qui passe de 2,4% du produit intérieur brut en 1996 à 1,8% aujourd'hui. Donc, il y a eu une diminution. Quels sont concrètement, les engagements que va prendre cette loi de programmation ? Un retour au niveau des 2,4% du PIB en cinq ans est-il envisageable, ou est-ce que c'est trop ?

Le problème n'est pas exactement là. Le président de la République a dit très nettement que le contexte international exige un effort important pour l'équipement, pour le remettre au niveau exigé, et également pour les personnels, parce que les militaires sont beaucoup sollicités.
Encore aujourd'hui, dans l'Isère, des militaires vont aider à désenclaver des villages qui se sont retrouvés complètement isolés, après des inondations.
Plusieurs milliers d'hommes sont sur les théâtres d'opérations extérieures, notamment en Bosnie, au Kosovo ou en Afghanistan. Donc, il y a des besoins aussi bien en matériels qu'en personnels. Et effectivement, le président de la République a souhaité que l'on revienne au niveau de la loi de programmation initiale, qui était nécessaire.


Peut-on y arriver d'ici à 2007 ?

Il y aura un effort tout à fait significatif à faire, comme le président de la République l'a précisé, quelles que soient les tensions et les contraintes budgétaires que nous connaissons du fait notamment, de déficits non prévus. Par exemple, pour l'année 2002, il n'y a pas d'enveloppe budgétaire prévue pour tous les engagements pris dans le cadre du développement de la condition militaire.

Est-ce qu'il faudra revenir aussi sur le budget de la Défense dans le collectif budgétaire ?

Absolument, car il y a des choses que l'on ne peut pas payer jusqu'à la fin de l'année. Les engagements ont été pris, des promesses ont été faites par nos prédécesseurs, sans financement. Il va bien falloir les financer car le paiement des primes ou des soldes des militaires, qui sont en opérations extérieures, ne peut être interrompu.

Est-ce que dans cette loi d'orientation, à la différence de ce qui était prévu en 2001, vous allez prévoir, pas seulement l'étude, mais aussi la construction d'un deuxième porte-avions ? Il est important de savoir s'il y aura un deuxième porte-avions.

Non, ce qui est important c'est d'avoir un véritable équilibre et c'est le travail que nous allons faire, pour préparer cette nouvelle loi de programmation militaire qui sera déposée à la fin de l'année. Vous saurez à ce moment là ce que nous proposons.

Vous ne voulez pas vous engager sur ce sujet ?

Aujourd'hui, il y a un certain nombre d'hypothèses, françaises mais également européennes, en la matière.

Faudrait-il mutualiser l'effort entre les Européens et que désormais, ce n'est plus un effort uniquement national ?

Ce qui est important, c'est effectivement d'avoir les matériels qui nous permettent de répondre aux nouvelles contraintes qui se sont manifestées, depuis le 11 septembre. Les problèmes de terrorisme sont extrêmement importants.
Il faut voir quels sont les meilleurs matériels possibles et ce que nous avons à faire en France. Il faut voir également ce que nous avons à faire avec nos partenaires européens.
Nous souhaitons effectivement créer une Europe de la défense qui ne sera jamais au niveau de la puissance américaine mais qui, sur le plan technologique dans de nombreux domaines, peut être au même niveau et intervenir à égalité sur un certain nombre de théâtres d'opérations. Pour cela, en effet, il faut que nous travaillions ensemble.
Dans un certain nombre de cas que j'ai constatés sur le terrain, même en Asie centrale, les armées américaines s'adressent à nous et font appel à nos matériels car ils estiment nos technologies en avance sur les leurs.
Il faut voir notamment, avec tous nos partenaires européens, anglais, espagnol, allemand, ce que nous pouvons faire ensemble et ce qu'il faut laisser à certains. Comme vous le dites, c'est effectivement une mutualisation.

Un partage ?

Il faut partager mais il ne faut pas non plus, avoir un système dans lequel chacun des Etats membres aurait juste sa " spécialité " tandis que d'autres viendraient simplement se servir de ce matériel. Cela n'est pas possible, nous devons quand même avoir une certaine liberté de choix de nos opérations et donc, il nous faut une certaine indépendance.

C'est ce que vous avez expliqué, au conseil de l'OTAN, à nos partenaires américains, qui semblaient souhaiter la spécialisation de chaque pays européen.

Effectivement, nous avons dit aux Américains que nous avions aussi le droit de choisir. C'est ce que nous avons toujours fait, d'ailleurs.

Tout cela coûte très cher, il faut trouver beaucoup d'argent. La baisse des impôts prévus par le gouvernement, nécessitera des " coupes sombres " pour certains matériels militaires ? Par exemple, au niveau de l'arsenal nucléaire ?

Non, je crois que le problème ne se présente pas exactement en ces termes. Il y a des priorités que nous étudions avec les chefs d'état-major. Il est dommage que l'argent de la croissance que nous avons connue depuis quatre ans n'ait pas servi à répondre à tous ces besoins. Je pense et j'espère que nous allons à nouveau rentrer dans un cycle de croissance et à partir de ce moment là, nous trouverons aussi les moyens nécessaires pour répondre à l'ensemble des besoins de notre pays.

(Source http://www.defense.gouv.fr, le 20 juin 2002)

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