Interview de M. Jean-Marc Ayrault, président du groupe parlementaire PS à l'Assemblée nationale, à RTL le 3 juin 2002, sur les perspectives de la gauche aux élections législatives, les premières mesures du gouvernement de Jean-Pierre Raffarin et les leçons à tirer de l'élection présidentielle. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Marc Ayrault, président du groupe parlementaire PS à l'Assemblée nationale, à RTL le 3 juin 2002, sur les perspectives de la gauche aux élections législatives, les premières mesures du gouvernement de Jean-Pierre Raffarin et les leçons à tirer de l'élection présidentielle.

Personnalité, fonction : AYRAULT Jean-Marc, ELKRIEF Ruth.

FRANCE. PS, président du groupe parlementaire à l'Assemblée nationale;FRANCE. PS, député

ti : R. ElkriefVous êtes député-maire de Nantes et vous accueillez ce soir le premier meeting national du PS avec F. Hollande. Les sondages de popularité et les sondages préélectoraux sont très bons pour le Gouvernement et l'UMP. Est-ce que la gauche peut encore y croire ?

- "Nous y croyons, mais surtout, nous voulons réveiller l'opinion, parce que tout est fait pour faire de cette campagne une campagne terne. Et je crie "casse-cou", parce qu'on risque d'avoir, le 9 juin, la même situation politique que le 21 avril, avec cette multiplication des candidats, une abstention forte et, au bout du compte, un vote d'extrême droite élevé - A. Duhamel vient de nous rappeler la situation électorale du FN - et avec un choc à nouveau, c'est-à-dire au deuxième tour, dans beaucoup de circonscriptions, il n'y aurait plus qu'un choix entre la droite et l'extrême droite. Et c'est un vrai danger pour la démocratie. Il faut que la leçon de 21 avril soit comprise, c'est pourquoi je lance un appel aux électeurs de gauche pour qu'ils se mobilisent et votent utile dès le premier tour."

On va parler dans un instant des leçons du 21 avril, pour la gauche notamment. Mais qu'est-ce que vous pouvez dire qui puisse donner envie à un électeur de gauche de voter pour vous, alors que vous sortez de cinq ans de pouvoir et qu'ils ont exprimé quand même une certaine distance pour le moins ?

- "Ils ont exprimé une distance avec la politique en général. Il faut bien voir que la popularité de J. Chirac, qui a été élu avec 82 %, grâce aux voix de la gauche reste encore très faible. Il y a un grand doute et je pense qu'il faut écouter les Français qui ont exprimé des insatisfactions. Je pense par exemple à la précarité, aux difficultés de la vie quotidienne, aux perspectives de l'avenir aussi qui sont encore insuffisantes. On n'y voit pas toujours clair pour soi, ses enfants, ses petits enfants. C'est à la politique aussi de répondre à ces questions. Mais ce que je constate, c'est que le gouvernement Raffarin fait tout pour endormir la France d'en bas pour mieux satisfaire la France d'en haut. C'est une campagne d'endormissement que mène le Gouvernement, en cachant la vérité aux Français et surtout, en reportant les décisions après les élections. Si je prends l'affaire du Smic, par exemple, c'est clair que monsieur Raffarin ne veut pas dire la vérité aux Français. Il ne veut pas augmenter le Smic. C'est une réalité. Concernant les cotisations sociales, pour l'assurance maladie par exemple, pour donner 20 euros aux médecins, qui va payer ? Est-ce qu'il y aura une augmentation des cotisations, y aura-t-il une baisse des remboursements, ou va-t-on vers une sécurité sociale à deux vitesses ? Cela, on ne nous le dit pas dans le débat, parce que de toute façon, monsieur Raffarin refuse le débat avec le PS."

Vous avez cité deux problèmes, qui sont des problèmes que vous n'avez pas réglés en cinq ans de pouvoir et notamment que vous avez laissé en quelque sorte en héritage. On parle d'une "patate chaude" pour l'histoire des 20 euros. C'est quelque chose qui dure depuis près d'un an maintenant. Etes-vous en situation de critiquer le Gouvernement sur ces questions, alors que vous, vous ne les avez pas réglées, loin de là ?

- "Je pense que le bilan du gouvernement Jospin est un bilan honorable. L. Jospin a gouverné avec courage, avec honnêteté, intégrité, et je crois qu'il faut le rappeler. Au moment d'ailleurs où l'actuelle majorité présidentielle essaye de nous cacher des vérités, il y en a une que je voudrais évoquer, qui est l'affaire de l'amnistie. Monsieur Copé a eu une phrase malheureuse, en disant : "On n'en parle pas pour l'instant". Je pose clairement la question, pour qu'on nous réponde sans ambiguïté : est-ce qu'on nous prépare une amnistie politico-financière ? Cela, on ne le dit pas non plus aux Français. Il y a plein de choses qu'on évacue. Le gouvernement Jospin a gouverné avec courage, mais c'est vrai qu'on est loin d'avoir réglé tous les problèmes, je les évoquais tout à l'heure, et ce n'est pas non plus en baissant les impôts de façon massive pour les plus riches que l'on va disposer demain de moyens par exemple pour lutter contre les inégalités sociales, pour mieux faire fonctionner les services publics, pour donner un espoir par exemple aux cités. Il est clair que la droite ne répondra pas aux attentes des grandes cités populaires qui souffrent."

Revenons sur l'autocritique nécessaire de la gauche. Peut-être pouvez-vous critiquer le Gouvernement, mais est-ce que vous avez été assez loin dans l'autocritique de la gauche ? Parlons des cités. Vous avez dit dans une interview à Libération, il y a quelques jours, que "le ministère de la Ville devra être un des trois grands ministères d'un prochain gouvernement".

- "Tout à fait."

Mais franchement, pourquoi pendant cinq ans, le ministère de la Ville n'a-t-il pas été au coeur de votre politique ?!

- "Il l'a été."

Pourquoi a-t-il fallu attendre d'avoir un gouvernement de droite pour avoir une femme ministre "beur" ?

- "Ce n'est pas simplement par des effets d'annonce ou la désignation de telle ou telle personne au gouvernement qu'on règle les problèmes de fond. Et nous le savons bien, puisque nous avons été confrontés à ces questions. La politique de la ville, c'est nous qui l'avons inventée. Elle est aujourd'hui en danger. Mais il ne s'agit pas simplement de reproduire ce que nous avons fait. Il s'agit d'aller beaucoup plus loin : s'attaquer à la crise de l'intégration républicaine, le sentiment d'exclusion de millions de Français, en particulier de tous ces jeunes qui n'ont pas d'avenir et qui pourtant ont eu une formation mais qui ne trouvent pas d'emploi... Cela pose vraiment un problème de société considérable. Donc, je souhaite que la gauche aille plus loin que ce qu'elle a déjà fait, bien évidemment. Même si elle était sur la bonne route, il est clair qu'il faut aller beaucoup plus loin. C'est pourquoi je propose que même si la gauche gagne - et peut-être même que si elle gagne, faut-il le faire encore plus - : les états généraux du mouvement social dans lesquels nous discuterons avec les forces syndicales, les forces associatives, toutes les forces politiques qui veulent établir les conditions d'un grand compromis historique pour réaliser les grandes réformes sociales dont notre pays a besoin pour les années qui viennent, et puis le faire aussi en donnant une dimension européenne, parce que je crois que toute la gauche européenne est en crise. Elle doit apporter des réponses audacieuses à la mondialisation libérale..."

Avez-vous déjà pris des contacts avec d'autres partis socialistes européens ?

- "Tout à fait, en particulier avec les sociaux-démocrates allemands..."

Qui sont aussi en mauvaise posture apparemment dans les sondages.

- "Tout le monde est confronté aux mêmes problèmes, ceux des dérives de la mondialisation libérale qui créent trop d'inégalités, des peurs pour l'avenir. Si on ne veut pas laisser monter les populismes, tous les partis d'extrême droite qui montent en France comme en Europe, il faut répondre ; et la réponse ce n'est pas une réponse d'endormissement ou de droite revancharde comme celle de la droite française. C'est une réponse qui apporte du concret pour des millions et des millions d'hommes et de femmes qui l'attendent et l'espèrent."

Pendant la dernière année, la gauche a plaidé contre la cohabitation. Vous plaidez aujourd'hui pour une victoire de la gauche, qui donnerait tout de même la cohabitation. Une petite contradiction ?

- "Ce n'est pas le problème du confort de tel ou tel fonctionnaire, ou tel ministre parce qu'il y a la cohabitation. Le problème, c'est l'intérêt des Français. Aujourd'hui, J. Chirac veut tous les pouvoirs. Il veut tous les pouvoirs pour lui, pour son parti unique. Quand on dit que la cohabitation pourrait créer une crise politique, moi je crois que tous les pouvoirs à la droite, tous les pouvoirs à une droite de revanche sociale, c'est lourd d'une grave crise sociale dans le pays. Donc, il faut que les Français puissent s'exprimer vraiment. On a l'impression qu'on veut les décourager, les culpabiliser. Les 82 % de Chirac, c'est une majorité de voix de gauche, c'est des voix pour la République, pas pour Chirac. Est-ce qu'il oublie qu'il n'a fait qu'à peine 20 % ? On n'a pas voté pour son programme le 5 mai. Mais il faut donc que les Français choisissent librement. Et que veulent-ils ? Une politique de recul social, de régression sociale ? Je ne crois pas qu'ils le veuillent. C'est pour cela le problème de la cohabitation n'est pas le problème de la France, c'est le problème de Chirac."

(Source :premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 3 juin 2002)

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