Interview de M. François Hollande, premier secrétaire du PS, à France Inter le 7 juin 2002, sur les enjeux de l'élection législative, les risques de voir la dispersion des candidatures favoriser l'extrême droite, le manque de débats durant la campagne, la question de la cohabitation. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Hollande, premier secrétaire du PS, à France Inter le 7 juin 2002, sur les enjeux de l'élection législative, les risques de voir la dispersion des candidatures favoriser l'extrême droite, le manque de débats durant la campagne, la question de la cohabitation.

Personnalité, fonction : HOLLANDE François, PAOLI Stéphane.

FRANCE. PS, premier secrétaire

ti : S. PaoliA qui les Français donneront-ils une vraie majorité et d'ailleurs, une vraie majorité sortira-t-elle des législatives ? J. Chirac, qui s'exprimait mercredi soir en tant que Chef de l'Etat, appelait les Français à lui donner les moyens de réformer le pays, craignant l'abstention et la dispersion des voix. Il condamnait aussi la cohabitation, cependant que la gauche la préfère à une concentration de tous les pouvoirs à droite. Droite, gauche, valeurs républicaines, quelles traces la présidentielle aura-t-elle laissé dans ces législatives ? Quelles traces la présidentielle laisse-t-elle - ou pas d'ailleurs - dans ces législatives ?

- "Il faudrait se garder précisément d'oublier les leçons de la présidentielle, et du premier tour et du second tour. Le premier tour, parce que la surprise avait été telle qu'un sursaut s'était produit. Mieux vaut, finalement, organiser le sursaut avant la surprise et éviter la dispersion, l'abandon de l'enjeu, ce sentiment que tout est joué. Tout cela produit toujours le pire des résultats, parce que les Français, à ce moment-là, prennent toutes les libertés et je les comprends. Donc, je veux ici leur dire que le premier tour sera déterminant pour fixer notre avenir pour cinq ans. Ensuite, il y avait eu le second tour qu'on aurait tendance aussi à gommer ; ce second tour où 82 % des Français s'étaient rassemblés sur les valeurs de la République. Et je ne veux pas aujourd'hui qu'on utilise leur vote, un vote qui venait de toutes les sensibilités à des fins simplement de servir un camp politique, une seule famille politique, en l'occurrence celle qui est pour l'instant au pouvoir."

Est-ce qu'il faut craindre la question de la dispersion, compte tenu du nombre important des candidatures et surtout des variétés des candidatures ? Au fond, est-ce qu'une vraie majorité existe encore dans ce pays ?

- "Le mode de scrutin fait qu'il y aura nécessairement une majorité, mais il est vrai qu'il peut y avoir, par le jeu de la dispersion, une situation qui favoriserait l'extrême droite. Je m'explique : dès lors que dans bon nombre de circonscriptions, le Front national est à un niveau élevé, s'il n'y a pas un vote pour les forces politiques en présence qui ont vocation à gouverner - je veux dire, la gauche ou la droite - alors, il peut y avoir ce qui s'est produit exactement lors de l'élection présidentielle, c'est-à-dire la présence de la droite et de l'extrême droite dans un duel ou - je l'espère aussi, mais je ne m'en réjouis pas - de la gauche contre l'extrême-droite, au second tour de l'élection, par élimination d'une droite divisée. Donc, je pense qu'il faut voter dès le premier tour pour la force politique qui représente un avenir. Si on est de gauche, ce sont souvent les candidats socialistes qui ont cette vocation, même si nous avons veillé, nous la gauche, à nous rassembler dès le premier tour dans les circonscriptions justement menacées. Mais au-delà de ces tactiques, de ces enjeux de majorité, il faut aussi que cette élection soit utile pour les Français. C'est eux qui sont en cause, ce n'est pas simplement telle ou telle coalition ou tel ou tel barrage qu'il faudra ou qu'il faut déjà élever contre l'extrême droite. Il faut absolument que ce soit par rapport à leurs enjeux, c'est-à-dire l'emploi, la sécurité dans le cadre de la République, la solidarité entre générations, l'avenir des retraites, la place des services publics... C'est cela qui est en cause. Or, je regrette que pendant toutes ces dernières semaines, il fut davantage question de cohabitation, de volonté de s'imposer en force, que, véritablement de revenir sur les intentions des uns et des autres. Et lorsque j'entends F. Mer, le ministre de l'Economie et des Finances, écarter toute idée de coup de pouce pour le Smic, alors même que J.-P. Raffarin vient de rappeler la baisse de l'impôt sur le revenu pour les plus favorisés, alors, je vous dis "oui", il y a un enjeu qui dépasse simplement le cas de la dispersion ou de l'abstention même si - je le rappelle - il ne faut ni s'abstenir ni se disperser."

Mais vous avez déjà dit à plusieurs reprises qu'au fond, le débat a manqué dans cette campagne, le débat droite/gauche, les visions différentes de ce que la gestion du pays doit être ?

- "Oui, parce que dans une élection, il faut que les Français soient éclairés sur les conséquences de leur choix. Et la droite a préféré éviter tout débat. Moi-même, j'en avais proposé un à J.-P. Raffarin et il pouvait y en avoir d'autres avec des ministres du Gouvernement. Les uns et les autres, nous aurions pu faire valoir nos propositions sur l'emploi, sur les services publics, par exemple ou sur le Smic ou sur les conséquences de la mise à vingt euros de la consultation et les craintes que l'on peut avoir aujourd'hui ou même les certitudes que l'on a qu'il faudra augmenter les cotisations sociales et la CSG. Tout cela aurait pu faire naître un débat qui avait sa valeur et la droite a préféré le fuir parce que la droite pense qu'elle a déjà gagné, que c'est déjà dans la poche, qu'il suffit maintenant de concentrer les pouvoirs, de se conforter, et que la suite ne peut pas lui échapper. Je pense au contraire que le peuple français est libre, qu'il n'est pas là pour céder à telle ou telle pression, qu'il est là pour faire un choix. J'aurais préféré, comme vous le suggérez, qu'il soit davantage éclairé."

Mais alors, chacun ses difficultés : à droite, la question des partis se pose, même si l'UMP a tendance à dominer le débat ; mais à gauche, au fond, pour réformer le pays, il faut une unité : est-ce qu'on peut parler encore de gauche unie aujourd'hui ?

- "La gauche a fait son examen de conscience par rapport à ce qui s'est produit au premier tour de l'élection présidentielle, c'est-à-dire la véritable dispersion, et nous avons veillé - cela n'a pas été facile, parce qu'il faut demander à des candidats de se retirer - à ce que, dans plus de 150 circonscriptions, des solutions d'union soient proposées. Mais il faudra aller plus loin, vous avez raison, il faut que nous travaillions davantage ensemble, que nous dialoguions davantage avec l'ensemble des mouvements associatifs, syndicaux, citoyens, parce que je crois que ce qui a manqué ces dernières années, c'est cette relation directe, cet entretien de la mobilisation civique. On ne peut pas simplement demander aux élus de travailler et aux citoyens de voter tous les cinq ans. Il faut changer cette pratique de l'exercice même de la politique."

L'avenir politique n'est écrit nulle part, mais hier soir, vous disiez qu'une victoire de la gauche est possible. Si cette victoire intervenait, qu'en serait-il alors du rôle et la présence ou pas du président de la République ?

- "Dans cette élection, il s'agit de désigner des députés et de faire en sorte qu'il puisse y avoir une majorité dans un sens ou dans un autre. Le mandat du Président n'est pas en cause. Nous avons voulu, au second tour de l'élection présidentielle, faire barrage contre l'extrême droite. Nous avons même voté pour J. Chirac, parce qu'il était le seul qui permettait de faire ce barrage. Maintenant, son mandat est pour cinq ans, il porte sur les valeurs de la démocratie et ses compétences sont prévues par la Constitution. Tout est simple finalement. Il n'y a pas besoin de se poser plus de questions ou de faire campagne sur une cohabitation qui n'a pas de sens aujourd'hui, puisque nous avons, le 5 mai, fait le choix que je viens de rappeler."

Vous n'excluez pas la cohabitation. N'êtes-vous pas troublé tout de même par le fait qu'une partie importante - et même une majorité - des Français, aujourd'hui, se méfie de la cohabitation ?

- "Il ne faut pas répéter la cohabitation d'hier ou d'avant-hier. Il faut simplement dire que si c'est la gauche qui se retrouve majoritaire, elle appliquera son programme librement, en fonction des compétences qui sont prévues par la loi constitutionnelle, et notamment, qui donnent au Gouvernement et au Parlement tous les moyens pour agir. Donc, je ne veux pas laisser penser qu'il y aurait une querelle sur cohabiter ou pas. Les choses sont simples : il y a une constitution, il faut l'appliquer, il faut respecter les pouvoirs et les compétences des uns et des autres, et éviter la confusion, l'ambiguïté, parce que c'est cela qui peut faire penser qu'il n'y a plus de différence marquée entre la gauche et la droite, alors que tout nous indique que ces différences sont là et qu'il ne faudrait pas se faire abuser : cinq ans de droite, cela rappelle ce qu'est la gauche souvent, et je préfère qu'on s'en rappelle avant."

Et enfin, pour ce que vous en savez pour avoir été beaucoup sur le terrain, le débat a-t-il été jusqu'au bout républicain ou y a-t-il, ici ou là, des alliances un peu souterraines ?

- "Ici, à Tulle, en Corrèze, il n'y a pas de danger d'extrême droite. Cette question ne se pose pas, c'est une bataille tout à fait démocratique entre la gauche et la droite. Mais, pour le reste, je viens de la région lyonnaise, j'étais hier dans la circonscription où se présente J.-J Queyranne contre C. Millon ; alors, oui, je peux vous dire que les connivences sont là, que les relations sont tout à fait claires. Hélas, j'aurais voulu que les dirigeants de l'UMP condamnent dès à présent l'attitude de C. Millon. Or, plutôt que de le faire, ses dirigeants n'ont présenté aucun candidat de droite contre lui."

(Source :premier-ministre, Service d'information du gouvernement , le 7 juin 2002)

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