Déclaration de M. François Hollande, premier secrétaire du PS, sur les enjeux de l'élection législative, la question de la cohabitation, le refus du débat à droite, les premières mesures du gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, le danger d'une domination exclusive de l'UMP, les projets et les perspectives de la gauche et du PS, à Villeurbanne le 6 juin 2002. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. François Hollande, premier secrétaire du PS, sur les enjeux de l'élection législative, la question de la cohabitation, le refus du débat à droite, les premières mesures du gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, le danger d'une domination exclusive de l'UMP, les projets et les perspectives de la gauche et du PS, à Villeurbanne le 6 juin 2002.

Personnalité, fonction : HOLLANDE François.

FRANCE. PS, premier secrétaire

Circonstances : Meeting du PS pour la campagne des élections législatives 2002, à Villeurbanne le 6 juin 2002.

ti : Chers Amis, Chers Camarades,

Je viens ici, à Villeurbanne, dernier grand meeting des socialistes avant le premier tour pour délivrer un message simple, tout simple : si nous en décidons, si les Français le veulent, alors, après tout ce qui s'est produit le 21 avril -mais aussi le 1er mai-, après ce qui s'est fait pour la République le 5 mai, après le redressement indispensable des socialistes, après le rassemblement de la gauche unie, Oui le 9 juin et le 16 surtout, une victoire est possible.

Car, ce qui fait le sens d'une élection, ce qui fait la caractéristique majeure d'une consultation, ce qui fait que le suffrage universel est notre seule règle, notre seule loi, c'est que nul ne peut le préempter, nul ne peut le prévoir, nul ne peut le capter; il faut simplement convaincre chacune et chacun d'entre nous que l'intérêt de son pays, l'intérêt de l'Europe, l'intérêt des valeurs que tous ensemble nous portons c'est bien, au-delà d'avoir écarté l'extrême droite, de continuer à le faire, de choisir la Gauche contre la Droite, car il n'y a pas d'exemple dans notre histoire qui pourrait contredire cette règle implacable qui veut que c'est la Gauche qui fait avancer la réforme, que c'est la gauche qui transforme le pays, que c'est la Gauche qui donne des avancées sociales et que c'est la droite qui les fait reculer. Cela vaut pour tous les droits, même pour les droits des sans-papiers.

Je retrouve ici avec grand plaisir Sylvie Guillaume d'abord, la Première secrétaire de la Fédération qui a organisé ce rassemblement, Gérard Collomb qui a remporté magnifiquement les élections municipales à Lyon à un moment où, là encore beaucoup doutaient, beaucoup s'interrogeaient. Il a fallu l'obstination de Gérard, le soutien de toute son équipe, après un premier tour là aussi incertain pour, qu'au second, la victoire fut enfin rendue possible. Là encore il a fallu mobiliser au-delà de la gauche, les républicains, contre la menace de la droite extrême déjà ou encore représentée par Charles Millon. Charles Millon, c'est sa cause, sa fonction mais aussi son déshonneur, est là pour faire la jonction, liaison, relation entre la droite et l'extrême droite. Et, une nouvelle fois, il faut derrière Jean-Jacques Queyranne et Jacky Darne se mobiliser tous ensemble contre cette menace qui pèse encore sur cette circonscription d'une candidature qui se veut libre, mais qui n'est en fait libérée de rien sinon du pire. Il faut une nouvelle fois porter ce combat à sa juste place. JJ Queyranne est aujourd'hui un représentant bien plus que du Parti socialiste, bien au-delà de la gauche unie, mais de tous les républicains pour faire barrage à la droite et à l'extrême droite.

Et il en est de même de Martine David ou Gabriel Montcharmont, parce que eux aussi ont réussi à rassembler toute la gauche pour vaincre le péril. Je veux saluer, au-delà de tous les candidats socialistes de la région -des candidates aussi- notre ami Michel Destot qui a non seulement gardé Grenoble à gauche, mais qui est aujourd'hui en capacité peut-être de nous faire gagner, au c¿ur même de Grenoble, une circonscription sur la droite à un moment où cette droite, là aussi, essaye de retrouver de sa vigueur avec le retour d'Alain Carignon.

Je veux ici vous dire que jamais une élection aura été aussi déterminante pour notre avenir que celle des 9 et 16 juin. D'abord parce qu'elle survient au lendemain d'un scrutin présidentiel qui n'a pas permis de faire le véritable choix entre la gauche et la droite; un scrutin présidentiel qui a été en fait détourné de son objet même -l'affirmation d'une politique, la décision collective d'une orientation pour cinq ans- pour se transformer en référendum pour la République, pour faire en sorte qu'au second tour -dès lors qu'il n'en restait plus qu'un (de républicain) et même s'il n'était pas celui auquel nous avions songé- il n'y ait plus qu'un seul choix, qu'une seule volonté à affirmer : mettre de côté l'extrême droite. Pour beaucoup ce choix fut difficile, pour beaucoup des interrogations furent intenses jusqu'au dernier moment, pour beaucoup encore après le 5 mai, des doutes subsistent surtout lorsque l'on veut récupérer les résultats de ce vote à des fins de politiques internes.

Pourtant, vous avez eu raison de le faire, vous devez être fiers de cette détermination-là, parce que lorsque la République est en cause, il n'y a pas de doute à avoir, il n'y a pas d'interrogations à lancer, il n'y a qu'un réflexe : c'est celui de la République. Quoi qu'il nous en coûte ! Quoi qu'il nous en coûtera pour cinq ans ! Ce que nous avons fait le 5 mai est à l'honneur de la gauche.

Mais, dès lors que les Français, à plus de 82 %, ont eu cette grandeur-là, cette volonté farouche de défendre l'acquis de la République, que de gauche comme de droite, ils n'ont fait finalement qu'édifier un barrage, qu'au moins on nous laisse voter librement pour les élections législatives. Qu'on n'utilise pas ce vote massif pour les valeurs pour en transformer le sens, pour donner à celui qui fut élu par circonstance -avec moins de 20 % des voix au premier tour- les moyens d'une action que nous ne voulons pas, les moyens de changer les conditions mêmes de la vie sociale de notre pays auxquelles nous sommes profondément attachés. Qu'on ne veuille pas peser sur ce scrutin de dimanche en laissant penser qu'un homme ou une politique le 5 mai aurait eu notre confiance, alors que cette élection du 5 mai n'a eu que notre adhésion non pas au titre d'une volonté politique, mais au titre d'un recours qui était nécessaire.

L'élection législative est sans doute la plus importante de ces dernières années, parce que des décisions graves seront prises au cours de la prochaine législature. Que ce soit sur les retraites, les services publics, la santé, la place de la jeunesse et même le contenu de l'Europe¿ Tout cela sera en cause dans les prochains mois, parce que ces sujets s'imposent par eux-mêmes et qu'il dépendra de vous, de nous, que ce soit la gauche ou la droite qui les traite. Et le résultat sera profondément différent.

Rarement pourtant une campagne électorale n'aura été délibérément vidée de son contenu par un camp politique. La droite s'en tient à un triple refus :

· Le refus de la cohabitation c'est son programme, son viatique; il faudrait là encore que cette même droite qui refuse la cohabitation aujourd'hui l'appelait tellement de ses v¿ux hier ! En 1986, durant le premier septennat de François Mitterrand, lorsqu'il s'agissait d'accéder de nouveau aux responsabilités gouvernementales, Jacques Chirac était le prétendant; en 1993, lors du second septennat de François Mitterrand, la droite demandait -Raymond Barre la mettait d'ailleurs en garde- le pouvoir et la cohabitation ne la gênait pas -Edouard Balladur l'avait même théorisée, l'avait même évoquée comme une évolution doctrinale de nos institutions. Il avait conclu que c'était les élections législatives qui devaient être la consultation majeure. C'était aussi son intérêt jusqu'à ce qu'il fût pris, lui aussi, par le vertige de la candidature à l'élection présidentielle. Et puis, en 1997, lorsque les candidats du Parti socialiste déjà en lisse pour ce scrutin se prétendaient ouverts à toutes les solutions institutionnelles, nous n'étions que dans notre droit fondamental de dire que si nous nous présentions à des élections, c'était pour gouverner. Lorsque Jacques Chirac s'est retrouvé défait dans ces élections qu'a-t-il décidé sinon que de rester. Nul ne le contraignait, nul ne l'y obligeait. Mais, n'écoutant que son courage, sa conscience et sans doute ses intérêts, il a préféré rester. Et il en avait le droit comme nous avons le droit de dire, aujourd'hui, qu'après ce qui s'est passé le 5 mai, après ce que nous avons fait, après ce que les Français ont voulu, Oui, nous avons le droit de nous présenter au suffrage en disant cette chose simple : si nous gagnons, nous avons vocation à gouverner le pays.

· Le refus du débat : je ne parle pas du débat du premier tour de l'élection présidentielle qui avait été un moment suggéré par François Bayrou, mais vite repoussé par Jacques Chirac; je ne parle pas du débat du second tour de l'élection présidentielle car, nous n'étions pas concernés et nous n'avions pas notre mot à dire. Je parle du débat du premier tour des élections législatives qui aurait enfin pu s'ouvrir car, c'était la logique même (projet contre projet, bilan contre bilan). C'eût été le moyen d'exprimer devant l'opinion ce que la Gauche et la droite avancent comme solution pour notre pays. C'eût été aussi l'occasion de faire le point, d'évaluer ce qu'étaient déjà les premières annonces du Gouvernement Raffarin ou ce qu'auraient pu être nos réponses par rapport aux mêmes problèmes. Oui, cela aurait pu être une belle manifestation de la vérité démocratique, chacun aurait pu faire son opinion. Mais, que nous a-t-on répondu lorsque j'ai moi-même proposé un débat avec Jean-Pierre Raffarin ? Pourquoi lui ? Tout simplement parce que je l'avais vu à la télévision, avec tous ses amis, avec les candidats de l'UMP, et il avait affirmé lui-même qu'il était le chef de la majorité présidentielle. Nous nous adressons à lui, de bonne foi, du bas de notre propre statut, souhaitant donc que le haut gouvernemental nous réponde. Et Qu'entend-on ? Jean-Pierre Raffarin lui-même a considéré qu'il n'était en ce moment occupé que par les affaires de l'Etat et qu'il ne pouvait pas donc aller vers un débat avec un chef de parti -c'eût été déchoir. Il m'a donc renvoyé vers Alain Juppé -c'était d'ailleurs un interlocuteur de choix puisque c'est le véritable chef du gouvernement. Mais, je n'ai pas rencontré d'avantage de succès dans l'entreprise. On m'a dit d'aller voir du côté de Jean-Claude Gaudin. Là, j'ai trouvé qu'on me demandait beaucoup car, je n'ai rien contre la personne de JC Gaudin, mais, à ma connaissance, il n'est ni candidat aux législatives, ni promis à prendre la place de JP Raffarin le mois prochain. Nous sommes donc privés de véritables débats. De la même manière, aucun membre du gouvernement n'accepte de discuter avec les personnalités de la gauche. Ils ont peur sans doute, d'abord d'eux-mêmes. Car, si ce débat avait lieu, il les obligerait à dire leurs intentions -ce que précisément ils ne veulent pas avouer.

· Le refus de la vérité : la vérité des programmes, la vérité des engagements, la vérité des choix. Nous n'en restons aujourd'hui qu'à la somme des annonces, des promesses, des flatteries. Tout est caché, dissimulé, masqué. Il y a, jusqu'aux élections des 9 et 16 juin, le temps des promesses alléchantes. Chacun en a généralement pour son compte, aucune catégorie n'est oubliée : la plus modeste, la plus favorisée -surtout d'ailleurs la plus favorisée. Mais, le temps des décisions délicates ne viendra qu'après les élections législatives. Promesses sans lendemain, annonces sans contenu¿ Les exemples abondent. Il y a cette décision considérée comme certaine de baisser la TVA sur la restauration et sur les CD. Il y a là quelques catégories que l'on pourrait séduire. Déjà la baisse de la TVA sur les CD a été oubliée dans la lettre qui a été adressée par Francis MER à la Commission européenne, parce que seule figurait la baisse de la TVA sur la restauration. Tout en disant qu'elle ne pourrait en fait intervenir que si tous les membres de l'Union européenne en étaient d'accord et pas avant plusieurs années. Mais qui le sait ? Ce qui compte, c'est d'en faire la publicité. Et puis, il y a ces annonces répétées de baisse des charges sociales pour les entreprises mais aussi pour les salariés. Mais, ce qui est d'ores et déjà fait, c'est la baisse de l'impôt sur le revenu. 5 % de baisse ! Il y a même des Français qui pensent -alors qu'ils ne payent pas d'impôt- qu'ils vont en avoir un peu. Je veux leur dire -au risque d'être impopulaire- sans fard la vérité : ils n'auront rien puisqu'ils ne payent pas d'impôt sur le revenu. Mais, lorsque nous mettons en évidence, réunion publique en réunion publique, que 5 % de baisse de l'impôt sur le revenu c'est beaucoup (+ de 15 000 Frs) dès le mois de septembre pour 1 % des Français et bien peu pour ceux qui payent peu d'impôts, on nous dit que nous ne comprenons rien à l'économie ! Alors, nous voulons prêter une oreille attentive aux propos de nos concurrents : ils nous disent que, grâce aux baisses d'impôts, cela va relancer la consommation¿ Mais la consommation de qui ? Des 1 % des plus favorisés ! Et, quelle sera la contrepartie de cette baisse d'impôt si ce n'est l'amputation des moyens des services publics, c'est-à-dire de l'action de l'Etat en faveur de nous tous. Et s'il n'y avait que cela dans les annonces qu'il fallait confirmer -parce que la pression était forte et l'engagement précis ! Il fallait décider de l'augmentation de la consultation des médecins à 20 euros avant le premier tour. Pourquoi avant le premier tour ! Nul ne le saura. Il ne s'agissait plus là de 5 %, mais de 20 % d'augmentation de revenus. On peut, ici ou là, justifier cette rémunération dans les zones difficiles, dans les zones rurales. Mais, au-delà même de la mesure, qu'elle est la contrepartie ? Qui paiera ? Nous le savons maintenant car ils finissent même parfois par dire la vérité. Ils l'ont dit, parce qu'il ne pouvait pas faire autrement : ce sera bien l'augmentation des cotisations sociales et de la CSG qui finira par régler l'addition de la consultation à 20 euros. Et que dire de ces promesses de dépenses publiques supplémentaires pour la Police (premier Conseil des Ministres), pour la Justice (deuxième Conseil des Ministres), pour la Défense (troisième Conseil des Ministres). Il n'y aura pas de quatrième Conseil des Ministres, puisque les élections vont venir.

Mais déjà se pose la question du financement de tout cela. La réponse a été trouvée par eux : c'est la commande d'un audit. À quoi sert un audit des finances publiques et des finances sociales ? Non pas à connaître la réalité, elle est déjà à la portée de tous les parlementaires, mais un audit sert à empêcher le respect des promesses faites avant les élections. Et, c'est pourquoi l'audit a été commandé dès à présent pour être livré à la fin du mois de juin. Et il servira à dire que tout ce qui a été prévu -par forcément au mieux des intérêts du pays- ne pourra finalement pas se faire. Et si nous aurions admis, sur un sujet, que nos adversaires aillent vite parce que c'était juste, parce que c'était légitime, c'est sur l'augmentation du SMIC. Mais Ils ont préféré dire que c'était contraire même à l'emploi, aux intérêts des entreprises que d'augmenter le SMIC. Ils auraient même trouvé un porte-parole éclairé pour défendre cette thèse : Francis MER lui-même, le Ministre MEDEF de l'Economie et des Finances -le MEDEFétant un élément de la majorité présidentielle et donc un parti constitutif de l'UMP. Francis MER, qui a le mérite de dire ce qu'il pense, s'est déclaré hostile à tout coup de pouce en matière de SMIC, justifiant son propos en précisant que, puisque cela n'était pas bon pour les entreprises, cela ne pouvait pas être bon pour les salariés. Voilà l'inspiration de Monsieur Francis Mer.

Mais, on aurait pu aussi, avant le 16 juin, avoir le texte sur le changement du statut pénal du Chef de l'Etat ! Mais, là aussi, une annonce importante a été faite : la Commission pourra peut-être être constituée avant les élections, mais le rapport ne sera connu qu'à la fin de l'année¿ Cela tombe bien. Il en est de même pour l'amnistie : rien à craindre ! Il y aura bien l'amnistie sur les contraventions, mais pas d'amnistie sur les délits politico-financiers. Ce serait trop voyant. Ils préféreront procéder autrement après les élections, s'ils en ont la capacité, à travers la réforme sur l'abus de bien social. Quand on ajoute ces promesses, ces annonces et ces décisions qui ne se prendront sans doute jamais, ces contradictions, ces publicités mensongères, c'est peut-être le premier délit d'abus de bien social en matière politique.

Rarement autant de moyens de l'Etat auront été utilisés au service d'une famille politique. Depuis maintenant près d'un mois, le gouvernement est en campagne ; il n'est qu'en campagne. Les Ministres sont pour la plupart candidats, les ministères sont vides et la communication est leur seul mode d'action. C'est Raymond Barre qui le disait récemment, insistant sur le gouvernement de la communication et ajoutant que Nicolas Sarkozy, en plus, fait de l'écume -je devrais ajouter avant de faire des vagues demain. Quant au Premier ministre, c'est un homme de publicité, de réclame, un professionnel de la propagande, un artisan habile d'une politique qui ne dit pas son nom, mais qui utilise tous les mots de la démagogie pour séduire. Il nous dit qu'il n'est pas en campagne, il est toujours en réunion publique. L'autre jour, il est allé rendre visite à la " France du Bas ". Il était chez V. Giscard d'Estaing pour parrainer la candidature du fils du précédent, Louis Joachin. Voilà ce que fait le Premier ministre depuis un mois. Qu'il fasse campagne, il en a bien le droit ; mais qu'au moins il vienne débattre avec la Gauche, qu'il vienne dire sa politique et déclarer ses intentions !

Et, comme si cela ne suffisait pas, voilà le Président de la République lui-même qui se met en action. C'était l'autre jour à Châteauroux (photographié au milieu des candidats de l'UMP) ; c'était sur France 3, hier. Que nous a-t-il dit ? D'abord un point que nous pouvons nous-mêmes appuyer : voter. Oui, il faut voter les 9 et 16 juin. Je suis d'autant plus convaincu que l'abstention, ce mal terrible qui frappe les plus pauvres, les plus démunis, les plus jeunes -ceux qui auraient même avantage à participer à une consultation pour en changer le sens et la nature-, fait d'abord du mal à la gauche bien plus qu'à la droite, et que de ce point de vue c'est une obligation morale -sans doute-, civique -certainement- mais aussi politique pour nous que de la réduire. Il faut ensuite, ainsi que nous l'a dit Jacques Chirac, voter pour une majorité cohérente. Là encore nous sommes d'accord : une majorité cohérente de gauche. Il n'y a que sur un point que nous sommes en divergence : il nous a quand même suggéré de voter pour l'UMP. Sans doute ses prédécesseurs s'y étaient parfois employés. Giscard d'Estaing, le premier, c'était " le bon choix " ; F. Mitterrand, en 1988, qui avait eu cette formule -entendue par tous les Français et qui demeure valable aujourd'hui- " il n'est pas sain qu'un seul parti gouverne à lui seul " -une nouvelle fois F. Mitterrand avait vu juste. Mais, en appuyant à ce point la nécessité d'un vote pour lui donner tous les pouvoirs, en affirmant la nécessité de faire le choix de l'UMP, le Chef de l'Etat qui était respectueux -jusqu'à présent- du mandat qui lui avait été confié le 5 mai, faire vivre la Démocratie, devenait tout simplement un chef de parti. Et puisqu'il s'est mis dans cette responsabilité-là et qu'il a dit qu'il exclurait de la majorité présidentielle tous ceux qui entretiennent des relations ambiguës avec l'extrême droite, il peut déjà décider, et ce serait finalement une bonne occasion de confirmer son propos, de mettre à l'écart Charles Millon et de demander à l'UMP de présenter un candidat ou de faire en sorte, en tout cas, que Charles Millon ne soit pas seul dans cette confrontation à se revendiquer de la majorité présidentielle.

La gauche, c'est vrai, a subi une terrible épreuve le 21 avril dernier. Une épreuve politique avec l'élimination de Lionel Jospin au premier tour, une épreuve aussi électorale à travers cette nécessité qui a été pour nous de voter pour notre adversaire afin de mettre de côté l'extrême droite. Ce fût également une épreuve morale et le départ de Lionel Jospin nous a tous attristés, parce que nous avions pour lui plus que de l'amitié : de la reconnaissance et de la fierté. Nous étions, avec lui, certains de disposer d'un homme d'Etat d'abord, courageux, toujours, honnête et soucieux du bien public. Lionel Jospin peut déjà être fier d'avoir été, sans doute, le Premier ministre qui a gouverné le plus longtemps dans la Vè République et peut-être le Premier ministre qui a gouverné le mieux aussi longtemps.

Mais, après ces épreuves morale, politique, la gauche a su collectivement se redresser. Le Parti socialiste d'abord, en se rassemblant et en partant en campagne avec le renouvellement nécessaire, l'expérience de beaucoup et la volonté de l'emporter. La Gauche unie qui a su, dans bon nombre de circonscriptions (près de 150), faire l'union à deux, trois ou quatre, mais l'union toujours pour écarter la menace de l'extrême droite et pour affirmer une attitude claire pour le second tour. Nul besoin de nous interroger. Nous n'avons pas besoin d'être interpellés sur ce que nous avons à faire par rapport à l'extrême droite -nous l'avons déjà montré lors du second tour de l'élection présidentielle. Nous savons bien que chaque fois que la somme des voix de toute la gauche et de l'extrême gauche ne nous laissera aucune chance de l'emporter au second tour, nous saurons prendre la décision souvent coûteuse -ou cruelle- pour la candidate ou le candidat, mais qui est la seule qui nous donne l'honneur de figurer dans la vie politique comme une grande force républicaine.

Mais, la Gauche a su aussi affirmer un programme, des idées, un projet. Face à cette recherche des intérêts particuliers, des corporatismes, à cette facilité à vouloir flatter les groupes de pression, la gauche -elle- doit servir exclusivement l'intérêt général. L'intérêt général, c'est la communauté de destin, c'est la volonté de vivre ensemble, mais de vivre mieux ensemble. L'intérêt général, c'est de penser et de vouloir que le chômage régresse et que l'emploi demeure la première priorité de l'action publique. Parce que, si nous avons été capables de réduire de près d'un million le nombre de chômeurs, il en reste toujours plus de deux millions, et combien de précaires et de sous emplois, de travailleurs pauvres qui nous interpellent, qui nous interrogent. Il nous faut donc, dans cette campagne, affirmer trois propositions fortes :

· La première : un contrat pour les chômeurs de longue durée qui doivent, à la lumière de l'expérience des emplois-jeunes, trouver la stabilité, la garantie du revenu et l'insertion dans l'entreprise ou dans les collectivités publiques. Il y a aussi le droit à la formation, à l'éducation tout au long de la vie. Le moyen donné à chacun de pouvoir accéder, à tout moment, au savoir, à la connaissance, aux nouvelles technologies, de faire que chaque salarié puisse avoir la chance d'une promotion sociale et que les chômeurs puissent avoir la garantie de retrouver dignement un reclassement et un nouvel emploi. Sans oublier le droit à la culture, à l'information, à la connaissance tout simplement pour que chacune et chacun, tout au long de sa vie -et surtout s'il n'a pas eu la chance d'avoir une éducation initiale forte et longue- de pouvoir, à son tour et à tout moment, redevenir ce qu'il avait rêvé d'être, c'est-à-dire un citoyen éclairé, capable de décrypter la complexité du monde et de s'affirmer comme citoyen à part entière. Et, si nous voulons lutter contre les causes du vote extrême dont nous connaissons la nature, nous savons qui il détourne d'abord : les plus pauvres, les plus modestes, les moins instruits, nous devons faire le pari de l'intelligence ; la seule réponse à la bêtise est le savoir, l'éducation et l'intelligence partagée.

· La deuxième : c'est l'idée de la République à travers des services publics présents, efficaces, capables de servir tous les Français sur tout le territoire, tous ceux qui y vivent, où qu'ils vivent. Des services publics pour l'éducation, pour la santé, pour les transports ; des services publics qui égalisent les conditions qui donnent à tout citoyen des droits et des devoirs. Nous devons aussi, dans cette vision républicaine, considérer que l'Etat ne peut pas tout. Et que si nous voulons affirmer une solidarité au plus près, il faut dans l'entreprise des syndicats plus forts, et tout simplement dans les petites entreprises des syndicats. Il faut qu'il y ait une vie associative riche, que chacun soit dans des réseaux de solidarité, que nul ne soit seul, livré à lui-même. La peur, c'est d'abord la solitude ; la crainte de l'autre, c'est d'abord l'incapacité à vivre avec l'autre. Et il nous faut, au-delà de ce que peuvent faire l'Etat, les collectivités locales, faire en sorte que notre pays vive dans un réseau d'initiatives, de démarches partagées. Nous sommes citoyens, nous voulons vivre ensemble et pas simplement les uns à côté des autres. La République, c'est un logement pour tous, sans doute, mais un logement digne et de qualité. Et c'est pourquoi, nous ne sortirons des conditions de la précarité, des conditions de la dureté sociale, des conditions du " mal vivre " que si nous cassons les ghettos dans lesquels sont enfermés pour toujours nos compatriotes les plus modestes, les plus pauvres et parfois ceux qui sont là depuis peu de temps, en France, et qui demandent -eux aussi- à s'intégrer autrement que dans des conditions précaires et difficiles. Et la République, c'est l'acceptation de la règle, le respect des autres. Cela veut dire sanction, oui, quand il y a acte de violence ou de délinquance, quand il y a oubli de la solidarité collective. Mais, il y a pour nous, parce que nous voyons plus loin que la punition ou la sanction nécessaire et légitime, le défi de l'éducation, de la prévention. Nous voulons, dans une société libre comme la nôtre, fière de ses valeurs, offrir comme perspective à la jeunesse des écoles plutôt que des prisons. C'est cela le sens de la démarche d'un socialiste. Il y a aussi dans cette campagne la nécessité de parler de solidarité entre les générations, de donner à la jeunesse les moyens d'étudier et de se former librement à travers un contrat avec la société, avec les contreparties qui sont indissociables d'une solidarité collective. Il faut également faire en sorte que les familles puissent concilier vie personnelle et vie professionnelle, ce qui suppose -en liaison avec les collectivités locales- de multiplier les efforts en matière de garde des enfants ou d'accompagnement de leurs loisirs. Il faut aussi une solidarité entre les générations à travers la volonté de la préservation de l'environnement, de l'écologie qui n'est rien d'autre que le trait d'union d'une humanité qui est, elle-même, éternelle et qui suppose qu'on fasse en sorte de donner aux générations qui viennent une terre en meilleur état que celle que nous avons reçue. Il y a la solidarité à l'égard des retraités, des actifs qui attendent depuis trop longtemps de pouvoir accéder enfin au repos. Nous devons donc dire clairement que ce sont les régimes de répartition qui doivent être la règle, que la capitalisation, les fonds de pension, l'épargne individuelle doivent être écartés et que le droit au départ à 60 ans doit être réaffirmé. Cela ne nous dispensera pas de décisions courageuses sur les cotisations, les durées, la pénibilité et que, si certaines catégories devront faire des efforts, d'autres doivent être dès à présent soulagées. Je pense notamment à celles et ceux qui ont cotisé parfois plus de 40 ans pour acquérir le droit à partir en retraite et qui, faute d'avoir 60 ans, en sont pour l'instant empêchés. Nous devons reprendre cette proposition et la faire nôtre dans le cadre de la réforme des retraites.

· La troisième : l'Europe. Nous devons, nous les socialistes, pour le temps qu'il nous reste dans cette campagne, parler de l'Europe. Curieuse idée qui voudrait qu'aujourd'hui nous parlions de ce qui est loin et de ce qui ne rapporte rien et qui peut parfois coûter très cher. C'est vrai que la communication sur le Sommet de Barcelone n'a pas fait que du bien. Parce que l'Europe, si elle n'est qu'une suite de décisions anonymes -et parfois non délibérées par les peuples- s'éloigne des citoyens. Le grand enjeu pour les socialistes, c'est toujours d'affirmer leur idéal européen, mais aussi de faire en sorte que cette Europe ne soit pas simplement celle des forces économiques qui la font vivre. Il faut donc une Europe politique, parce que nous avons besoin d'une Europe autonome, d'une Europe qui fasse ses choix, qui pèse sur le destin du monde, qui soit de nature à ne pas se laisser entraîner dans des conflits où elle ne veut pas aller, mais capable de régler des conflits qui, eux, ne doivent plus attendre quant à leur résolution. Nous devons, nous européen, être alliés avec les Etats-Unis d'Amérique, mais capables de mener la politique que nous entendons la meilleure pour le continent et pour le monde. Et l'Europe doit être aussi plus sociale, si elle veut être une Europe humaine. L'Europe sociale, c'est l'harmonisation par le haut ; l'Europe sociale, c'est une Europe qui ne se confond pas avec les régimes de protection sociale de chacune des nations qui la composent ; c'est une Europe qui donne des garanties et qui n'affaiblit pas les droits. L'Europe sociale, c'est une Europe capable de défendre un modèle de civilisation. L'Europe sociale, c'est aussi une Europe culturelle qui affirme sa spécificité, son identité, sa nature même ; l'Europe sociale, c'est une Europe qui donne à tous les syndicats une dimension pour agir ; l'Europe sociale, c'est celle qui forme une démocratie sociale à l'échelle du continent pour fixer les règles collectives. L'Europe sociale, c'est une Europe qui empêche les délocalisations, le dumping fiscal et qui permet, peut-être avec de la volonté, l'introduction de la taxe sur les capitaux spéculatifs. Et là, les socialistes ont une responsabilité particulière. L'Europe va mal. L'Europe est atteinte du même mal que celui que nous avons constaté le 21 avril dernier en France : la progression du populisme, le doute sur la politique, l'éloignement par rapport aux enjeux internationaux, la crispation identitaire, le repli sur soi, la crainte de l'étranger. Si l'Europe ne se guérit pas avec les idées du progrès, il y aura -élection après élection- cette montée des tensions. Et les conservateurs, sans que cela ne leur fasse beaucoup de peine ou de mal, s'allieront avec l'extrême droite et formeront des coalitions qui banaliseront la construction européenne et surtout atteindront finalement ce qui fait notre idéal commun. Si la gauche européenne, dans toute sa dimension, ne prend pas la mesure du défi qui lui est lancé, alors elle laissera faire, alors elle sera à chaque fois victime de la démagogie, du populisme et de la peur. C'est pourquoi, les élections législatives en France sont aussi des élections européennes. Lorsque le 21 avril, nous avons su qui étaient les deux protagonistes du second tour, ce ne fut pas simplement une blessure en France, ce fut aussi pour les Européens une cicatrice qui ne s'est pas encore refermée.

CONCLUSION

La campagne du premier tour est bientôt achevée dans un climat étrange. La droite fait comme si elle avait déjà gagné sur la base de sondages et de certitudes liées souvent à l'occupation des palais nationaux qui donnent le sentiment qu'on peut y rester toute sa vie. C'était déjà son attitude en 1997, après la dissolution ; elle n'imaginait pas perdre sinon pourquoi aurait-elle pris cette décision.

Encore aujourd'hui, rien n'est acquis et rien n'est joué. Et notre peuple n'apprécie guère que l'on décide avant que lui-même ne se soit prononcé. L'extrême droite, elle, fait une campagne en silence ; elle se tait ; elle profite de la place qui lui est laissée vacante par une droite qui n'affirme rien de ses intentions. Elle sait que c'est dans la non-campagne de ses concurrents de droite qu'elle fait ses meilleurs résultats.

Alors, dans ce contexte, la gauche se bat avec ses moyens, c'est-à-dire d'abord avec ses militants, ses sympathisants, ce peuple de gauche qui a tant pleuré le 21 avril et qui veut retrouver l'espoir et la fier

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