Interview de Mme Roselyne Bachelot-Narquin, ministre de l'écologie et du développement durable, à Europe 1 le 23 juillet 2002, sur les dates d'ouverture de la chasse aux oiseaux migrateurs, l'autorisation des nouvelles expériences de culture d'OGM, la qualité de l'eau et la préparation du sommet du développement durable. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Roselyne Bachelot-Narquin, ministre de l'écologie et du développement durable, à Europe 1 le 23 juillet 2002, sur les dates d'ouverture de la chasse aux oiseaux migrateurs, l'autorisation des nouvelles expériences de culture d'OGM, la qualité de l'eau et la préparation du sommet du développement durable.

Personnalité, fonction : BACHELOT NARQUIN Roselyne, DORVILLE Jerôme.

FRANCE. Ministre de l'écologie et du développement durable

ti : J. Dorville - Commençons par un sujet brûlant : la chasse aux oiseaux migrateurs. Vous avez abrogé tout récemment le décret pris un peu péniblement par vos prédécesseurs, D. Voynet puis Y. Cochet. Et vous étendez les périodes de chasse au gibier d'eau et aux oiseaux migrateurs. Vous savez ce qu'on va dire : vous cédez au lobby des chasseurs...

- "J'ai voulu d'abord réconcilier. La chasse, c'est un patrimoine culturel. J'ai voulu aussi rappeler, comme le pense l'Europe, que les dates d'ouverture et de fermeture de chasse sont de la responsabilité des Etats, mais sur des critères scientifiques bien précis. J'ai donc pris la tâche des scientifiques, pour voir si on pouvait étendre les dates de chasse. J'ai d'abord obéi à un principe : d'abord, l'union gouvernementale ; je mène cette affaire avec le Premier ministre, bien entendu. Et j'ai voulu réconcilier les hommes de bonne volonté, c'est-à-dire, d'un côté, les protecteurs de la nature qui pensent que la chasse fait partie du patrimoine culturel, et de l'autre côté, les chasseurs qui veulent faire une chasse durable, c'est-à-dire qui pensent qu'on ne peut pas tirer les oiseaux migrateurs à tout moment, parce qu'ils veulent que leurs enfants et leurs petits-enfants puissent chasser à leur tour. Si vous voulez bien, je vais prendre quelques exemples. Mon prédécesseur avait fixé les dates d'ouverture de chasse, quels que soient les aspects, au 1er septembre."

De façon uniforme.

- "De façon uniforme mais cela ne se passe pas comme ça dans la vie. Par exemple, pour le colvert, on sait que sur les 1,5 million de colverts, il n'y en a plus que 5 % d'origine sauvage, les autres sont des canards lâchés. J'ai donc décidé, sur des critères scientifiques, de fixer l'ouverture de la chasse au 10 août dans le domaine public maritime et hors du domaine public maritime, le 17 août. Le canard chipeau, lui aussi, on pouvait le chasser à partir du 1er septembre. J'ai décidé de pouvoir le chasser le deuxième samedi d'août dans le domaine public maritime, parce qu'il ne se reproduit pas dans le domaine public maritime. La tourterelle des bois, elle s'ouvrait le 1er septembre, je la laisse au 1er septembre."

Donc, des périodes de chasse différenciées selon les espèces ?

- "Différenciées. Le pluvier doré, est-ce que ça vous intéresse J. Dorville ?"

Ca m'inspire...

- "Pour le pluvier doré, le premier samedi d'août, parce que, là aussi, le rapport d'un réseau qui s'appelle Ornis, un réseau scientifique, disait même qu'on pouvait le chasser sans doute dès le 20 juillet. J'ai décidé le 1er août. Donc, je ne cède pas un lobby, quel qu'il soit, je me bats sur des critères scientifiques et j'ai fourni, à l'appui du décret et des arrêtés d'ouverture de chasse, ces éléments scientifiques. Et je réconcilie autour d'un axe fort : la création d'un observatoire de la faune sauvage, sur lequel m'ont donné leur agrément, les associations de protection de la nature et les chasseurs, pour suivre cette affaire en direct."

Mais vous savez qu'à chaque fois que les pouvoirs publics ont voulu étendre les périodes de chasse de ces gibiers, le Conseil d'Etat ou la Cour européenne de justice ont toujours mis des bâtons dans les roues du gouvernement. Là encore, les écologistes vont sans doute saisir le Conseil d'Etat et vous aurez sans doute à remettre ce dossier sur le chantier ?

- "Oui, parce qu'à chaque fois qu'on a voulu étendre les périodes de chasse, on ne s'est pas assuré de présenter un dossier scientifique construit. C'est ce que j'ai voulu faire à l'appui des décisions que j'ai prises. C'est la raison pour laquelle, d'ailleurs, le Premier ministre avait nommé un expert, pour qu'il puisse prendre la tâche des autorités européennes, qu'il puisse collecter les éléments scientifiques, pour qu'à l'appui de ce que je propose, à travers le décret créant l'Observatoire de la faune sauvage, et renvoyant à des arrêtés différenciés selon des espèces, on puisse avoir un dossier scientifique substantiel."

Vous avez pris une autre décision tout récemment avec votre collègue de l'Agriculture, H. Gaymard : c'est l'autorisation de nouvelles expériences OGM en plein champ. Il y la betterave, la pomme de terre, du maïs, du colza, dans une petite dizaine de sites je crois. Là encore, c'est quelque chose qui va peut-être inquiéter les défenseurs de l'environnement ?

- "Sur cette affaire des OGM, je veux d'abord dire une chose très claire : nous ne sommes pas revenus sur le moratoire qui ne permet pas de nouvelles autorisations de mise sur le marché. Mes prédécesseurs avaient décidé d'un certain nombre de législations, de réglementations, en particulier que les autorisations d'essais en plein champ seraient soumises à une commission de génie biomoléculaire. J'ai mis mes pas dans les leurs. Cette commission génie biomoléculaire avait donné un avis positif sur dix autorisations d'essais en plein champ d'OGM. Nous en avons retenu finalement huit, qui nous paraissaient intéressantes. Il faut pouvoir les tester. Il y a quand même une chose sur laquelle je souhaiterais avancer, c'est que j'ai découvert avec étonnement, qu'on pouvait faire un essai d'OGM sans en avertir les autorités locales."

Les autorités et la population ?

- "Voilà. Tout cela n'est pas bien..."

Ca alimente l'inquiétude et la suspicion...

- "...ça alimente l'inquiétude. J'ai souhaité que le ministère dont j'ai la responsabilité, travaille sous le signe de la sécurité, bien sûr, mais de la transparence et de la participation. Et je ferai des propositions au Premier ministre pour que l'information préalable du public soit faite systématiquement."

Mais est-ce qu'en relançant ces expériences, ces expérimentations OGM vous n'allez pas, si j'ose dire, donner du grain à moudre à J. Bové et à ses amis ?

- "Là-dessus, il faut réconcilier, il faut informer, il faut aussi expérimenter. Je souhaite privilégier des démarches d'expertise, des démarches scientifiques, m'entourer des avis, non pas "d'excités", mais d'experts. Et en ce domaine, la commission de génie biomoléculaire réunie sur cette affaire, a donné son accord. Je préfère m'adresser à ceux-là plutôt qu'à ceux-ci."

Autre chantier en cours : la qualité de l'eau. Vous avez laissé dans les tiroirs le précédent projet de loi qui avait été élaboré par votre prédécesseur, Y. Cochet, qui avait déjà eu beaucoup de mal à aboutir à un résultat. Est-ce que cela veut dire que vous allez abandonner ce qui faisait l'ossature de ce texte, c'est-à-dire le principe du "pollueur-payeur"?

- "Non, bien sûr. C'est un principe fondateur pour ce qui concerne la protection de l'environnement. Mais je suis trouvée devant un projet de loi qui était à la fois technocratique et complexe. On a employé le terme "d'usine à gaz" et je pense que là, il était particulièrement adapté. C'était un texte trop centralisé alors que la gestion de l'eau ne peut se faire qu'au plus près du terrain. Et c'était un texte pas assez concerté, qui avait réussi à mettre l'ensemble des acteurs - industriels, agriculteurs, associations, collectivités territoriales - contre lui. J'ai donc décidé de reprendre la concertation pour un texte que nous allons étudier tout au long de l'année 2003. Mais nous n'allons pas rester les bras ballants, puisque la réflexion sur la décentralisation, commencée par J.-P. Raffarin, va permettre de situer l'architecture de responsabilité. Nous allons certainement adapter, transposer en droit français, un certain nombre de directives européennes, et en particulier la directive-cadre sur l'eau. Et puis, sur le terrain, je suis allée avec H. Gaymard en Bretagne, la semaine dernière..."

Vous êtes allés voir les agriculteurs...

- "On est allés voir les agriculteurs et on leur a dit : "on est fermes sur les objectifs - parce qu'il y a vraiment un problème d'eau -, mais on va être souples sur les méthodes et on va vous aider à remplir vos obligations". D'ailleurs, ma volonté, c'est finalement non pas de "fouetter", si j'ose dire, ceux qui ne font pas tous les efforts, mais de récompenser ceux qui en font. Cet objectif de responsabilisation, c'est ce qui marche dans une société moderne."

Vous êtes aussi ministre du Développement durable. Fin août, il y a le Sommet de Johannesburg, en Afrique du Sud, dix ans après le Sommet de Rio. Sommet de Rio, d'ailleurs, dont on dit qu'il ne reste plus grand-chose, sinon dans l'esprit... Est-ce que là, vous espérez quand même des résultats concrets pour les décennies à venir ?'

- "Je dois vous dire que j'ai eu très peur pour le sommet de Johannesburg après la conférence préparatoire de Bali. Mais je veux saluer l'action de ma secrétaire d'Etat, T. Saïfi, qui s'est vraiment totalement impliquée dans les questions de développement durable, qui a multiplié les contacts, qui a participé des Assises de Rennes avec les associations, avec les ONG, pour prévoir des actions concrètes."

Mais concrètement, qu'est-ce que vous espérez ?

- "Nous voulons faire plusieurs choses : un plan d'action générale, des actions générales et puis des actions type 2. La France pousse sur trois dossiers : l'eau, l'énergie et la biodiversité. Les objectifs sont concrets : c'est, en dix ans, diminuer pour moitié le nombre d'humains qui n'ont pas accès à une source d'électricité fiable. Il y en a deux milliards actuellement sur les six milliards d'humains. Diminuer de 50 % les gens qui n'ont pas accès à une source d'eau sûre et potable. Voilà les objectifs concrets sur lesquels nous allons mobiliser, à la fois des actions gouvernementales, des actions non-gouvernementales d'associations, de collectivités territoriales et d'entreprises."

Et pour cela, il faudra que la France fasse un sacré effort pour l'aide au développement qui, ces dernières années, a eu tendance à diminuer ?

- "Voilà. Le président de la République, quand il est allé à la conférence de Monterey, en pleine campagne électorale - certains le lui avaient reproché d'ailleurs, il était allé faire entendre la voix des sans voix... - a fixé l'objectif que nous soyons à 0,7 % du PIB pour l'aide au développement. Et je crois que c'est possible, ce sera possible."

(source : Premier ministre, Service d'information du gouvernement, le 23 juillet 2002)

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