Interview de M. Noël Mamère, député des Verts, à Europe 1 le 2 août 2002, sur le bilan de la session extraordinaire parlementaire, l'ouverture de la chasse, la rémunération des ministres, la loi sécurité notamment les dispositions applicables aux enfants de 10 à 13 ans, les conditions de détention et le projet de loi de réforme de la justice. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Noël Mamère, député des Verts, à Europe 1 le 2 août 2002, sur le bilan de la session extraordinaire parlementaire, l'ouverture de la chasse, la rémunération des ministres, la loi sécurité notamment les dispositions applicables aux enfants de 10 à 13 ans, les conditions de détention et le projet de loi de réforme de la justice.

Personnalité, fonction : MAMERE Nöel, DHUEZ Jean-michel.

FRANCE. Les Verts, député

ti : J.-M. Dhuez - Tout d'abord, l'actualité de la nuit. C'est l'adoption définitive au Parlement des contrats-jeunes, un CDI pour les 16-22 ans sans qualification. La gauche a voté contre. Pour vous, ces contrats-jeunes ne sont pas une bonne chose ?

- "Non, ce n'est pas une bonne chose, pour une raison très simple, c'est que cette loi n'exige pas que ces contrats-jeunes s'accompagnent de formation. Donc, les patrons peuvent utiliser les CDI comme ils voudront en bénéficiant d'exonération de charges et ils ne feront pas entrer les jeunes dans un parcours de formation et de qualification, ce qui est pourtant extrêmement nécessaire. On a vu comment le travail par intérim avait tué la formation, puisque les jeunes, en deux ou trois week-ends, pouvaient gagner l'équivalent d'un mois de travail, mais n'entraient plus dans cycle de formation, je l'ai vu dans ma commune, nous le verrons encore une fois avec ces contrats-jeunes qui sont des emplois au rabais pour satisfaire les patrons."

Cela va quand même permettre à 300 000 jeunes de trouver un emploi.

- "Trouver un emploi, c'est une chose, mais est-ce que c'est un emploi durable, un emploi pérenne ? Trouver un emploi temporaire, c'est une chose, trouver un emploi pérenne, c'en est une autre. Or, on ne peut pas demander à des jeunes, aujourd'hui sans formation, d'entrer dans des emplois sans que les patrons soient obligés de les faire entrer dans un cycle de formation."

Mais les patrons, justement, ont promis de leur apporter une formation. Il faut leur faire confiance.

- "Oui, mais les patrons avaient promis, quand Balladur leur avait donné 80 millions de francs, de créer des emplois et ils n'ont pas créé d'emplois. Ce ne sont pas les promesses qu'on attend des patrons, ce sont des exigences que doit formuler le législateur."

L'autre actualité qui vous concerne directement porte sur la chasse. Hier, le Conseil d'Etat a interdit l'ouverture, la semaine prochaine, de la chasse au canard. C'est une victoire pour les écologistes ?

- "On joue à ce jeu depuis maintenant plusieurs années. C'était évident que le Conseil d'Etat allait casser les décrets du Premier ministre, pour une raison simple : c'est qu'il y a une directive européenne et que nous sommes dans un Etat de droit et que le Conseil d'Etat applique les directives européennes qui s'imposent au droit français. On peut jouer à ce jeu du chat et de la souris encore pendant longtemps... La réalité, c'est que la France veut être une exception au milieu des autres pays de l'Union européenne. La France a signé la directive "oiseaux" il y a déjà plus de vingt-cinq maintenant, et elle doit l'appliquer. Que l'on s'amuse, quand on est au gouvernement, à flatter un groupe de pression qui s'appelle les chasseurs - ce ne sont pas tous les chasseurs, c'est le CPNT - ne me semble pas être une formule qui correspond à l'intérêt général."

Pour le Gouvernement, c'est quand même un échec par rapport aux promesses qui avaient été faites ?

- "Le Gouvernement savait très bien qu'en formulant ces promesses et en prononçant ces décrets, il allait se faire retoquer, comme on dit, par le Conseil d'Etat. Personne n'était dupe dans cette affaire. D'ailleurs, le président de la Fédération des chasseurs l'avait dit de manière très claire."

C'est quand même assez confus ces dates d'ouverture de la chasse. On pourra commencer la chasse pour certains oiseaux dès ce week-end... Qu'est-ce qu'il faudrait pour unifier tout cela ?

- "Selon moi et selon les défenseurs de la nature, selon les associations et selon certains chasseurs - je pense notamment à l'Association nationale pour une chasse écologiquement responsable, et à tous ceux qui veulent pratiquer la chasse responsable, tous ceux qui ne sont pas contre la chasse -, l'idée c'est d'appliquer la directive européenne "oiseaux". Cette directive a peut-être des côtés un petit peu coercitifs. On aurait pu discuter avec la Commission si on s'y était pris autrement. Mais la réalité c'est qu'il faut protéger les espèces menacées, protéger les migrateurs lorsqu'ils sont en période de nidification. Pour cela, il y a eu des enquêtes scientifiques très sérieuses qui ont été menées, je ne vois pas pourquoi on les met en cause. Il faut s'y fier. Il faut que les chasseurs sachent une chose simple : c'est qu'on n'adapte pas la réalité à la tradition, qu'on n'a pas vu beaucoup de chasseurs, il y a vingt ou vingt-cinq ans, quand on protestait contre l'agriculture industrielle, contre l'assèchement des zones humides, contre les pesticides qui ont tué beaucoup de gibiers. Si aujourd'hui il y a moins de gibiers, c'est parce qu'on a bouleversé la nature et les équilibres écologiques."

La chasse n'est pas seule responsable ?

- "Bien sûr que non, et ce n'est pas ce je vous dis. Je vous dis que le premier responsable du bouleversement des équilibres écologiques, c'est l'agro-business, c'est l'assèchement des marécages, c'est le passage d'autoroutes dans des endroits où il y avait du gibier, c'est le remembrement. Et donc que les chasseurs ne viennent pas aujourd'hui dire que c'est la faute des Verts, alors que ceux-ci se sont battus et il n'y avait aucun chasseur à leurs côtés à l'époque. Mais qu'ils mettent [plutôt] en cause une certaine forme de développement !"

J. Bové a été libéré hier. Vous lui aviez rendu visite pendant sa détention. Il parle de "la France du sous-sol" à propos des prisonniers. Est-ce une formule ou c'est un constat réel ?

- "Moi, j'ai même parlé de France des catacombes. Oui, il a raison de le dire, parce que les conditions qui lui étaient faites n'étaient pas les pires - J. Bové était dans une cellule individuelle -, mais des conditions de droit commun. Il n'a pas eu d'avantages particuliers. Il n'était pas, comme on dit, dans un "quartier de VIP", parce qu'il n'y en a pas à Villeneuve-les-Maguelonne. J'ai pu faire comme lui les mêmes constats, non pas parce que j'ai été emprisonné, mais parce que je faisais partie de la commission d'enquête parlementaire sur les prisons. La dernière fois que nous sommes allés visiter une prison avec Y. Cochet et M. Billard, mes deux collègues Verts députés, c'était la prison de la Santé. A la prison de la Santé, il y avait 900 détenus au mois de décembre dernier, il y en a 1 400 aujourd'hui. Vous avez des cellules à la Maison d'arrêt de la Santé, comme à la Maison de Draguignan, chez moi dans le Bordelais, où il y a trois détenus dans une cellule qui fait un peu plus de 15 mètres carrés. Les conditions sont absolument inacceptables ; on ne traite pas les détenus comme des citoyens. Ce que je trouve lamentable, c'est que la gauche comme la droite se soient empressées d'oublier le rapport que nous avions adopté à l'unanimité des députés de droite et de gauche, après cette commission d'enquête parlementaire, qui avait été suscitée par le livre du Dr Vasseur, et qu'aujourdhui, le projet Perben insiste encore sur l'emprisonnement comme seule solution à la réinsertion, comme si l'emprisonnement, comme si la prison réinséraient."

Ce projet de D. Perben de réforme de la justice ne vous plaît pas beaucoup ?

- "Ce n'est pas qu'il ne me plaît pas, c'est que je pense que ce Gouvernement tâtonne aussi bien sur les questions économiques et sociales - on l'a vu avec le Smic, avec les tarifs publics - et il bastonne sur les liberté. Il a bastonné avec la loi sécurité du ministre de l'Intérieur qui stigmatise un certain nombre de population - je pense en particulier aux jeunes des cités, aux immigrés et aux gens du voyage. Et, aujourd'hui, ce projet de loi sur la justice est un projet de loi régressif, qui enferme les jeunes de 10 à 13 ans. Mais un jeune, comme l'a très bien souligné R. Badinter, ce n'est pas un adulte en miniature, c'est un homme qui est en formation et en développement et qui doit être traité comme tel, et puis remettre en cause l'ordonnance de 1945, ce n'est pas conforme, c'est même l'exact contraire de ce que prône la Convention européenne des droits de l'enfant."

Il n'y a quand même pas que l'enfermement, parce qu'il y a des sanctions éducatives qui sont prévues.

- "Mais c'est quoi ces sanctions éducatives ? Excusez-moi de vous le dire, ces sanctions éducatives ce sont les centres fermés."

Non, c'est également des stages de formation civique...

- "Avec combien de créations d'emploi d'éducateur de rue, combien de renforcement des moyens de la protection judiciaire de la jeunesse, avec combien d'assistantes sociales ? Vous savez combien il y a d'assistantes à la Maison d'arrêt de la Santé ? Il y en a une pour 200 détenus. Alors, il ne faut pas nous dire qu'il y a des dispositions éducatives. Ce n'est pas en tout cas au maire que je suis qu'il faut le dire, alors que rien n'a été dit sur les éducateurs de rue, sur la protection judiciaire de la jeunesse, sur les médiateurs. En plus, on crée des juges au rabais, qui vont pouvoir prendre des dispositions pénales alors qu'ils ne sont pas des juges professionnels. C'est une régression de la justice et une régression des libertés. Et quand je vois ce qui s'est passé à Pantin, où il y a eu un bastonnage entre des policiers et des jeunes, qui en avaient assez de se faire agresser et de se faire humilier pour quelques barres de shit, mais pourquoi demande-t-on aux GIR d'aller chez les gens du voyage et pourquoi ne vont-ils pas, par exemple, dans les boîtes branchées où il y a quelques membres de la jet-set, quelques patrons ?"

C'est là où se trouve la délinquance ?

- "Il y a aussi de la délinquance. Il faut arrêtez de dire que la délinquance est toujours d'un seul côté. Qu'est-ce qu'elle a fait, la juge Joly ? Elle est repartie en Norvège, parce qu'elle n'a pas réussi, comme d'autres juges, à mater la délinquance économique, qui est une forme de délinquance aussi très grave. Donc, il faut arrêter de dire que la délinquance est toujours d'un côté. Nous sommes, les Verts, pour qu'il y ait des réparations, pour qu'il y ait des sanctions. Mais trouvons des moyens, comme l'a fait le juge Rosenczveig à Bobigny et d'autres, d'imaginer des peines de substitution à la prison, et des peines qui facilitent la réinsertion."

L'autre grand dossier du moment aussi, c'est l'augmentation de la rémunération des ministres. 70 % c'est une belle progression ?

- "C'est le moins qu'on puisse dire."

Cela ne vous donne pas envie d'être ministre ?

- "Non, pas du tout. D'abord, parce que quand on veut gagner de l'argent, ce n'est pas ministre qu'on devient, c'est patron d'entreprise. Vous avez vu ce que gagnait monsieur Messier, même viré, et ce que gagnent quelques autres. Le problème n'est pas de savoir si les ministres doivent être sous-payés ou surpayés. Ils doivent être indemnisés en fonction des importantes responsabilités à la tête desquelles ils se trouvent. Donc qu'ils bénéficient d'une indemnité confortable, cela me paraît normal. Mais qu'au moment où le Gouvernement lui-même refuse d'augmenter le Smic et d'aider les petits salariés, ceux qui sont justement de la France d'en bas, et qu'ils décident de s'accorder 70 % d'augmentation, cela me paraît tout à fait inconvenant et cela a un côté un peu obscène."

Pourtant, c'est venu de la gauche ?

- "Oui, c'est venu de M. Charasse. Mais M. Charasse n'est pas ce que l'on peut qualifier de parangon et de paradigme de la gauche, franchement. Ce que je voulais vous dire, c'est qu'il y en a un qui a fait une chose bien, c'est Jospin, quand il a décidé, à la fin de son gouvernement, de remettre l'ensemble de ce qu'on appelle les fonds secrets à la Banque de France. Donc, il est sorti d'une hypocrisie. Il est donc normal que les ministres soient augmentés, puisqu'ils ne peuvent plus bénéficier de ces fonds secrets, que cette augmentation se fasse dans la transparence. 70 %, c'est énorme et ce n'était certainement pas le moment. Il y avait d'autres secteurs de la société française que l'on pouvait augmenter, qu'on ne vienne pas me dire que les ministres sont à la rue !"

La session extraordinaire de la nouvelle assemblée s'achève ce week-end. Vous avez trois députés Verts. Quel bilan vous tirez ?

- "C'est difficile de tirer un bilan d'une session extraordinaire qui a commencé en juillet et qui se termine un mois plus tard. Le bilan, c'est le bilan d'un Gouvernement qui a voulu traiter en urgence des sujets qui méritaient beaucoup plus de débats publics, beaucoup plus de débats dans la société ; je pense à tout ce qui concerne les questions liées à loi de monsieur Sarkozy et à la loi de monsieur Perben, je pense aussi aux contrats-jeunes. On est face à une droite qui est vraiment la droite, une droite conservatrice qui fait une politique de droite pour les plus favorisés, et qui oublie complètement que le président de la République n'est devenu le Président que parce qu'il y a une forte mobilisation de la gauche pour barrer Le Pen, et que Chirac, sur son nom et sur son programme n'a fait que 19,5 % ; cette droite qui, avec monsieur Juppé, disait que lorsque les enfants descendaient dans la rue pour se mobiliser pour la République, c'était déplacé. Ceux-là se sont empressés d'oublier par qui ils ont été élus. Ils sont en train de faire la politique de la droite en oubliant qu'il y a tout un tas de Français qui, aujourd'hui, attendent le relèvement des minima sociaux, qui attendent un relèvement du Smic et une amélioration de leurs conditions sociales."

Une toute dernière question, avec une réponse assez rapide : D. Strauss-Kahn souhaite un grand parti de gauche à l'image de l'UMP qui existe à droite. Etes-vous prêt à rejoindre une telle formation ?

- "Il nous avait déjà fait le coup. La réponse est non. La gauche ne sera forte que si elle sait respecter ses diversités. Les Verts n'ont rien à faire avec le Parti socialiste ou le Parti communiste français. Ils doivent apporter leurs spécificités à la gauche."

Même si vous n'avez que trois députés ?

- "Mais trois députés, c'est une chose, mais nous avons des milliers d'élus, nous avons des maires, nous avons des adjoints, nous avons des conseillers régionaux et nous avons un parti qui a vu augmenter ses adhésions de plus de 3 000 personnes."

(source : Premier ministre, Service d'information du gouvernement, le 2 août 2002)

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