Interview de M. Jean-Michel Lemétayer, président de la FNSEA à Europe 1 le 11 juillet 2002, sur le projet de la Commission européenne de réforme de la PAC et notamment la réduction des aides à l'agriculture de 3% pour tous les pays de l'Union. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Michel Lemétayer, président de la FNSEA à Europe 1 le 11 juillet 2002, sur le projet de la Commission européenne de réforme de la PAC et notamment la réduction des aides à l'agriculture de 3% pour tous les pays de l'Union.

Personnalité, fonction : LEMETAYER Jean-Michel, ELKABBACH JEAN Pierre, PISANI Edgar.

FRANCE. FNSEA, président

ti : J.-P. Elkabbach Le branle-bas de combat chez les paysans d'Europe, qui revêtent déjà armures, casques et cuirasses, commence. La Commission de Bruxelles a voté hier un projet de réforme de la Pac.
Je vous réserve pour tout à l'heure, monsieur le président de la FNSEA, une petite surprise. Vous êtes à Bruxelles pour organiser dès aujourd'hui avec les Allemands les premières protestations. Quelles seront tout de suite les formes du refus et le calendrier?

- "Les formes du refus, c'est d'abord par ce qu'on a commencé hier en rencontrant notre ministre. C'est, aujourd'hui à Bruxelles, avec l'ensemble des organisations professionnelles agricoles européennes, le rendez-vous avec monsieur Fischler pour lui dire très clairement ce que nous pensons de son projet."

Du mal ?

- "Oui, du mal, notamment sur la manière dont il présente les choses à l'opinion. Et puis c'est le président de la République, parce qu'il s'adressera à la nation dans quelques jours. J'espère qu'il parlera d'agriculture et des ambitions du commissaire européen. Je vais rencontrer le Premier ministre dans deux semaines, et puis j'appelle aussi mes responsables départementaux à aller le plus rapidement possible à la rencontre de leurs nouveaux parlementaires, leurs députés récemment élus, pour leur expliquer un peu les conséquences de ce projet sur l'agriculture française, et puis tout simplement sur notre territoire."

Donc première étape, pression sur les parlementaires. Ensuite, vous imaginez des actions en Europe ou dans les pays respectifs des gens qui vous soutiennent ?

- "Je crois que l'action va être double. Il faut qu'elle soit dans chacun de nos pays et il faut qu'elle soit aussi européenne, parce qu'à l'égard de la Commission, on a besoin de se montrer unis, nous, en tout cas professionnellement parlant, pour montrer que le projet agricole que nous propose monsieur Fischler n'est pas celui qu'attendent les paysans européens."

Monsieur Fischler dit "plutôt la qualité que la quantité". Et Bruxelles suggère, il faut le rappeler, de couper tout lien entre le niveau de production et les aides, et d'offrir 300.000 euros par an par exploitation. Cela ne vous plaît pas ?

- "Non. D'abord 300.000 euros par an, c'est un plafond qu'il propose au niveau des aides. Personnellement, je n'ai d'ailleurs jamais été opposé à un plafonnement des aides. Monsieur Fischler accuse aussi le productivisme. Je voudrais rappeler quand même que les aides actuellement ne sont plus liés directement aux produits. Pour prendre l'exemple le plus simple d'un céréalier qui, dans un même département, touche la même aide à l'hectare : il touche la même aide, qu'il produise 50 quintaux à l'hectare ou 90 quintaux à l'hectare."

Si Fischler, que vous allez voir tout à l'heure - l'Autrichien barbu, qui est un spécialiste de l'agriculture - n'en démord pas, qu'est-ce que vous faites ?

- "Le débat va être long. Je rappelle simplement que l'Union européenne est actuellement sous présidence danoise, depuis le 1er juillet, et que cette présidence a prévu comme principale action, le dossier de l'élargissement qui, pour nous, est prioritaire dans le calendrier, parce que ce que l'on reproche aussi au commissaire Fischler, c'est de ne pas respecter le calendrier arrêté à Berlin. Il y a deux négociations importantes avant qu'on parle d'adaptation de notre politique agricole pour laquelle nous pouvons être d'accord sur un certain nombre d'évolutions, c'est-à-dire l'élargissement, quelles sont les conditions d'entrée des dix pays qui vont rentrer en 2015 ..."

Dont la Pologne agricole ?

- "Absolument, avec des pays très agricoles comme la Pologne. Ils sont en train de négocier sur les bases de la politique agricole actuelle."

Bruxelles préfère un compromis dès 2003, c'est-à-dire l'année prochaine et l'application dès 2004. Vous, vous dites avant 2000 combien ?

- "Je trouve surprenant qu'au moment où les Américains apportent encore plus de soutien à leur agriculture, nous, on change de cap. Si on avait eu à changer de cap, j'aurais aimé que le commissaire Fischler parle davantage des marchés et des prix agricoles payés aux producteurs."

On va revenir tout à l'heure sur le calendrier. J'ai dit tout à l'heure que je vous réservais une petite surprise. Créée à l'époque du général De Gaulle, vous le savez, la Pac a deux papas : feu le hollandais S. Mansholt, et le français E. Pisani. Aujourd'hui, monsieur Pisani rend visite à des fermiers de l'Amérique de l'Ouest, précisément. Avec neuf heures de décalage horaire et en direct : [...]
E. Pisani, le productivisme, avec ses montagnes de beurre, de fruits et ses lacs de lait, c'est donc vous ?

E. Pisani : "Oui. Je ne regrette pas d'avoir à l'époque été productiviste. En effet, quand j'ai été aux affaires, l'Europe n'était pas autosuffisante et le problème était de compenser les dégâts qu'avaient procurés chez nous l'Occupation, la guerre, etc..."

Il y avait plus de paysans ?

E. Pisani : "Le productivisme que nous avons mis en place a eu des résultats positifs. Il a eu en particulier pour résultat subsidiaire de libérer une partie de la main d'oeuvre agricole dont le développement industriel de la France avait besoin. Mais à partir de 1972-1975, les conditions avaient complètement changé. Il aurait fallu changer alors de politique."

Aujourd'hui, vous rédigez un livre sur l'agriculture de demain. Quel en sera le titre ?

E. Pisani : "Je prépare un livre qui, en effet, paraîtra dans quelques mois, qui s'intitulera sans doute "J'ai été productiviste hier". Cela veut dire que je ne le suis plus aujourd'hui."

Cela veut dire que vous présentez une sorte de mea culpa ?

E. Pisani : "Non, puisque les temps ont changé ; les mêmes attitudes ne correspondaient pas à la situation d'alors et à la situation d'aujourd'hui. Alors, il fallait compenser un déficit. Maintenant, nous nous trouvons dans une situation d'excédents et, pour ne prendre qu'un exemple, quand je vois que l'on irrigue des maïs et je ne sais trop quoi dans des plaines de la Beauce, alors que les nappes phréatiques sont menacées, je me dis que chaque quintal polluant beaucoup d'eau, il coûte aussi beaucoup de subventions, puisqu'en définitive, ce qu'on produit en plus est subventionné par les institutions."

Le libéral G. Bush - J.-M. Lemétayer vient d'y faire allusion - n'hésite pas, lui, à injecter des milliards de dollars pour protéger ses fermiers ?

E. Pisani : "Je considère que la situation qui s'est progressivement créée et qui aboutit d'une part à ce que seules certaines productions sont soutenues et pas d'autres, et d'autre part, à ce que le revenu agricole de certaines régions est fondé à 50 % sur des subventions publiques n'est pas une situation saine, et j'aurais aimé que l'on recherche des solutions qui répondent mieux à la situation présente."

J.-M. Lemétayer : "Je partage cette dernière réflexion de monsieur Pisani. C'est la raison pour laquelle, juste avant que vous ne me fassiez cette surprise, j'évoquais la nécessité de reparler de la politique des prix, parce que dans le même temps, on veut nous parler politique de qualité - et nous sommes d'accord -, politique d'environnement - et nous sommes d'accord -, on nous parle toujours de marché avec des prix toujours plus bas. Il faudrait tout de même qu'on admette que tous ces efforts pour une productivité - mais au bon sens du terme, mais pas le productivisme, comme on a pu l'évoquer -, soient rémunérés par les prix et que le revenu des agriculteurs soit davantage fait des prix agricoles que des aides. Moi, je ne revendique pas des aides, je revendique d'abord des prix."

E. Pisani : "Je trouve que l'abaissement des prix agricoles est d'autant plus stupide que la part du produit agricole dans le prix final de l'alimentation est actuellement dérisoire. Les prix baissent et, entre temps, il y a tous les processus de fabrication et de commercialisation qui font que le produit agricole ne représente, dans un certain nombre de cas, que 10 % de la valeur finale du produit qu'on a dans son assiette. Alors, à quoi bon écraser les prix agricoles comme on le fait actuellement, si c'est pour aboutir à un si piètre résultat au niveau du consommateur. La position que je critique, monsieur Lemétayer, fondamentalement, c'est que vous êtes en position défensive à l'égard d'une réforme, au lieu d'être en position de proposition et de définition d'une politique qui pourrait convenir tout à la fois à l'Europe, telle qu'elle est dans sa diversité immense, entre le midi et le nord, à l'Europe telle qu'elle est dans la perspective de son élargissement, dans la perspective aussi des pays du Tiers-Monde dont l'effondrement des cours rend le développement agricole impossible."

Voilà les propositions de J.-M. Lemétayer de la FNSEA et peut-être de certains agriculteurs européens ?

J.-M. Lemétayer : "Moi, j'ai envie d'être offensif, parce qu'effectivement on est défensif ponctuellement. Mais je vais être offensif sur le fait que nous voulons que l'on retrouve davantage de gestion et de régulation des marchés pour que les prix retrouvent leur place. Le marché, le choix fait en 1992 au niveau de la politique agricole européenne a été de rapprocher le prix intérieur européen du prix mondial. Un prix mondial qui ne veut plus rien dire. Alors, sortons de cette politique et je vais être offensif pour que justement, on ait une ambition en Europe, pour notre grand marché de 500 millions de consommateurs en 2004-2005, pour qu'on soit, là, avec une politique agricole qui sache nourrir nos consommateurs avec des produits de qualité, mais correctement rémunérés."

Je disais tout à l'heure que le Commissaire européen français, P. Lamy, lui, soutient que la réforme de la Pac maintient une garantie du revenu agricole. Mais est-ce que vous voulez, vous, arriver à une renationalisation ou une nationalisation partielle des aides à l'agriculture ?

J.-M. Lemétayer : "Non, je suis profondément européen, j'aimerais qu'on ait la volonté de gérer le marché au niveau européen, pour faire en sorte que l'offre des produits agricoles sur ce marché soit mieux rémunérée plutôt que de nous vendre un rapprochement des prix auprès du prix mondial, c'est-à-dire des prix toujours plus bas, en nous disant : "Mais ne vous inquiétez pas, on va vous assurer votre revenu par des aides"."

Le débat est engagé et ouvert. Vous ne m'avez pas donné la date. Vous voulez quoi : 2004 ou 2006 ?

J.-M. Lemétayer : "C'est entre 2004 et 2006 qu'il faut parler d'adaptation de la politique agricole au vu des négociations au niveau de l'élargissement et des négociations internationales au niveau de l'Organisation mondiale du commerce. A partir de là, on saura de quelle Pac on a besoin."

E. Pisani : "Je suis tout à fait d'accord. Je crois qu'il vaut mieux aller à une négociation avec des propositions qu'avec une position défensive."


(Source :premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 11 juillet 2002)

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