Interview de M. Gilles De Robien, ministre de l'équipement, des transports, du logement, du tourisme et de la mer, à "France Inter" le 2 août 2002, sur la difficulté des prévisions en matière de circulation routière, la réflexion menée dans le domaine de la sécurité routière. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Gilles De Robien, ministre de l'équipement, des transports, du logement, du tourisme et de la mer, à "France Inter" le 2 août 2002, sur la difficulté des prévisions en matière de circulation routière, la réflexion menée dans le domaine de la sécurité routière.

Personnalité, fonction : ROBIEN Gilles de, ARDISSON Annette.

FRANCE. Ministre de l'équipement, des transports, du logement, du tourisme et de la mer

ti : A. Ardisson - Journée orange ce vendredi, avec des pointes rouges en Vallée du Rhône. Noire demain pour les départs, rouge pour les retours. Du moins en principe, parce que cela devient de plus en plus difficile de faire des prévisions. Il semble que les modèles du passé ne fonctionnent plus pour faire les projections sur l'avenir ou sur le présent ?

- "Les habitudes, les moeurs des Français changent, et pas seulement des Français d'ailleurs, aussi les étrangers qui traversent la France ou qui restent en France dans cette période de vacances. On s'aperçoit que les gens se déplacent de plus en plus souvent, de moins en moins loin. Donc, les grandes transhumances d'il y a quinze ou vingt ans ont tendance à se transformer en plusieurs petites transhumances ou plusieurs petits déplacements tout au long de l'année. Alors est-ce que c'est la réduction du temps de travail ? C'est peut-être le porte-monnaie qui est un peu moins garni et donc, ce sont des vacances moins lointaines pour faire des économies. Bref, tout cela fait que lorsqu'on fait des prévisions de journées noires ou oranges, on peut effectivement se tromper. Mais de toute façon, ce sont des journées dangereuses."

La probabilité est quand même grande. A propos de statistiques, pourquoi ne plus communiquer régulièrement les chiffres des accidents de la route, alors que la sécurité routière est une des préoccupations affichées du quinquennat ?

- "On communique toujours. En tout cas, j'ai demandé à l'Observatoire national de la sécurité intérieure, qui recense les accidents, avec un certain décalage, c'est vrai, de pouvoir donner et publier chaque mois les accidents, le nombre d'accidents, le nombre hélas ! de tués sur les routes et le nombre de blessés sur les routes, donc les accidents corporels. Ceci n'est peut-être pas publié avec suffisamment de médiatisation. Je vous remercie d'y participer lorsque vous aurez les chiffres. En tout cas, nous aurons les chiffres du mois de juillet vers le 15 août. Ce mois de juillet est évidemment très important. De toute façon, [les chiffres] sont toujours mauvais quand il y a un mort. J'ai les chiffres du mois de juin qui sont en très très très légère baisse, ce qui ne veut rien dire. Et nous aurons l'occasion, mois après mois, de voir l'effet, j'espère, d'une politique qui sera une politique préventive, formatrice et répressive, que nous allons mettre au point dans les mois qui viennent."


Ce sera quand même un renforcement, une continuation, mais cela existe déjà. Il y a eu cette semaine le lancement d'une campagne contre l'alcool au volant qui cause un quart des décès sur la route, sans parler des handicapés. La campagne explique qu'avec 0,5 gramme d'alcool dans le sang, la visibilité est déjà très réduite. Alors pourquoi ne pas aller jusqu'au bout de la logique, c'est-à-dire tolérance zéro ? Je rappelle qu'en Norvège, c'est 0,2.

- "Oui, c'est 0,2. Il y a même des pays où c'est zéro. Tout simplement, celui qui conduit, c'est celui qui ne boit pas. C'est clair, c'est net, ce n'est pas la peine de finasser pour savoir si on a 0,4 ou 0,6 ; il y a des pays où ne boit pas du tout, et celui qui conduit, c'est celui qui ne boit pas du tout. Quand on est une bande d'amis, il y en a un qui ne boit pas. Il a même quelquefois un petit brassard ou un petit signe de reconnaissance dans le café, le restaurant ou la boîte de nuit, et donc, on sait qu'on n'a même pas à lui proposer : il est l'homme responsable qui doit ramener la famille ou les amis sains et saufs à la maison. Je trouve cela très bien. Ira-t-on jusque-là ? Je ne peux pas vous donner aujourd'hui les conclusions d'études et de concertation que nous entreprenons et dont nous aurons les conclusions tout au long du deuxième semestre 2002."

Votre préférence personnelle, votre pente personnelle ?

- "Ma pente personnelle, c'est de ne pas boire. Et le conseil que je donne aux autres, c'est de ne pas boire. Ira-t-on jusqu'à zéro ou va-t-on baisser ? Dans un premier temps, si nous faisions déjà appliquer quasiment totalement les mesures qui existent, ce serait déjà bien. Mais aujourd'hui, on sait qu'on n'a pas assez de contrôles, qu'il n'y a pas assez de surveillance, qu'il n'y a pas assez d'effets entre le contrôle, le relevé de l'infraction et la sanction. Si on veut crédibiliser des mesures nouvelles, commençons, si vous le voulez bien, par appliquer celles qui existent. Et si elles sont appliquées, comme vous le dites, les 2 500 morts que représentent l'alcoolémie au volant, seront certainement réduites dans de fortes proportions. Sachez que hélas ! 8 000 morts dans une année, c'est 50 % occasionnés par l'alcool, le défaut de ceinture ou de casque, et/ou la vitesse. Donc vraiment, si on est extrêmement vigilants là-dessus, avec des contrôles renforcés et l'automaticité de la peine s'il y a infraction, je suis sûr qu'on peut éviter des décès ou des blessés."

Vous dites "contrôles renforcés", vous dites "meilleure application". Cela nous amène aux solutions qui sont envisagées pour le plan que vous présenterez en septembre. Il y a presque deux semaines maintenant, le Journal du Dimanche a présenté une liste de suggestions qui vous sont faites par les associations et dans lesquelles vous êtes invité à choisir, avec d'autres d'ailleurs. Et parmi cette liste, il y avait la police de le route.

- "C'est le Journal du Dimanche qui a employé de terme de "la police de la route". Le ministre de l'Intérieur, lui, avait annoncé - il l'a toujours annoncé, il confirme - que dans les augmentations d'effectifs policiers et gendarmes dans les cinq ans qui viennent, il y aura 1 200 personnes de plus qui seront dédiées ou spécialisées dans la police de la route. Mais il n'existe pas aujourd'hui un corps spécifique police de la route. Il y a des forces de police et des forces de gendarmerie, en tant que de besoin, au fur et à mesure et avec les effectifs qui existent - lorsqu'il y a de grandes transhumances comme celles dont on parlait il y a un instant - qui vont sur les routes et qui, bien sûr, ont des appareils et ont aussi une présence préventive. Ira-t-on un jour jusqu'à voir une police dédiée à la route ? J'en discute actuellement avec le ministre de l'Intérieur, pour savoir si plus de spécialisation - la police de la route -, plus de matériel, si cette police de la route dédiée n'est pas un affaiblissement de l'action de police en général. C'est-à-dire qu'il faudrait une grande mobilité entre la police dédiée à la route et la police qui cherche à faire de la prévention et de la lutte contre la délinquance en milieu urbain ou en milieu rural. Il faut quand même beaucoup de mobilité ; la décision n'est pas prise, mais c'est une question très intéressante."

Parmi les autres rumeurs, il y avait aussi la boîte noire.

- "La boîte noire, c'est encore un terme journalistique. Il s'agit simplement de boîtes d'enregistrement - il en existe déjà dans les poids lourds, vous le savez - et ces boîtes pourraient être confiées - je parle toujours au conditionnel - à des voitures de l'administration pour voir un peu ce que cela donner à titre expérimental, pourquoi pas aussi à des ministres d'ailleurs le cas échéant...! Et voir sur quelques centaines ou quelques milliers d'exemplaires si c'est fiable, si cela peut servir à quelque chose et si cette mesure est susceptible de responsabiliser les conducteurs. C'est surtout une question de culture, de formation et de responsabilisation."

Mais compte tenu de ce qui se passe dans les autres pays européens, qui sont plus performants que nous sur la sécurité routière, quel vous semble être l'outil sur lequel il faut travailler en priorité ?

- "A long terme, c'est la culture et la formation. En France, trop souvent, on a la culture de l'esbroufe au volant d'une voiture : "Regardez comme je suis fort, je conduis vite, je fais du gymkhana, je frôle la voiture, je fais une queue de poisson, j'ai évité l'accident, donc je suis véritablement un artiste." Permettez-moi de vous dire que c'est exactement le contraire dans les pays nordiques. C'est : "Regardez comme je suis un bon citoyen, je conduis bien, je conduis doucement et j'arrive au port sain et sauf, et les gens qui sont dans la voiture aussi." Vraiment, sur le plan éducatif, il faut commencer par là, même si cela va durer dix ans, quinze ans ou vingt ans. On voit qu'en Grande-Bretagne, il y a d'excellents résultats parce que puis trois décennies, ils font des campagnes pour prévenir et quelquefois des campagnes qui sont très dures, vraiment agressives, mais en même temps, ils savent récompenser les bons conducteurs, et dès le plus jeune âge ; ils apprennent que bien conduire, ce n'est pas conduire vite ; bien conduire, c'est conduire sans être alcoolique, etc... Donc, il faut positiver aussi les choses."

Le Premier ministre explique toutes les difficultés qu'il y a à établir le budget - c'est tous les ans comme ça. Mais, dit-il, il va falloir faire de grosses économies. Est-ce que vous êtes serein en ce qui concerne votre ministère ou est-ce que vous êtes un peu inquiet ?

- "Non, je suis responsable. Je sais que les déficits laissés par les prédécesseurs sont des déficits vraiment abyssaux, comme on dit, c'est-à-dire qu'ils donnent vraiment le vertige. Si on continue comme cela, chaque Français sera endetté dans des proportions considérables et pour très longtemps. Est-ce qu'on a le droit, lorsqu'on est responsable, normalement pour une durée d'au moins cinq ans, de laisser des dettes pour les générations à venir ? Je crois qu'à un moment donné, il faut savoir dire "stop" et savoir où on peut couper des dépenses. En tout cas, les dépenses ne seront pas coupées pour lutter contre l'insécurité routière, mais je prendrai bien sûr ma part d'économies pour que les générations à venir saluent au contraire la gestion saine du Premier ministre."

Je ne vous apprendrai pas que vous êtes augmenté. Est-ce que vous assumez ?

- "J'étais sûr que vous alliez venir à ce point-là. Cette augmentation sera une économie aussi pour le budget de l'Etat car les sommes qui seraient attribuées demain aux ministres sont inférieures à celles qui étaient attribuées aux ministres d'hier, si l'on tient compte des fonds secrets qui leur étaient versés."

(source : Premier ministre, Service d'information du gouvernement, le 2 août 2002)

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