Déclaration de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense, et interview dans "Les Dernières nouvelles d'Alsace", sur le rôle de la réserve dans le cadre de l'armée professionnelle, le recrutement de réservistes et le projet de second porte-avions, Strasbourg le 23 juillet 2002. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Déclaration de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense, et interview dans "Les Dernières nouvelles d'Alsace", sur le rôle de la réserve dans le cadre de l'armée professionnelle, le recrutement de réservistes et le projet de second porte-avions, Strasbourg le 23 juillet 2002.

Personnalité, fonction : ALLIOT MARIE Michèle.

FRANCE. Ministre de la défense

Circonstances : Congrès annuel de la Confédération interalliée des officiers de réserve (CIOR) à Strasbourg le 23 juillet 2002

ti : Madame le maire, Monsieur le préfet,
Mesdames et messieurs les élus,
Messieurs les officiers généraux,
Mesdames, Messieurs.


C'est pour moi un grand plaisir d'ouvrir aujourd'hui le congrès de la Confédération interalliée des officiers de réserve (CIOR).

Ce congrès est organisé cette année en France par l'Union nationale (française) des officiers de réserve, l'UNOR, en liaison avec le Groupement des officiers de réserve du service de santé des armées (GORSSA).

Je me réjouis de voir le rayonnement obtenu par cette manifestation. Elle rassemble cette année, 29 délégations, pour des activités de réflexion et de cohésion à Strasbourg, pour des compétitions sportives à Draguignan .

Je salue à cette occasion la présence, pour la première fois, d'une délégation russe. A tous, je souhaite la bienvenue en France, dans cette ville européenne de Strasbourg.

Cette Confédération, qui rassemble les officiers de réserve des pays membres de l'Alliance atlantique, prend d'autant plus d'importance que la plupart des pays de l'OTAN ont largement avancé ou achevé la professionnalisation de leurs forces, et que la topologie et la typographie des risques a évolué profondément.

Je voudrais donc aujourd'hui vous faire part de mes réflexions sur l'évolution du contexte international, et sur ses conséquences sur le monde des réserves.

Nous connaissons des situations aussi nouvelles que changeantes. Face à cette évolution, nous avons le devoir d'imaginer et de mettre en ¿uvre des réponses adaptées.

A l'évidence, le monde des réserves ne peut rester en marge de ces évolutions. Vous devez réfléchir au rôle qui vous revient, ou pourrait vous revenir, tout en tenant compte des spécificités de chacune des nations représentées aujourd'hui.

De même, alors que la professionnalisation concerne de plus en plus de pays, vous devez réfléchir ensemble au rôle à tenir dans le lien entre chacun de vos pays et son armée.

Vous devez inscrire votre engagement dans le cadre des nouvelles formes du monde de la Défense.

Contrairement aux idées entretenues au début des années quatre-vingt-dix, le monde de l'après Guerre Froide n'est pas plus stable qu'auparavant.

Il connaît une série de transformations profondes, de rivalités intra-régionales et d'inégalités dans le développement qui menacent la stabilité.

La situation internationale semble durablement imprévisible et dégradée. Cela se traduit notamment par un accroissement des risques liés à la prolifération des armes de destruction massive.
Nous avons vu apparaître avec effroi la menace du terrorisme de grande ampleur.

L'attaque du 11 septembre a frappé nos amis américains avec une lâcheté et une violence épouvantables. Aucune nation n'est plus à l'abri !

Ce contexte de menace permanente, sournoise et diffuse impose une réflexion en profondeur, prélude à une adaptation de nos outils de défense.

Face à ces risques, nous avons le devoir de doter nos armées des moyens adaptés.

La France prend en compte cette nouvelle donne stratégique.

Sa politique de défense est marquée par attachement double :
- à l'engagement européen, particulièrement au moment où l'Union va s'élargir à de nouveaux membres,
- au lien transatlantique, incarné depuis plus de 50 ans par l'Alliance atlantique.

En France, la loi de programmation militaire pour la période 2003-2008 marquera un effort de redressement du budget d'équipement des armées.

Elle adaptera les moyens aux nouvelles menaces, en tenant compte des enseignements tirés des engagements récents.

Cet effort s'inscrit dans un contexte européen. Il s'agit de doter l'Union européenne des capacités nécessaires pour assumer ses responsabilités. Soyons ambitieux pour l'Europe !

L'efficacité de la Politique européenne de sécurité et de Défense (PESD) dépend avant tout de la détermination des Etats-membres. Il s'agit d'être à la fois volontaristes et pragmatiques.

Notre plan d'action pour les capacités vise des objectifs concrets pour atteindre en 2003 les objectifs d'Helsinki.

Cette démarche en faveur de l'Europe de la Défense contribue aussi à l'évolution de l'Alliance atlantique, que la nouvelle donne internationale rend également nécessaire.

Les objectifs de renforcement capacitaire européens et de l'Alliance sont les mêmes.

Les deux processus doivent se compléter pour relever les défis du futur.

Il y a en effet un objectif essentiel à ne pas perdre de vue : préserver notre interopérabilité avec nos amis américains.

Nous devons disposer des matériels qui permettent d'être engagés ensemble dans le règlement des crises.

Pour y parvenir nous devons coordonner nos efforts d'équipement et de recherche.

Je peux vous assurer que la France y prendra toute sa part.

C'est dans cette perspective générale que je viens d'évoquer, qu'il est utile je crois de conduire vos réflexions sur l'importance et le rôle des réserves.

Ce rôle revêt essentiellement deux aspects : le soutien effectif des forces et la promotion de l'esprit de défense.

Les réservistes, et tout particulièrement les officiers de réserve, joueront un rôle déterminant.

Le rôle opérationnel des réserves est appelé à s'accroître.

Vous serez amenés, plus que par le passé, vous, les réservistes, à soutenir concrètement l'action des forces sur le terrain ou dans les états-majors.

La réserve est, en effet, une composante essentielle d'une armée professionnalisée.

Vous le constatez bien, la professionnalisation des armées a toujours pour corollaire une diminution du personnel d'active.

Cette diminution est acceptable dès lors qu'existe une force capable de renforcer l'armée d'active, spécialement quand celle-ci est sollicitée par la multiplication des crises ou d'événements exceptionnels à l'intérieur du territoire national comme sur les théâtres extérieurs.

Cette diminution est envisageable, s'il est possible de compléter les moyens des armées, par l'apport de compétences et de spécialités civiles.

Dans ce cadre d'emploi des forces, la frontière entre action militaire et action civile tend à s'estomper.

Ce moyen, vous l'avez compris, c'est la réserve qui est capable de le fournir.

Elle le peut d'autant plus que la diversité d'origine et de spécialités des réservistes au sein de la société permet de couvrir les compétences nécessaires.

La professionnalisation des armées et la nouvelle nature des menaces donnent également à la réserve un autre rôle majeur.

Celui d'entretenir l'esprit de défense, de montrer à nos concitoyens que nos valeurs, nos territoires méritent d'être défendus.

C'est essentiel dans nos sociétés où cette défense ne va pas de soi, et où la menace est diffuse.

Soutenir les actions des forces armées, expliquer le sens de leurs engagements.

Ce rôle, beaucoup plus informel, n'en revêt pas moins une importance primordiale.

La réserve, par son enracinement dans la société civile et par son intime connaissance du monde de la défense, constitue de ce fait la passerelle irremplaçable entre les armées et la société civile, au moment même où la disparition progressive de la conscription contribue à affaiblir ce lien.

Pour autant l'entretien de ce lien ne va pas de soi, et si l'objectif est relativement aisé à entrevoir, il est plus difficile de déterminer les modalités concrètes et pratiques pour développer ce lien entre la défense et la société.

C'est là le rôle important que vous, officiers de réserve, êtes appelés à jouer.

Vous devez être un forum d'innovation pour promouvoir la réserve auprès des jeunes générations et pour lesquelles la défense pourrait être totalement inconnue.

Vous devez réfléchir au nouveau rôle qui incombe aussi aux associations de réservistes.

Il consiste, non seulement à entretenir le vivier susceptible de renforcer les forces, mais aussi à conduire les actions ciblées, susceptibles de concrétiser le lien armées-nation.

A ce titre, votre congrès, par la diversité d'origine de ses membres, et par la richesse de vos expériences respectives, doit être fructueux et riche en propositions.

Pour conclure, mesdames et messieurs, il me paraît clair que le monde des réserves connaît, lui aussi, des mutations profondes.

Vous devez être des conseillers avisés et expérimentés, de l'ensemble des autorités militaires en charge des réserves dans vos pays respectifs.

Vous aimez vos armées, faites-les aimer autour de vous ! Faites rayonner l'esprit de défense, au c¿ur de la jeunesse dans vos pays.

Vous, les réservistes, faites partager ces valeurs !

C'est ainsi que vous serez, tous, quotidiennement des acteurs de la défense de votre pays, de l'Europe et des valeurs que nous partageons.

(source http://www.defense.gouv.fr, le 19 août 2002)
Vous ouvrez aujourd'hui à Strasbourg le Congrès des officiers de réserve interalliés. A l'heure de la professionnalisation de l'armée, quel est le rôle des réservistes ?

Le statut des officiers de réserve n'est pas simplement honorifique. Dans le cadre de la professionnalisation, la réduction des effectifs est massive. Or les armées sont extrêmement sollicitées, d'une part sur le théâtre des opérations extérieures, notamment en Afghanistan, en Bosnie ou au Kosovo, d'autre part lors de catastrophes naturelles. Dans ces circonstances, les réservistes permettent de renforcer les moyens de l'armée pour faire face à des situations de crise. L'objectif fixé est de pouvoir disposer d'une réserve de 100 000 hommes.

La motivation des officiers est forte. En revanche, nous avons des difficultés à recruter des réservistes sous-officiers et militaires du rang. En ce qui concerne les officiers, nous avons atteint 92 % de notre objectif. Par contre nous sommes aux alentours de 30 % pour les sous-officiers et de 12 % pour les militaires du rang. Rendre la réserve plus attractive sera un des chantiers à venir.

Quelles mesures comptez-vous mettre en place pour recruter plus de réservistes ?

Il faut débloquer les mentalités, expliquer aux chefs d'entreprise pourquoi il est important que leurs salariés puissent bénéficier de périodes de réserve. Créer aussi l'envie de participer aux réserves. Cela suppose des mesures la rendant plus attractive et une bonne communication.

Du point de vue d'un chef d'entreprise civil, ce système désorganise...

Il ne s'agit que de quelques jours par mois. Toutes les entreprises doivent comprendre que c'est un élément important de l'effort commun de protection de notre territoire et de nos concitoyens. Les entreprises qui travaillent pour la Défense nationale devraient en être persuadées.

Pour rendre la réserve plus attractive, il est aussi possible de la lier à des offres de formation. Par exemple, l'Ecole interarmées des sports (ex-bataillon de Joinville) est aujourd'hui réservée aux militaires. On pourrait l'ouvrir plus largement moyennant un engagement dans la réserve de ceux qui passeraient par cette formation.

Aux Etats-Unis, les civils qui font des périodes dans l'armée ont des facilités en termes de carrière et autres. Envisagez-vous des mesures similaires ?

Des indemnisations existent déjà. Je crois que le problème n'est pas sur le mieux financier. Nous avons besoin dans notre pays de retrouver une certaine sensibilité aux questions de défense. Pendant des années, les Français ont eu l'impression que la paix était établie. La baisse des crédits attribués à la Défense nationale, et le langage utilisé par le gouvernement d'alors ont contribué à faire douter de l'utilité de l'armée.

Depuis le 11 septembre 2001, depuis l'attentat de Karachi qui a tué des ingénieurs et techniciens de Cherbourg en mai dernier, le risque terroriste est à nouveau présent dans l'esprit des Français. L'attitude à l'égard des armées est en train de changer. Nous allons profiter de ce changement d'état d'esprit pour recréer le lien fort entre l'armée et la nation.

Vous évoquez l'image de l'armée dans la société. Mais en interne, le moral des armées, notamment de l'armée de Terre, n'est pas non plus au beau fixe...

Quand je suis arrivée c'est vrai j'ai trouvé des armées qui n'avaient pas le moral. Cela concerne non seulement les militaires, mais aussi les civils qui travaillent pour les armées. Ils étaient ébranlés par tout ce qu'on leur avait demandé depuis cinq ans sans reconnaissance en retour. On leur a demandé un énorme effort, pour se professionnaliser. L'armée de Terre a perdu 120 000 emplois alors que, dans le même temps, elle était très sollicitée. De plus, elle a vu, comme les autres armées, ses crédits baisser, notamment ses crédits de maintenance, au point que plus de 50 % du matériel qui sert à l'entraînement et aux missions extérieures était immobilisé. Les hommes l'ont ressenti comme une dévalorisation. Ce sentiment est en train de changer. L'armée est de nouveau mise en valeur, on salue sa présence dans les opérations de maintien de la paix à l'étranger. Ainsi, par la loi de finances rectificative, le Gouvernement a attribué cent millions d'euros d'investissement à l'armée pour la maintenance des matériels. C'est un geste tout à fait exceptionnel dans un collectif.

La professionnalisation des armées a entraîné des disparitions de régiments. Des élus locaux s'en sont plaints. Les litiges nés à cette occasion sont-ils tous réglés ?

Là où il reste des problèmes, cela concerne surtout les réaffectations de terrains et bâtiments que les armées ont quittés. Il y a aussi des problèmes de dépollution des sites. Nous examinons cela au cas par cas.

Les armées souffrent d'un manque d'équipement pour les tâches courantes. Elles ont besoin de moyens pour faire fonctionner ce qui existe. Par ailleurs, vous préconisez la construction d'un second porte-avions. Ces deux investissements peuvent-ils se mener de front ?

Le problème ne se pose pas en ces termes. D'abord, un second porte-avions coûte moins cher que le premier puisqu'il ne s'agit plus d'un prototype. Deuxièmement, nous examinons l'hypothèse d'une collaboration industrielle avec les Britanniques. Il ne s'agit évidemment pas d'un porte-avions commun, mais d'une collaboration qui réduirait les coûts. A l'heure où je vous parle les arbitrages entre les nouveaux programmes ne sont pas faits. Le président de la République a toutefois rappelé que la composante aéronavale est un élément important de notre défense. Pour cela, il faudra assurer une permanence sur mer et donc pouvoir relayer le "Charles de Gaulle" pendant ses périodes longues de révision.

Le rodage du " Charles de Gaulle " est-il terminé?

Oui. C'est un très beau navire. Il vient de faire sept mois et demi de campagne d'affilée, ce qui est remarquable. Il est immobilisé jusqu'au début octobre, pour une simple révision. Mais dans quelques années, quand viendront les révisions lourdes, l'immobilisation durera plus d'un an. C'est pour assurer la permanence de nos missions que le second porte-avions sera utile.

N'est-il pas temps, en matière d'équipements, de raisonner davantage en termes européens?

Nous sommes déjà en train de recenser au niveau européen les capacités militaires de chacun des pays afin de déterminer les manques et évaluer les investissements nécessaires. Nous ne raisonnons déjà plus en termes franco-français. Pour ce qui est des avions et des hélicoptères, nous avons des programmes communs avec les Allemands et les Espagnols. Par contre, je regrette que certains pays fassent des choix différents. Par exemple, l'Italie et les Pays-Bas se sont engagés dans un programme d'avion de chasse américain, alors qu'il ne sera pas disponible avant 2010. Ils avaient le choix entre deux avions européens, Eurofighter ou Rafale, qui existent déjà.

Qu'en est-il du Corps européen de défense, dont l'état-major est à Strasbourg ? Prévoyez-vous de l'ouvrir à d'autres pays?

Nous avons vocation à nous élargir. Ce qui est important, c'est que les gens travaillent déjà ensemble dans une chaîne de commandement faisant intervenir des soldats de plusieurs nations. Nous voudrions surtout démontrer aux yeux de tous l'existence de l'Europe de la Défense. L'Union européenne assure la relève de l'OTAN en Bosnie, ce sera peut-être le cas en Macédoine.

Des événements comme l'attentat de Karachi peuvent-ils modifier la politique de la France en termes de contrats d'armement avec les pays jugés sensibles?

Tout pays peut aujourd'hui être classé sensible. Un nouveau type de terrorisme est apparu, un terrorisme qui vise le plus grand nombre possible de victimes, avec des kamikazes qui acceptent ou cherchent la mort. Cela peut intervenir n'importe où, n'importe quand.

Les contrats d'armement entre la France et le Pakistan étaient en cours quand ce pays aidait activement les talibans afghans...

La France a une politique d'armement extrêmement contrôlée. Les contrats dont vous parlez ont été signés il y a très longtemps. Le problème ensuite, c'est la parole donnée. Pour revenir sur un engagement de l'état français, il faut des circonstances extrêmement particulières. De plus depuis le 11 septembre, le Pakistan s'est engagé dans la lutte contre le terrorisme.

La nouvelle loi sur la sécurité intérieure met les gendarmes à disposition du ministère de l'Intérieur. Qu'est ce qui va changer pour eux?

Les gendarmes gardent leur statut de militaire; ils dépendent toujours du ministère de la Défense. Cette mesure concerne juste l'emploi des forces de Gendarmerie. Nous voulons permettre une meilleure coordination entre la Gendarmerie et la Police pour renforcer l'efficacité. Une réorganisation était nécessaire. Un gendarme ne pouvait consulter sur son ordinateur les fichiers des délinquants de la Police nationale, et vice-versa. Les moyens de communication ne sont pas les mêmes...

Il faut aussi réunifier les commandements. Par zone territoriale, le commandement sera affecté, en fonction de la dominante urbaine ou rurale, à un gendarme ou à un policier. L'objectif est de rationaliser les moyens. Mais il n'est pas question de faire disparaître la notion de proximité, qui est un atout de la Gendarmerie.


(source http://www.defense.gouv.fr, le 20 août 2002)

Rechercher