Interview de M. François Hollande, premier secrétaire du PS, à Europe 1 le 31 juillet 2002, sur les premières mesures du gouvernement de Jean-Pierre Raffarin concernant notamment les emploi-jeunes et la création des contrats-jeunes, la politique de sécurité, l'éventualité de la privatisation d'Air France et les perspectives du Parti socialiste. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Hollande, premier secrétaire du PS, à Europe 1 le 31 juillet 2002, sur les premières mesures du gouvernement de Jean-Pierre Raffarin concernant notamment les emploi-jeunes et la création des contrats-jeunes, la politique de sécurité, l'éventualité de la privatisation d'Air France et les perspectives du Parti socialiste.

Personnalité, fonction : HOLLANDE François, DHUEZ Jean-michel.

FRANCE. PS, premier secrétaire

ti : J.-M. Dhuez - Tout à l'heure, en fin d'après-midi, le Premier ministre, J.-P. Raffarin, va dresser un bilan de ses cents premiers jours à Matignon. Quelle note vous lui mettriez ?

- "D'abord, l'exercice qui consiste à fêter ses cents premiers jours n'est pas forcément d'usage dans la République, surtout quand on dispose de cinq ans, mais pourquoi pas..."

C'est encore un coup de communication ?

- "Voilà. S'il faut noter le Gouvernement en matière de communication, je pense qu'il peut avoir, non pas un prix d'excellence, car il y a eu quelques couacs, mais en tout cas un second prix. Car à l'évidence, depuis maintenant cents jours, il a multiplié les formules, les effets d'annonce, les proclamations, les voyages-surprise. Mais en définitive, ce que demandent tout simplement les Français, c'est quelle traduction ? Or la traduction qui a été donnée à cette politique, depuis maintenant plus de deux mois, c'est quand même une aggravation des injustices. Je veux dire par là la baisse de l'impôt sur le revenu simplement pour les plus favorisés - alors que nous aurions pu avoir des baisses d'impôts pour tous les Français -, l'augmentation des taxes, notamment sur l'essence, les dispositions qui ont été prises en matière de revalorisation du Smic, c'est-à-dire au minimum, et puis encore, la fin des emplois-jeunes ou les exonérations de charges sans contreparties pour les entreprises. Cela donne l'image d'une politique qui est finalement celle de la droite de tout temps, et au-delà même des cents jours."

Vous parlez de la fin des emplois-jeunes qui avaient été initiés par M. Aubry, mais c'est aussi le début des contrats-jeunes qui vont concerner 300 000 personnes dans des entreprises privées, avec un CDI. C'est quand même une avancée, non ?

- "L'objectif de favoriser l'insertion des jeunes, notamment sans qualification, est louable et nécessaire. Il y a encore trop de jeunes qui sortent du système scolaire sans formation, sans qualification et qui peinent à trouver un travail sur le marché. Maintenant, est-ce que la méthode est la bonne ? C'est là aussi la question. C'est une nouvelle fois des aides données sans contreparties aux entreprises. Certes, il y a le CDI et cela est un progrès, mais il n'y a pas l'obligation de formation. Or, le risque, c'est que le jeune finalement, n'obtienne pas par cet emploi une amélioration réelle de sa qualification, et donc, se retrouve, en cas de difficulté de l'entreprise, de nouveau lui-même sans capacité à trouver du travail. Deuxième critique que l'on peut faire, c'est qu'il y a un effet d'aubaine évident pour les entreprises. Il y aura de nouvelles aides, des exonérations de charges qui, finalement, se feront au détriment d'autres catégories de salariés, c'est-à-dire les demandeurs d'emplois qui sont un peu plus âgés que 22 ans ou qui ont un peu plus de qualification que nécessaire. C'est ceux-là qui seront victimes, en définitive, de cette inversion de la file d'attente."

Mais c'était peut-être là aussi l'un des travers des emplois-jeunes ?

- "Quant aux emplois-jeunes, je pense qu'ils ont été beaucoup ceux qui en ont bénéficié : plus de 350 000. C'est un réel progrès et c'est encore un progrès pour beaucoup d'associations et de collectivités locales, et même pour l'Education nationale et la police qui emploient ces jeunes. Faut-il supprimer ces emplois-jeunes ? Nous, nous avions dit qu'il faut les pérenniser, parce que cela correspond à des nouveaux services. Il fallait sans doute, et c'était notre objectif, faire en sorte que ce soit des emplois affectés aux jeunes les plus en difficulté, pas simplement à ceux qui avaient momentanément eu une perte d'emploi. Donc, qu'il faille les faire évoluer, nul doute, qu'il faille les supprimer, je pense que c'est une très mauvaise décision qui risque d'être prise à l'issue du débat parlementaire."

S'agissant du débat parlementaire, l'Assemblée nationale et le Sénat ont beaucoup travaillé pendant ce mois de juillet. En matière de sécurité, par exemple, il y a eu des choses concrètes qui ont été décidées, comme les GIR.

- "Ce qu'on appelle les GIR existait précédemment, c'est-à-dire la capacité qu'ont la police, la gendarmerie, les services fiscaux et douaniers de se mettre ensemble pour travailler. Là, c'est une forme de médiatisation dont on parlait tout à l'heure, c'est-à-dire que ce qui se faisait peut-être dans la discrétion - parce que c'est aussi le sens du travail policier - se fait maintenant avec l'accompagnement des caméras. Je ne suis sûr que ce soit, pour l'efficacité policière, tout à fait ce qui est recherché. Mais s'il faut demander des moyens supplémentaires pour la police, la justice, l'éducation des mineurs les plus en difficulté, nous sommes d'accord, et nous l'avons toujours dit parce que nous l'avions fait, pas forcément suffisamment. Il faut amplifier encore le processus, et donc dégager des moyens. Maintenant, est-ce que la philosophie est la bonne ? Qu'il faille de la fermeté, de la répression, de la dissuasion, là aussi, je crois qu'il y a maintenant, et heureusement, priorité pour tous. Mais là, il y a l'oubli du volet éducatif, notamment dans le projet de loi justice. Le fait qu'il n'y ait que l'enfermement comme seule possibilité, aujourd'hui, dans le projet de loi - sans doute l'enfermement est nécessaire à certains moments -, le fait que nous puissions donner aux jeunes comme seule perspective que la prison, sans les mesures d'éducation, nous paraît être un risque que la société n'a pas à prendre."

Vous parlez de discours de fermeté nécessaire. On a l'impression que N. Sarkozy travaille beaucoup et il est très populaire. On a l'impression que ce discours, les Français sont prêts à l'entendre et ils le reçoivent bien apparemment ?

- "Le discours sur la fermeté, la nécessité de lutter contre l'insécurité, qui peut être contre ? Cela fait partie de ce qu'une société exige de ses représentants. Ensuite, il faut savoir s'il ne s'agit que d'un discours, s'il se traduit donc dans des actes, s'il ne s'agit que de la médiatisation d'une action qui n'est pas engagée, et puis surtout, il faut savoir si cette politique est bonne. Oui, elle est bonne lorsqu'il s'agit de dégager de nouveaux moyens. On verra à l'usage, pour l'instant, il ne s'agit que d'une loi d'orientation et de programmation. Nous verrons bien budget après budget. Mais sur la justice, il y a une évolution, voire une rupture par rapport à notre système, qui risque d'être extrêmement pernicieuse, et dont je vois d'ailleurs qu'elle est sujette à toutes les dérives : on voit maintenant des parlementaires déposer des amendements pour supprimer toutes les aides aux familles du fait qu'elles auraient en leur sein un mineur qui aurait commis un délit. Le mineur doit être sanctionné, traité, éduqué mais est-ce qu'il faut aggraver encore les difficultés de la famille ? Je pense que ce n'est sans doute pas la bonne démarche."

En vous écoutant, on a l'impression que vous êtes plutôt globalement d'accord sur la politique qui est menée, avec des réserves. Mais globalement, ce n'est pas si mauvais que cela, non ? Ou je comprends mal !

- "Je ne pense qu'il faut interpréter mes propos ainsi. Nous sommes dans une opposition qui doit être intelligente et vigilante. Lorsque des objectifs sont fixés, que ce soit pour l'insertion des jeunes ou pour la priorité qu'il faut donner à la sécurité, nous les partageons. Mais nous contestons - et là, en l'occurrence, sur la justice - avec véhémence les principes qui sont fixés, les méthodes qui sont choisies et les instruments qui sont appelés. De la même manière que sur l'emploi des jeunes, je l'ai dit, il faut être extrêmement attentif à l'insertion de ceux qui n'ont pas de qualification. Mais si c'est pour donner de nouvelles aides aux entreprises et ainsi aggraver la situation des autres, il s'agit d'une politique du sapeur Camembert : il creuse un trou pour en reboucher un autre."

Le Gouvernement lance aussi le dossier des privatisations et c'est Air France, a priori, qui est la première entreprise qui va bénéficier maintenant d'un capital privé plus élargi ?

- "Air France est une entreprise qui a été redressée par l'Etat et bien sûr par les dirigeants de cette entreprise et tous les salariés. C'est une entreprise qui va plutôt bien dans un marché qui va plutôt mal. Et on ne comprend pas pourquoi, aujourd'hui, tout à trac, il faudrait faire perdre le contrôle public de cette entreprise, au risque, une nouvelle fois, d'aggraver les conditions de libéralisation qui se sont révélées décevantes partout à l'étranger. Il y aurait là comme un affaiblissement de notre transport aérien sans contrepartie. Autre contrepartie, la seule, finalement, qui nous est proposée, c'est de rechercher des moyens financiers, parce qu'effectivement beaucoup de promesses ont été faites, beaucoup d'annonces sont aujourd'hui proclamées, et peu de moyens en retour. Donc, il s'agit de chercher et sans doute pas de trouver des moyens financiers correspondants."

Donc, c'est "non" à la privatisation d'Air France pour le Parti socialiste ?

- "Nous sommes hostiles à cette privatisation parce qu'elle n'a pas de fondement. Il peut y avoir des entreprises qui n'ont plus à rester dans le giron de l'Etat. Pour celle-là, parce qu'elle est dans un domaine essentiel - le transport aérien, qui est encore un service public dans bien des territoires -, la méthode de la privatisation n'est pas adaptée."

Comment va le Parti socialiste à un mois de l'université d'été ?

- "Il va mieux qu'il y a un mois où il avait connu une défaite électorale tout à fait cruelle, mais en tout cas, voulue comme telle par les Français, même s'il y a eu beaucoup d'abstention. Et donc, notre réflexion doit être pour comprendre ce qu'est aujourd'hui la crise de la politique, qui touche d'ailleurs toutes les formations."


Vous préparez le congrès qui aura lieu l'an prochain, à Dijon, au mois de mai. D. Strauss-Kahn lance l'idée de créer un grand parti de la gauche, à l'image un peu de l'UMP. Est-ce la solution ?

- "Vouloir un grand parti de la gauche a une part de logique, sauf qu'il faut y parvenir et la meilleure façon d'y parvenir, d'abord c'est de faire l'unité des socialistes, de rénover leurs pratiques, leur organisation."

Et ce n'est pas facile ?

- "Nous sommes en bonne voie ; le congrès nous le permettra. Et puis, ensuite, de s'adresser à tous les autres à gauche, et de leur dire : "venez travailler avec nous, sous une forme ou sous une autre". Ne précipitons pas les étapes, parce que je crois que ce ne serait pas la bonne méthode. Mais c'est vrai qu'il vaut mieux, notamment dans les élections, être unis que divisés. Nous l'avons payé suffisamment cher lors de l'élection présidentielle pour ne pas avoir envie de reproduire le processus."

Quand vous parlez d'unité du Parti socialiste, cela veut dire quoi ? Disparition des courants ?

- "Non, "unité", cela veut dire d'abord être capable de créer une grande formation politique, de le faire avec l'esprit de conquête et de renouveau, de le faire dans le débat, parce que c'est ce qui a toujours fait la richesse du Parti socialiste, mais de le faire aussi avec le sens de la solidarité. Je ne vois pas comment les citoyens viendraient vers nous si nous ne donnons pas l'image d'une formation politique qui sait débattre, mais qui sait le faire avec l'esprit d'amitié, de fraternité et de solidarité."

Le Sénat a décidé d'augmenter la rémunération des ministres. C'est une idée qui est partie de M. Charasse, sénateur socialiste. Est-ce une bonne idée ou pas ?

- "A y réfléchir, notamment après la suppression des fonds spéciaux par L. Jospin qui était souhaitable, puisqu'il y avait des rémunérations qui n'étaient pas connues de tous - même si elles servaient au fonctionnement des ministères et des cabinets des ministres -, qu'il faille une véritable harmonisation des rémunérations dans le secteur public et électif en particulier, soit. Mais je ne suis pas sûr que ce soit le message, aujourd'hui, à envoyer que de procéder à une augmentation substantielle des ministres, à un moment où on n'a même pas revalorisé convenablement le Smic."

(source : Premier ministre, Service d'information du gouvernement, le 31 juillet 2002)

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