Interview de M. Jean-Michel Lemétayer, président de la FNSEA à Europe 1 le 12 août 2002, sur la production agricole, notamment les coûts de production et les aides à l'agriculture dans le cadre de la réforme de la PAC. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Michel Lemétayer, président de la FNSEA à Europe 1 le 12 août 2002, sur la production agricole, notamment les coûts de production et les aides à l'agriculture dans le cadre de la réforme de la PAC.

Personnalité, fonction : LEMETAYER Jean-Michel, MARTICHOUX Etienne.

FRANCE. FNSEA, président

ti : E. Martichoux.- On parle depuis plusieurs jours en France de cet été pourri pour tous ceux qui sont en vacances. Est-ce que cela fait l'affaire des agriculteurs tout de même ?

- "Certains ont besoin d'eau, donc cela pourrait faire leur affaire, mais cela joue sur les récoltes. Ceci étant, elles sont terminées ou pratiquement, sauf dans ma région."

Votre région c'est l'Ouest ?

- "C'est l'Ouest, la Bretagne plus particulièrement. Donc, la récolte a été plutôt abondante et de bonne qualité. Mais en revanche, cela joue sur la consommation. C'est vrai que les habitudes des touristes et des gens en vacances, c'est davantage de barbecues, davantage de fruits, etc. Et là, ça joue pour les agriculteurs parce que..."

C'est une incidence directe sur la consommation ?

- "Il y a une incidence sur les marchés et la consommation, tout simplement. Et on le ressent."

Donc, pour vous aussi des conséquences négatives. Mais la moisson est bonne, elle s'annonce excellente ?

- "La moisson est effectivement bonne, en quantité et en qualité. Ce qui va d'ailleurs favoriser les ventes et les exportations. Je l'espère parce que le secteur des céréales est secoué par une conjoncture difficile, avec des prix extrêmement bas. C'est vrai que les céréaliers apprécient sans doute d'avoir le volume puisqu'ils n'ont pas les prix."

On va parler dans quelques instants des prix. Mais je voudrais d'abord avoir votre avis sur une autre question d'actualité, dont on a pas mal parlé la semaine dernière, c'est la polémique autour de la campagne de la Sécurité routière : est-ce que vous êtes choqué, comme les viticulteurs, par l'affiche contre l'alcool au volant ?

- "On est favorables à ce qu'il y ait des campagnes pour limiter l'alcool, pour faire en sorte que les gens au volant n'aient pas d'alcool. Mais en revanche, cibler le vin comme étant le seul accusé de la situation des conducteurs n'est pas acceptable ; le vin est aussi un image de notre pays. Quand on est à l'étranger, on parle aussi de nos vignobles, de la qualité de nos vins. Attaquer le vin, comme ça, dans cette campagne, n'est pas acceptable."

Mais c'est vrai, vous le savez bien, que c'est un enjeu de santé publique, c'est une évidence...

- "Bien sûr, c'est ce que j'ai dit."

...8.000 morts, dont un tiers causé par l'alcool ! Quand il y a un enjeu aussi considérable, les intérêts corporatistes peuvent peut-être s'effacer ?

- "Mais là, je ne fais pas du corporatisme. Nous sommes d'accord pour des campagnes, nous devons accompagner ces campagnes pour la sécurité routière et lutter contre l'alcool. Mais ne cibler, comme ça a été le cas dans cette campagne, que le vin, en prenant l'exemple d'une bouteille de vin..."

...Vous auriez préféré qu'on cible la bière ou des alcools durs, ou l'ensemble ?

- "Oui, il faut peut-être être plus généraliste que ça, plutôt que de cibler un secteur donné. Un verre de vin consommé au bon moment, apporte plutôt beaucoup d'agrément et n'est pas néfaste. Il ne faut pas non plus exagérer."

A consommer avec modération...

- "Voilà."

L'année 2002 est plutôt bonne pour ce qui concerne la moisson. Pourtant, on a vu ces derniers jours des manifestations se multiplier : les producteurs de fruits et légumes, les producteurs de porcs, samedi, par exemple, dans le Finistère ou à Aix. La grogne grossit. C'est le sentiment qu'on a, il y a une inquiétude paysanne qui grandit.

- "Oui, il y a une inquiétude parce qu'au-delà du fait de manquer de perspectives, en termes de politique agricole - on va peut-être y revenir -, l'année 2002 est complètement désastreuse au plan de la conjoncture, secteur par secteur. Je n'ai jamais connu autant de secteurs en crise comme c'est le cas cette année. On a connu le débat sur les fruits au tout début de l'été, et on a mené des négociations avec, notamment, les enseignes de la distribution pour essayer d'en sortir. Plus récemment, ce sont les producteurs de légumes qui sont allés chez H. Gaymard pour essayer de trouver des solutions à la crise qu'ils vivent. Pour les producteurs de porcs : on va peut-être avoir un cours du porc, ce matin, qui va toucher le 1 euro ! C'est extrêmement bas, ça ne couvre pas les coûts de production et dans le même temps, le consommateur n'en bénéficie pas. Les constats qu'ont dû faire les producteurs dans les enseignes le week-end dernier, c'est de voir que le consommateur paye toujours le même prix, même quand ça baisse chez les producteurs. Donc, c'est vrai qu'on a beaucoup de secteurs en crise et qu'il faudra faire le point avec le ministre, dès la rentrée, sur la situation des revenus de nombreux producteurs dans le pays."

Essayez de nous expliquer assez simplement et en quelques mots : ces difficultés de coûts proviennent de quoi ? Ce sont des coûts de production qui sont plus importants que chez nos voisins par exemple ? C'est un problème de surproduction ?

- "On n'échappe pas à l'évolution des charges en France, y compris d'ailleurs dans le débat des fruits et légumes et du vin. Sur le dossier des 35 heures, on a mené là aussi des négociations avec nos partenaires pour essayer d'assouplir la situation parce qu'on a beaucoup de coût de main-d'oeuvre. Mais on n'a pas les mêmes explications secteur par secteur. Si je prends le problème du vin - parce que le ministre était la semaine dernière en Languedoc-Roussillon -, on vit, c'est vrai, une consommation en baisse, des importations qui augmentent et on est mis largement en concurrence avec des pays que nous appelons du "Nouveau monde" : je pense au Chili, à l'Afrique du Sud voire l'Australie. Et là, c'est vrai qu'on a une nécessité d'adaptation de notre vignoble. Si on est en situation porcine, on continue de payer les problèmes sanitaires de début d'année 2001, quand un certain nombre de débouchés à l'exportation se sont fermés et on n'a jamais pu retrouver le bon équilibre. Alors que dans le même temps, nos voisins hollandais, espagnols, allemands, danois - quand on parle production porcine -, pouvaient avoir un marché plus équilibré que chez nous."

Et quand vous avez des difficultés de coûts de production par rapport aux Espagnols, par exemple, sur certains secteurs, est-ce que vous réclamez des compensations aux pouvoirs publics ?

- "Tout de suite, on demande surtout des mesures sur le marché. En matière de céréales - ce qu'on a évoqué tout à l'heure -, c'est absolument incroyable : l'Europe s'est trouvée en fin de campagne, - puisqu'on démarre une nouvelle campagne là, [je parle donc de] la campagne qui vient de se terminer -, avec plus d'importations de céréales qu'on en a exportées. Quand on sait le grenier que nous représentons ! Quand on parle production porcine, c'est aussi des mesures sur le marché qu'il faut obtenir. Et puis il va falloir faire le point sur le revenu des producteurs."

Il a augmenté sur l'année 2001, grâce aux subventions.

- "En 2001, le bilan était plus favorable. Mais malheureusement, le revenu, lorsqu'il est en quasi-équilibre par rapport à l'année précédente, c'est aussi dû à la diminution du nombre d'exploitations. On aimerait bien qu'on puisse avoir des évolutions de revenus et pas seulement un équilibre qui tienne compte de la disparition d'un certain nombre de producteurs."

Vous avez rencontré J.-P. Raffarin fin juillet ; on a dit que cela ne s'était pas très bien passé.

- "Je ne peux pas dire que cela s'est mal passé. On a des convergences de vue sur le débat que nous aurons avec monsieur Fischler et donc la Politique agricole commune. J'ai demandé, en revanche, au Premier ministre de ne pas délaisser l'agriculture à un tournant quant à son avenir. Cela doit pouvoir se traduire dans le budget 2003. Le Premier ministre, visiblement, a des difficultés pour ce budget 2003 ; nous attendons des priorités pour 2003. Je pense à la mise en place de la retraite complémentaire pour les agriculteurs, qui a été votée à l'unanimité dans les deux Assemblées, je pense au soutien à l'installation des jeunes, je pense aussi à l'élevage où il faut absolument que le ministre nous confirme l'intérêt pour ce secteur, en mettant en place un soutien de production à l'herbe par une prime à l'herbe indispensable pour faire en sorte que notre secteur soit compétitif."

Quand H. Gaymard déclare à nos confrères du Monde, il y a quelques jours, qu'il va falloir "hiérarchiser les priorités", cela annonce des arbitrages, peut-être par rapport à des aides annoncées par J. Glavany, son prédécesseur. Y êtes-vous prêts ?

- "Nous sommes prêts à la discussion avec le nouveau ministre de l'Agriculture, mais on veut qu'il soit clair sur les priorités pour que demain, il y ait encore des paysans dans notre pays, et surtout des jeunes qui ont l'ambition d'être paysans, et donc de s'installer."

Un jeune qui veut s'installer aujourd'hui, vous lui dites : "vas-y" ou vous lui dites : "si tu peux te réorienter..."

- "Je lui dis que les temps sont difficiles mais qu'il n'y a pas de raison qu'il n'y ait pas la place pour une agriculture forte, performante, où les jeunes qui sont aujourd'hui en formation en lycée agricole ne trouvent pas toute leur place, parce qu'on veut que des jeunes occupent le territoire. L'enjeu n'est pas seulement économique dans notre pays, il y a aussi l'aménagement du territoire. On veut jouer notre rôle dans la ruralité, et il n'y aura pas de ruralité sans paysans."

A propos de la Politique agricole commune, rappelons que Bruxelles propose une réforme qui est presque une révolution et qui est de dissocier le montant des aides de la production. C'est tout à fait révolutionnaire, c'est extrêmement controversé ; vous y êtes farouchement hostile. J. Glavany qui était votre ministre il y a encore quelques mois, disait au contraire : "réforme indispensable, car la PAC aujourd'hui est un système injuste qui fait que plus on a d'hectares, plus on produit et donc, plus on touche, ce qui fragilise les plus petits." Tout cela paraît frappé au coin du bon sens.

- "Tout cela me paraît très démagogique, à la fois de la part de monsieur Fischler comme de la part de notre ancien ministre..."

Monsieur Fischler est le commissaire européen qui propose cette réforme.

- "Monsieur Fischler est le commissaire européen à l'Agriculture qui fait cette proposition. Parce que les aides sont déjà sorties du soutien au volume. L'exemple des céréales actuellement : que l'on produise 50 quintaux ou 90 quintaux, on a la même aide à l'hectare. C'est vrai que plus on a d'hectares, plus on a d'aides."

Plus on d'hectares, plus on produit.

- "Mais là ce n'est plus la politique agricole européenne, c'est la politique que nous appelons la "politique des structures", c'est-à-dire : où sont les priorités lorsqu'il y a des terres disponibles ? Est-ce qu'elles sont à l'installation ou est-ce qu'elles sont à l'agrandissement ? Ce n'est plus un débat de politique agricole. Le débat de politique agricole au niveau européen est un débat de gestion des marchés, notamment, et de soutien à l'agriculture. Je suis surpris - mais on aura le débat avec le commissaire Fischler, il a commencé - de prendre à témoin que l'agriculture est encore productiviste, non respectueuse de l'environnement... On est largement sortis du productivisme en termes de soutien."

Parce qu'il veut aussi conditionner les aides à l'aide à l'environnement.

- "Je crois surtout que pour vendre sa réforme, le commissaire européen veut prendre à témoin l'opinion en prenant quelques formules..."

C'est le contribuable l'opinion ! C'est elle qui contribue à 40 % du budget de Bruxelles.

- "On est d'accord. Mais justement : je préférerais que le commissaire Fischler, dans tous les secteurs, ait la volonté de mieux gérer les marchés, parce que cela coûterait moins cher aux contribuables. On a un grand marché européen qui est aujourd'hui de 270 millions de consommateurs, il sera demain de 350 millions de consommateurs. C'est ce grand marché européen qu'il faut gérer. Et si on gère mieux les marchés, cela coûtera moins cher aux contribuables. J'aurais préféré qu'on trouve tout cela dans la réforme de Fischler. Il faudra sans doute - et nous n'y sommes pas défavorables - des adaptations de la politique agricole. Mais il y a des échéances très importantes qui nous attendent : l'élargissement pour 2004 et les négociations avec l'Organisation mondiale du commerce. C'est au vu de ces négociations qu'il nous faudra adapter la politique agricole et non pas le faire avant."

Pas touche à la PAC avant ?

- "C'est de faire en sorte que l'on adapte notre politique agricole pour qu'il y ait encore des paysans demain, au vu de ce qui se fera aussi au plan mondial. Les propositions de monsieur Fischler n'ont tenu compte, en aucun cas, de ce que vient de faire G. Bush pour ses paysans."

Vous sentez-vous soutenus par le nouveau Gouvernement ? Etes-vous en phase sur la PAC ? J.-P. Raffarin a répété ces dernières semaines qu'il était hostile à la réforme Fischler.

- "Les discussions que j'ai eues avec H. Gaymard et le Premier ministre, montrent que nous partageons nos réflexions sur la politique agricole. Il semble aussi que le président de la République ait la volonté de se battre - il en a largement parlé avec le Chancelier Schröder. On aura un gros débat franco-allemand sur le sujet."

Tout à fait. Les Allemands sont favorables. L'Allemagne est le plus gros contributeur, et nous les plus gros bénéficiaires.

(Source :premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 12 août 2002)

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