Interview de M. José Bové, porte-parole de la Confédération paysanne à France-Inter le 23 août 2002, sur les OGM, le sommet de Johannesbourg sur l'environnement et la sécurité alimentaire. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. José Bové, porte-parole de la Confédération paysanne à France-Inter le 23 août 2002, sur les OGM, le sommet de Johannesbourg sur l'environnement et la sécurité alimentaire.

Personnalité, fonction : BOVE Jose, ARDISSON Annette.

FRANCE. Confédération paysanne, porte parole

ti : A. Ardisson.- Trois semaines après votre libération de la Maison d'arrêt de Villeneuve-lès-Maguelonne, dans l'Hérault, vous avez donc choisi de faire votre rentrée à l'Université d'Attac - avec deux "tt", je le précise - : l'Association pour la taxation des transactions financières pour l'aide aux citoyens. Quels sont vos liens "organiques" avec Attac ?

- "Il y a cinq ans, quand I. Ramonet, rédacteur au Monde Diplomatique, avait fait un article, un éditorial, appelant à un réveil citoyen, la Confédération paysanne, avec d'autres associations, d'autres mouvements, d'autres syndicats, avait répondu présent à cet appel. Donc, la Confédération paysanne fait partie des membres fondateurs de l'association Attac qui a pour vocation, non pas de supplanter les autres organisations, les syndicats, mais bien d'être un mouvement d'éducation populaire tourné vers l'action, pour permettre à tous ses adhérents et à l'ensemble des mouvements d'être mieux armés pour combattre une forme de mondialisation néolibérale, que nous contestons dans ses effets négatifs, aussi bien pour les salariés que pour les paysans. Et évidemment, par rapport à l'impact que cette mondialisation néolibérale a sur les pays du Sud."

Votre intervention va être centrée sur les OGM - les Organismes Génétiquement Modifiés. En quoi cette problématique d'environnement, de consommation, rejoint-elle les préoccupations d'Attac, qui sont celles d'un nouveau tiers-mondisme en quelque sorte ?

- "La question des OGM est tout à fait révélatrice de la logique de la mondialisation, en ce qu'elle concerne notre vie quotidienne. Aujourd'hui, en effet, les OGM sont prônés par les grandes firmes multinationales, comme Monsanto, Novartis, Aventis et quelques autres, avec comme vocation de vouloir contrôler l'ensemble des semences de la planète. Ce qui veut dire que le paysan perd à la fois sa possibilité de semer ses propres semences et que l'on impose un modèle d'agriculture productiviste à l'ensemble de la planète. Sans qu'il y ait d'ailleurs aucun avantage, mais on pourra revenir là-dessus. C'est un cas de figure très intéressant sur le rôle des multinationales. Comment les multinationales aujourd'hui sont en train d'imposer, à la fois, au citoyen-paysan et au consommateur, un mode d'agriculture que personne ne réclame, puisqu'en France, près de 80 % des personnes interrogées dans les sondages refusent des OGM, puisqu'elles ne leur apportent rien."

Oui, mais un partisan des OGM vous dirait qu'ils peuvent permettre aux pays pauvres, arides, dévastés par les insectes, de disposer de cultures résistantes...

- "Ceci est tout à fait un argument de propagande puisqu'aujourd'hui, les pays du Sud contestent cela. A tel point que plusieurs pays africains viennent, quelques jours avant le Sommet de Johannesbourg, de refuser les aides alimentaires constituées par des OGM. On se rend compte que les Etats-Unis aujourd'hui, dans les derniers conflits ou dans les dernières crises qui viennent d'avoir lieu, que ce soient les crises climatiques ou autres, imposent des semences OGM dans le cadre de l'aide alimentaire. Cela s'est passé en Amérique Centrale, en ex-Yougoslavie, en Afghanistan. Aujourd'hui, c'est en Afrique que, sous le couvert de l'aide alimentaire, les Etats-Unis soutiennent leur industrie semencière, comme Monsanto, en essayant d'imposer ses semences. Donc, cela fait partie de la panoplie des outils des multinationales pour contrôler la planète."

La semaine prochaine s'ouvre le Sommet de Johannesbourg sur l'environnement, la suite de Rio, sans le Président américain, mais avec 150 chefs d'Etat, dont le nôtre d'ailleurs. Avec les bouleversements climatiques évidents cette année, il devrait quand même en sortir quelque chose ?

- "Il y a dix ans déjà, une rencontre très importante avait eu lieu à Rio. Au cours de cette rencontre, qui avait le même thème, beaucoup de spécialistes avaient tiré la sonnette d'alarme - que ce soit sur le climat, sur l'agriculture, que ce soit sur une industrialisation sauvage, incontrôlée. Or, dix ans après, on est toujours dans le même état. On voit que le traité de Kyoto n'aboutit à rien, parce qu'un certain nombre de pays ne veulent pas le signer et que les avantages acquis ne veulent pas être remis en cause par les pays les plus riches. Je suis donc très inquiet quant à la possibilité d'une solution à Johannesbourg. J'ai peur que l'on ait droit à quelques discours tout à fait sympathiques mais sans aucun effet. Pour une raison très claire, et qui a d'ailleurs été rappelée dans Libération, hier, par P. Lamy, le commissaire européen au Commerce extérieur : à savoir qu'il n'y a pas de développement durable en dehors de l'OMC pour lui. Il est très clair aujourd'hui que c'est l'OMC qui contrôle les possibilités de mettre en place d'autres formes de développement. P. Lamy dit très clairement : "Il faut d'abord respecter les règles de l'OMC" et que c'est à partir des règles que le reste suivra. Or, malheureusement, l'OMC n'a pas du tout pour objectif de permettre à chaque pays de pouvoir se développer comme il l'entend, mais bien d'imposer un modèle économique et une forme d'organisation économique qui vont à l'encontre des capacités des populations à se développer. C'est ce que l'on voit d'ailleurs, c'est ce qui a été dit dernièrement par l'ONU : l'écart entre les pays riches et les pays pauvres n'a cessé de croître depuis la mise en place de l'OMC."

Dans le même ordre d'idée, prise de conscience, pensez-vous que la crise argentine et son "effet domino" redouté, va changer la façon de voir du FMI, de la Banque mondiale ..?

- "Je pense que cette crise argentine devrait justement être une sonnette d'alarme et montrer qu'il y a nécessité de revoir le fonctionnement et le rôle même de ces institutions internationales, comme le FMI ou la Banque mondiale. On peut dire très clairement que l'Argentine aujourd'hui est la première victime très claire, devant l'ensemble de la planète, du fonctionnement du FMI, qui a essayé d'imposer à l'Argentine un modèle de développement. Je crois que par rapport à cela, il faut changer les règles du jeu. Il faut faire en sorte de ne pas imposer au pays la privatisation accélérée de tous ses services publics. Il faut faire en sorte de permettre à chaque pays de se développer et pas forcément de rentrer dans le modèle unique qu'on a voulu imposer et qui est représenté aujourd'hui par la Banque mondiale, le FMI ou l'OMC. D'ailleurs, à ce sujet, il ne faut pas simplement protester contre le FMI, mais il faut aussi se retourner vers nos propres hommes politiques, vers nos propres gouvernements, qui siègent à l'intérieur de ces instances, et qui ont donc leur part de responsabilité. Nous interpellons à la fois ces institutions internationales, mais aussi nos propres Etats qui sont co-responsables, de cette situation qui est en train de faire tâche d'huile en Amérique du Sud."

Revenons à vous, J. Bové. Vous êtes sorti de prison il y a trois semaines, mais vous êtes menacé d'y retourner, si la Cour de cassation ne casse pas le jugement de Montpellier - 14 mois ferme - pour destruction de champs d'OGM, sans parler du procès de Foix pour le même motif, le 17 septembre prochain. La prison vous fait peur ?

- "La prison n'est pas quelque chose d'agréable, mais on le savait déjà. Je me suis rendu compte que c'était un milieu où il n'y avait plus aucun droit. Ceci m'a frappé. Les six semaines que j'ai passées à la Maison d'arrêt de Villeneuve-lès-Maguelonne m'inquiètent sur la situation du système pénitentiaire français, puisque je pense aujourd'hui, dans la majorité des cas, alors qu'on voit que de plus en plus de gens emprisonnés pour de petits délits, on se rend compte que la prison ne permet pas de faire en sorte que les torts des victimes puissent être réparés. Elle ne permet pas la réinsertion. Alors, je me pose la question : à quoi sert aujourd'hui la prison dans la majorité des cas ? Je crois qu'il y a vraiment une réflexion de fond à mener, aussi bien dans l'intérêt de la société que dans l'intérêt des détenus et aussi dans l'intérêt des personnels surveillants qui y travaillent. Parce qu'on se rend compte qu'à l'intérieur de ce milieu, aujourd'hui, personne ne s'y retrouve. Les surveillants ne savent plus à quel saint se vouer ; ils sont uniquement "porteur de clés", alors qu'ils devraient avoir une autre mission ; le prisonnier, qui n'a aucun droit, n'est pas du tout poussé à une réinsertion. Je dirais même plus : quand on sort de prison, la majeure partie des personnes qui en sortent, ont la haine vis-à-vis de la société. Je crois que là, il y a une réflexion de fond à mener. Et que ce n'est pas simplement un discours sur la répression qui changera quoi que ce soit. Il faut faire très attention."

Vous avez déclaré un jour : "Si nous n'avons le choix qu'entrer dans l'illégalité ou subir, nous acceptons de transgresser la loi". C'est plus spectaculaire, mais peut-être moins efficace que de changer la loi ?

- "Le principe même de la désobéissance civile est d'abord de reconnaître que la loi existe. Pour moi, il n'y a pas de société sans droits et c'est la construction du droit, des droits internationaux, basés sur les droits de l'homme, qui est le centre même de notre combat en tant qu'organisation syndicale. Mais nous disons, à partir du moment où la loi ne respecte pas les grands principes fondamentaux des droits de l'homme, des droits économiques, des droits sociaux, il y a nécessité d'aller à l'opposition de la loi. Et quand nous n'avons plus aucun recours de droit possible, c'est-à-dire, quand nous ne pouvons plus saisir un tribunal parce que la loi ne nous le permet pas, la seule façon de faire valoir notre droit est de sortir et de dénoncer une loi qui, même si elle est légale, perd de sa légitimité. Donc le sens de cette phrase, c'est de dire très clairement : la légitimité des droits passe avant la légalité de la loi."


(Source :premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 23 août 2002)

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