Interview de M. Jean-Pierre Chevènement, président du Pôle Républicain, dans "Le Parisien" le 29 août 2002, sur les leçons tirées de l'élection présidentielle et de sa candidature et sur les premières mesures prises ou annoncées par le gouvernement. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Pierre Chevènement, président du Pôle Républicain, dans "Le Parisien" le 29 août 2002, sur les leçons tirées de l'élection présidentielle et de sa candidature et sur les premières mesures prises ou annoncées par le gouvernement.

Personnalité, fonction : CHEVENEMENT JEAN Pierre, MONTVALON Dominique de, MICOINE Didier.

FRANCE. Pôle républicain, président

ti : Comment allez-vous ?

Jean-Pierre Chevènement. Excellemment !... (Sourire.)

Quelles leçons tirez-vous de ce qui s'est passé le 21 avril ?

Le pays n'est évidemment pas mûr pour l'effort auquel je l'ai appelé. Pour autant, il ne se reconnaît pas dans ceux qui le dirigent. Jacques Chirac et Lionel Jospin ensemble ont rassemblé moins du quart des inscrits le 21 avril ! Quant à l'échec de la gauche plurielle, il est d'abord celui d'une politique qui n'a pas su transformer la victoire quelque peu inopinée de 1997 en un projet stratégique et mobilisateur.

Vous ne regrettez pas votre candidature ?

Ah non ! Ma candidature était parfaitement légitime. Je n'accepte pas les procès en sorcellerie : il est absurde d'opposer la gauche et la République. Il était nécessaire qu'une voix s'élève pour réaffirmer les principes et les repères républicains et pour refuser la dissolution de la France dans l'océan de la mondialisation libérale. Les idées que j'ai portées - citoyenneté, laïcité, égalité, redressement de la construction européenne, revalorisation du travail, défense des services publics, priorité à l'éducation et à la sécurité, refus de la guerre annoncée contre l'Irak - continueront de faire leur chemin.

Au PS, certains disent que le 21 avril a été un " accident " !

D'une certaine façon, le fait que Lionel Jospin soit arrivé - à 180 000 voix près - derrière Jean-Marie Le Pen est un " accident ", comme le carambolage électoral qui s'en est suivi. Mais la défaite de Jospin était malheureusement inscrite dans le rapport des forces au premier tour : 57 % des voix pour la droite et l'extrême droite, ça ne se rattrape pas¿

Avez-vous été surpris ?

Que Le Pen arrive en deuxième position m'a surpris, oui. Je ne pensais pas que 17 % des électeurs seraient assez aveugles pour ne pas voir que Le Pen allait conforter le statu quo, comme on a pu ensuite le vérifier.

Votre Pôle républicain n'est-il pas mort-né ?

Non. Il constitue toujours, pour des raisons intellectuelles, historiques, politique, un repère essentiel. L'avenir est à la refondation républicaine, et cela implique une réorientation profonde de la construction européenne. Il ne sera pas dit qu'une voix claire et argumentée ne se sera pas élevée pour le proposer au pays. J'ai semé pour l'avenir. Le résultat du 21 avril, même s'il a été inférieur à nos espérances, est pourtant meilleur que celui des Verts, du Parti communiste ou des Radicaux de gauche, formations politiques dont vous ne semblez pas croire qu'elles soient mortes pour autant. 1 520 000 électeurs, c'est un score qui n'est pas déshonorant. Et c'est ce résultat-là qui est significatif. Mais cette réalité, l'ordre établi veut à toutes forces la gommer.

" Le PS doit se déboboïser " Comment analysez-vous la situation du PS ?

Le PS a commencé son examen de conscience. J'espère qu'il trouvera en lui la force d'aller au fond des choses. Il doit s'interroger sur les raisons pour lesquelles les couches populaires l'ont abandonné. Il doit, d'une certaine manière, se " déboboïser ". Cela demande des idées, de l'idéal, du courage ; bref une vision. Pour notre part, si nous pouvons contribuer à la refondation républicaine de la gauche, je m'en réjouirai.

Comment analysez-vous les premiers pas de la droite ?

Le gouvernement Raffarin a repris dans le domaine de la sécurité des propositions que j'avais faites moi-même. Il a fait voter deux lois que le PS n'aurait, à mon sens, pas dû rejeter, et que j'aurais votées (à quelques amendements près) si j'avais été député. Cela dit, M. Raffarin a mangé son pain blanc. Voter des lois de programmation, cela ne coûte pas cher sur le moment. Après, c'est autre chose. Ce gouvernement est, en réalité, prisonnier d'un véritable triangle des Bermudes : la croissance est à 1,2 % ; nos finances publiques sont sous surveillance européenne ; les factures s'allongent de partout. Mais un gouvernement socialiste aurait été dans la même seringue compte tenu des engagements pris au sommet de Barcelone. Parce que la République est d'abord sociale, trois terrains de mobilisation nous sollicitent pour les mois qui viennent : la revalorisation du Smic et du travail ; les retraites et la protection sociale ; enfin, les services publics.

De nouvelles privatisations sont annoncées¿

Je suis inquiet. La privatisation d'EDF est incompatible avec la relance de notre programme électronucléaire. Et puis, le gouvernement pourrait-il se désintéresser d'Air France s'il devait lui arriver la même chose que la Sabena ou Swiss-Air ? On vend les bijoux de famille pour mettre un peu plus de beurre dans les épinards, mais ce n'est pas ainsi qu'on prépare l'avenir.

En Corse, il n'est question que de décentralisation¿

M. Raffarin veut banaliser une exception corse que Lionel Jospin voulait inscrire dans la Constitution. Il s'agit de généraliser à toutes les régions le fameux " processus de Matignon " permettant à la Corse de déroger à la loi. On parle maintenant de référendums régionaux. Mais comment l'Etat pourra-t-il s'opposer à l'expression du suffrage universel par des " peuples régionaux " ainsi bâtis de toutes pièces ? Avec cela, nous nous acheminons vers le démantèlement de la France au sein d'une " Europe des régions ". Je dis : attention, danger ! Ce n'est pas ainsi qu'on renforcera l'autorité de l'Etat.

" Le jour où les Français se réveilleront... " Et le projet de réforme des modes de scrutin ?

L'UMP cherche à verrouiller la vie politique. Si le projet aboutit, il verra la constitution d'un hypercentre avec deux versants : libéral-social et social-libéral. On nous construit une Cocotte-Minute¿

Des sans-papiers occupent la basilique de Saint-Denis¿

C'est un test opéré sur le nouveau gouvernement, et surtout sur la gauche pour l'obliger à abandonner les positions réalistes que Lionel Jospin et moi-même l'avions conduit à adopter à travers la loi du 11 avril 1998, qui permet une action à la fois ferme et humaine. Il y a une autre manière, plus intelligente, de traiter le problème : mobiliser des fonds accrus pour les 1 100 millions d'hommes qui dans le monde n'ont pas accès à l'eau potable. Ensuite, tout faire pour empêcher une guerre contre l'Irak qui jettera des centaines de milliers de réfugiés sur les routes de l'exil. Il serait temps que, sur ces sujets, un peu de hauteur de vue se manifeste, dans les associations comme au sein du gouvernement et des partis. Schröder est plus courageux : il dit non à cette guerre.

Vous semblez pessimiste !

Non, lucide. La situation politique est très fragile. Dans la campagne électorale, les questions de fond, pour l'essentiel, ont été éludées. Les priorités n'ont pas été clairement affichées. Je crains donc, sauf sursaut, une aggravation de la crise de notre démocratie. Le jour où les Français se réveilleront, ça risque de faire mal.


(source http://www.pole-republicain.org, le 10 septembre 2002)

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