Extraits d'une interview de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense, au journal suisse "Le Temps" du 23 août 2002, sur la lutte contre le terrorisme et l'intervention militaire en Macédoine, au Kosovo et en Bosnie-Herzégovine. | vie-publique.fr | Discours publics

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Extraits d'une interview de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense, au journal suisse "Le Temps" du 23 août 2002, sur la lutte contre le terrorisme et l'intervention militaire en Macédoine, au Kosovo et en Bosnie-Herzégovine.

Personnalité, fonction : ALLIOT MARIE Michèle.

FRANCE. Ministre de la défense

ti : (¿)

Q - La France est membre de l'OTAN qui est une structure militaire créée uniquement pour faire face au bloc de Varsovie, durant la guerre froide¿

R - La France occupe dans l'OTAN une situation particulière. Cela dit, certes, nous ne sommes plus dans un système de risque d'affrontement avec la Russie. Mais, nous constatons une multiplication de conflits locaux. Nous voyons aussi la montée des risques terroristes : tout le monde pense au 11 septembre. Le 8 mai, il y a eu l'attentat qui a tué plusieurs de mes compatriotes au Pakistan, la Tunisie a été une cible par l'attentat de la Ghriba. Tout cela montre qu'il y a de nouvelles formes de conflits. Cela implique que tous ceux qui ont une autre idée de l'homme, une vraie volonté de paix, doivent unir leurs moyens pour lutter contre ces risques, pour essayer de mettre fin aux conflits, de maintenir la paix et de combattre le terrorisme. L'OTAN a un rôle important à jouer dans ce cadre.

Q - La fin de la guerre froide a mis un terme à cet affrontement entre les blocs, mais un héritage persiste : des conflits régionaux et locaux explosent un peu partout. Votre rôle n'est plus de défendre directement le territoire français, même s'il y a risque d'attentats, mais de porter la "défense" en dehors du territoire¿

R - Tout est lié : la première mission de mon ministère c'est de défendre la France et les Français là où ils sont, de les protéger de toutes les menaces. Le terrorisme frappe sur le territoire, mais vient essentiellement de l'extérieur. Lorsque nous participons aux côtés des alliés en Afghanistan à la lutte contre les Taleban, nous nous protégeons et nous aidons à protéger d'autres pays cibles potentielles d'attentats, car, aujourd'hui, aucune nation n'est à l'abri du terrorisme. Par ailleurs, des guerres locales peuvent avoir des incidences directes ou indirectes sur notre pays ; la Bosnie, le Kosovo et la Macédoine représentent trois cas de figure. En Macédoine, les alliés sont intervenus à titre préventif, ce qui a évité un conflit certain, qui aurait pu impliquer un pays de l'Union européenne, la Grèce, et donc toute l'Union européenne. La Bosnie et le Kosovo ne sont qu'à mille kilomètres des frontières françaises, et un conflit d'envergure là-bas aurait des répercussions immédiates sur les nations proches : vagues d'immigration considérables, déstabilisation des pays voisins. Nous essayons donc, après avoir rétabli la paix de mettre en place des institutions locales solides pour éliminer les risques de guerre interne et lutter contre tous ces trafics d'armes, de drogue, contre ces mafias qui se servent de ces bases géographiques. La défense, c'est aussi cela.

Q - A propos des Taleban et autres groupes, l'opinion publique mondiale s'interroge sur l'origine de ces groupes, leur armement, leur financement et leur entraînement. On n'oublie pas que ces Taleban ont été l'instrument de la CIA et d'autres structures, pour lutter contre "l'ours rouge" de l'époque. L'opinion publique mondiale considère que l'Europe est un lieu privilégié de refuge pour beaucoup de chefs intégristes condamnés par leurs pays pour action terroriste, essentiellement réfugiés en Angleterre, en Allemagne et ailleurs¿ Ne pensez-vous pas que pour la défense de la France et des Français, qu'il y ait d'abord une action à entreprendre à l'intérieur des pays européens ?

R - Depuis le 11 septembre, tous les éléments de lutte contre le terrorisme ont été renforcés. Ceci se manifeste par des arrestations, des enquêtes sur les réseaux financiers et des échanges de renseignements entre nous. Tous les pays de l'Union européenne ont pris conscience des risques directs, pour leur propre existence et pour leur population, risques liés à certains groupes. Depuis le 11 septembre, la France, qui a toujours eu une attitude très ferme en la matière, est peut-être mieux écoutée d'un certain nombre de partenaires, qu'il s'agisse de lutter contre les réseaux de blanchiment d'argent, de lutter contre toutes sortes de trafics ou de surveiller tous ces groupes.

Q - Le garant de la légitimité à l'échelle mondiale est bien sûr l'ONU. Depuis un bon moment, l'opinion publique considère que les décisions de l'ONU ne sont pas toujours équitables. On n'applique pas avec la même volonté d'efficacité les résolutions prises. Il semblerait que certains pays sont sévèrement sanctionnés et qu'on ferme les yeux pour d'autres. Certaines composantes de l'ONU freinent les espoirs de voir régler quelques problèmes urgents, semble-t-il¿

R - L'ONU est un organisme qui fonctionne de manière "diplomatique" : pour obtenir une résolution, il faut un accord des grands pays. Le problème n'est pas seulement d'arriver à une résolution, mais aussi de pouvoir l'appliquer¿ L'ONU, malgré les casques bleus, a plus une vocation d'interposition pour la paix que de sanction. C'est un peu la limite de l'institution¿

Q - Prenons l'exemple de l'Iraq. Quand ce pays faisait face à l'Iran, personne au monde n'a protesté contre l'utilisation de certaines armes : c'était l'allié du monde occidental. Et puis on connaît la suite¿ résolution sur résolution, sanctions, embargo, bombardements, etc.

R - L'Iraq a fait un acte de guerre en agressant le Koweït. En prenant une position d'agresseur, ce pays a conduit la communauté internationale à changer d'attitude. Aujourd'hui, il est indispensable que l'Iraq accepte de mettre en ¿uvre les résolutions de l'ONU et permette aux observateurs indépendants de l'institution de faire leur travail.

Q - Pourquoi l'ONU n'est-elle pas arrivée à un consensus pour pouvoir envoyer la moindre petite commission à Jénine ? Tout a été refusé, même l'envoi d'un "observateur". Depuis 1948, aucune résolution de l'ONU n'a été appliquée par Israël, sauf celle qui porte création de cet Etat...

R - Nous revenons à ce que je disais tout à l'heure. Le problème de l'ONU n'est pas seulement un problème de résolutions, mais de capacité à intervenir. Aujourd'hui, il y a une exaspération totale entre deux communautés humaines. Il faut un minimum d'accord pour qu'une intervention puisse être efficace.

Q - Il faudrait alors revoir un peu le fonctionnement de l'ONU... On s'aperçoit que certains pays ne payent pas leur quote-part...

R - C'est une réalité financière qui limite l'action de l'ONU, c'est vrai, mais ce n'est pas l'obstacle majeur. Il faut, dans les cas de conflit, une volonté minimum de paix, ou au moins d'apaisement, pour commencer à faire avancer les choses.

Q - Avant de venir en Tunisie, vous avez participé à un dernier Conseil ministériel qui a décidé d'interdire un groupe d'extrême-droite dont l'un des membres a tiré sur le président Chirac le 14 juillet. Faut-il attendre, en démocratie, un attentat pour dissoudre les partis de ce type ?

R - Chaque pays agit dans un contexte en fonction de son histoire et de sa culture. En France, on est très respectueux de la liberté de penser. Et la question est donc jusqu'où va cette liberté ?

Q - Mais l'Espagne aussi va prendre des mesures similaires à l'encontre d'un parti qui refuse de condamner les attentats de l'ETA...

R - Oui. Il y a un consensus à ce sujet parmi tous les partis politiques espagnols. Cela concerne les relations étroites entre le terrorisme de l'ETA et le parti BATASUNA.

Q - Il y a eu beaucoup de remous lorsque les Algériens ont interdit le FIS, sans parler d'autres cas ici ou là. Faut-il attendre qu'un petit Hitler arrive au pouvoir par les voies démocratiques pour se rendre compte qu'il faut revoir les choses ? Faut-il donc donner aux ennemis de la démocratie le droit d'utiliser la démocratie ?

R - C'est une question très importante. Elle pose le problème des limites de la liberté individuelle et de la démocratie. Elle est autant d'ordre philosophique que politique. C'est vrai, la démocratie, parfois, a été remise en cause par ses propres moyens, les exemples sont nombreux : dans certains cas des dictatures sont nées des règles démocratiques. Chacun doit y réfléchir. Jusqu'où doit aller la liberté, la démocratie ?

Q - La Francophonie peut-elle être un moteur dynamisant, non pas pour aider à la naissance d'une démocratie parachutée, mais à l'émergence d'une façon de penser qui pourrait amener à cet humanisme de la pensée et de la culture françaises ?

R - La Francophonie n'est pas seulement le regroupement de pays ou de peuples autour d'une langue commune ou autour d'une culture partagée. Elle est un rassemblement de nations autour de valeurs, valeurs de respect de l'autre, de tolérance, de mise en exergue de la liberté. C'est cela le fondement principal de la Francophonie. Aucun pays n'essaie d'imposer à l'autre ni sa culture, ni sa vision, ni son économie. Mais ensemble, à travers une diversité, on peut aussi se retrouver, partager ce qu'on a en commun. C'est à la fois l'histoire partagée, le respect de l'autre, de sa liberté, l'attachement à la démocratie. La Francophonie est un point de repère, un rattachement nécessaire pour un certain nombre de pays, afin de trouver le soutien qui leur permettra de faire émerger ou de consolider la démocratie.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 27 août 2002)

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