Interview de M. Gérard Aschieri, secrétaire général de la FSU, dans "L'Humanité" le 2 septembre 2002, sur la gestion des personnels de l'éducation nationale, l'impact en milieu scolaire de la loi Perben sur la délinquance des mineurs et le projet de transfert de compétences aux régions. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Gérard Aschieri, secrétaire général de la FSU, dans "L'Humanité" le 2 septembre 2002, sur la gestion des personnels de l'éducation nationale, l'impact en milieu scolaire de la loi Perben sur la délinquance des mineurs et le projet de transfert de compétences aux régions.

Personnalité, fonction : ASCHIERI Gérard, GREUTER Myriam.

FRANCE. FSU, secrétaire général

ti : Que pensez-vous des choix budgétaires pour l'Education nationale ?

Gérard Aschieri: Sans le moindre débat public sur les besoins, dans le secret des ministères, on s'est mis d'accord sur des niveaux de dépenses. Avec toute une offensive sur le thème : il y a trop de fonctionnaires. Après ce bras de fer ministériel, il n'y a plus de priorité à l'éducation. La justice, la sécurité, elles, ont bénéficié d'une programmation budgétaire. Certains affirment que l'école ne s'en tire pas trop mal. Mais limiter les dégâts, ça ne fait pas une politique ! Pour l'instant, dans ce qu'a dit le ministre, on ne voit pas d'ambition pour l'éducation. Ce qui se dit, c'est qu'il n'y aurait pas trop de suppressions, voire un maintien des effectifs. Cela ne suffit pas. On a besoin d'enseignants, d'assistantes sociales, de conseillers d'éducation. Il y a trois ans, le gouvernement avait acté une programmation, dont nous avions déjà dénoncé les limites. Nous ne sommes même pas sûrs qu'elle soit maintenue.

La loi Sapin de résorption de la précarité prévoyait pourtant des titularisations. Qu'en est-il ?

Gérard Aschieri: Les titularisations d'enseignants ont été limitées. Les personnels ouvriers ou administratifs n'ont rien eu. On a surtout constaté l'an dernier des recrutements de nouveaux non-titulaires. D'un côté on vide et de l'autre on remplit ! Pourtant, créer des emplois éviterait de recruter des non-titulaires pour faire face aux besoins, et de rouvrir la voie à la précarité.

Qu'attendez-vous des 500 000 départs à la retraite qui auront lieu d'ici 2010, selon une étude du ministère ?

Gérard Aschieri: On craint que, plus ou moins subrepticement, les départs à la retraite ne soient pas remplacés. Nous sommes donc très attachés à une programmation, qui est contraignante, mais qui permet surtout de prévoir les recrutements. Aujourd'hui, il faudrait par exemple que près d'un tiers des jeunes titulaires d'une licence se dirigent vers l'enseignement. Nous craignons que le pouvoir ne s'en occupe pas, qu'il laisse courir, et qu'il en profite ensuite. L'Education nationale compte plus d'un million de personnes, ce qui en ferait la principale source pour réduire le nombre de fonctionnaires. Le silence du pouvoir à ce sujet nous inquiète.

Les emplois-jeunes commenceront eux aussi à quitter l'école dès le mois de juin prochain. Quelles conséquences aura le départ de ces 62 000 aides-éducateurs ?

Gérard Aschieri: Si aujourd'hui on retire les aides-éducateurs des écoles, il va y avoir un trou. J'ai un espoir, parce que le gouvernement sait qu'il va devoir trouver une solution. Mais je crains une solution au rabais, notamment par le maintien d'un statut de droit privé, qui donne aux jeunes moins de droits sociaux, syndicaux. Nous pensons qu'il faut des créations d'emplois en dur, et dans les autres cas, au minimum des contrats de droit public.

" Les régions pourraient avoir demain une compétence sur les moyens de l'éducation ", a dit en juillet le ministre des Affaires sociales, François Fillon. Comment cela va-t-il se traduire selon vous ?

Gérard Aschieri: Une partie de l'école est depuis longtemps territorialisée. Les communes ont des compétences sur le primaire, le département et la région sur le secondaire. Nous ne sommes pas convaincus qu'il faille aller au-delà. Le premier problème est celui de l'égalité au sein du service public. Dans le primaire, une de nos études montre que les sommes investies par élève (bibliothèques, informatique) varient déjà de 1 à 10. D'ores et déjà, les élèves n'ont pas les mêmes chances selon l'endroit où ils vivent. La décentralisation risque d'accentuer ces écarts entre collectivités riches et pauvres, mais aussi entre celles qui font ou non le choix de l'école.
Second problème : on peut craindre que les collectivités choisissent la sous-traitance pour les personnels de service, l'entretien des locaux. Or, un cuisinier, une femme de service en maternelle, des agents de service en collège contribuent à l'encadrement des élèves. Une personne de passage venant du privé ne jouera pas forcément le même rôle éducatif. Troisième question : quel est le bon échelon pour décider d'une politique éducative ? Nous pensons que c'est l'Etat, parce qu'il a une vision globale, et parce que l'école concerne toute la société, pas seulement les habitants d'une région.

Vous avez dit dès le mois de mai que les projets du nouveau ministre de l'Education, Luc Ferry, " conduiraient à renforcer la fracture scolaire ".

Gérard Aschieri: Le ministre dit qu'il veut lutter contre la " fracture scolaire ". Nous trouvons son projet un peu léger pour l'instant. Luc Ferry affirme vouloir lutter contre l'illettrisme, une notion que nous trouvons assez catastrophiste, tandis que les moyens, eux, ne suivent pas. Il devrait par exemple y avoir une centaine de CP à effectifs allégés - sur près de 55 000 écoles primaires ! - et une centaine de classes-relais au collège, pour remettre les élèves à flots : des chiffres dérisoires. On manque toujours de moyens pour faire plus de suivi individualisé, pour constituer des équipes pluridisciplinaires. On a l'impression que le ministre fait ce qu'il peut avec ce qu'il a, sans se préoccuper d'obtenir plus.

Quelles conséquences pour l'école doit-on attendre de la loi Perben sur la délinquance des mineurs ?

Gérard Aschieri: Cette loi nous inquiète : elle mise sur le répressif au détriment de l'éducation. Elle tend à reléguer les jeunes à problèmes, voire, à les enfermer. Nous, nous pensons qu'il faut traiter les sources du problème : les questions sociales et éducatives. Je ne dis pas qu'il ne faut pas sanctionner parfois, mais il faut que cette sanction ait une valeur éducative. Or ici, le pénal prend le dessus : c'est une fausse solution. L'affaire de l'outrage à enseignant ne traite pas le fond, elle non plus. Il faut regarder ce qu'il y a derrière le geste de l'élève. Il existait déjà des dispositifs de sanction, mais là, on assimile l'outrage à enseignant à un outrage aux forces de l'ordre. C'est un mauvais signal aux enseignants et un contresens sur l'éducation. Certains collègues d'établissements difficiles n'en peuvent effectivement plus. Ils ne demandent toutefois pas plus de sanctions, mais généralement plus d'équipes pour encadrer les jeunes ! En latin, " autorité " vient du verbe augmenter, donner du poids. Ce poids, ce n'est pas nécessairement le gros bâton qui le confère.

Le film Etre et Avoir, de Nicolas Philibert, sort en ces jours de rentrée scolaire. Comment expliquer l'énorme succès, public et critique, de ce documentaire sur une classe unique en milieu rural ?

Gérard Aschieri: Tout le monde parle du plaisir du film. Je pense qu'il pointe quelque chose d'important : l'école doit être un plaisir pour les élèves, et les enseignants. Or le discours ambiant sur l'insécurité ne donne pas une bonne image de l'école. L'accent doit être mis aussi sur les réussites de l'école. Sinon, on va se convaincre que tous les jeunes ne peuvent pas réussir, et qu'il n'est donc pas nécessaire de se donner les moyens de les faire réussir.

(source http://www.fsu.fr, le 5 septembre 2002)

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