Interview de M. Alain Juppé, président de l'UMP, à Radio France Internationale le 11 septembre 2002, sur la politique française et européenne de défense face à la stratégie américaine concernant l'Irak. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Alain Juppé, président de l'UMP, à Radio France Internationale le 11 septembre 2002, sur la politique française et européenne de défense face à la stratégie américaine concernant l'Irak.

Personnalité, fonction : JUPPE Alain, GANZ Pierre.

FRANCE. UMP, président

ti : P. Ganz - Un an après les attentats anti-américains, le Conseil des ministres va donc arrêter un projet de loi de programmation militaire pour les armées françaises. Cela aurait pu être au Conseil des ministres de la semaine prochaine par exemple ; la date du 11 septembre a une signification politique précise ?

- "Sans doute faut-il y voir un symbole, mais ce qui compte, c'est le fond. Je me réjouis beaucoup que ce texte vienne aujourd'hui devant le Conseil des ministres. D'abord pour une question de principe : on dit souvent que les responsables politiques ne tiennent pas leurs engagements. Eh bien voilà un engagement tenu. Lors de la campagne présidentielle, J. Chirac s'était engagé à reprendre un effort de défense significatif et nous le faisons aujourd'hui. Sur le fond, on sait bien que depuis quelques années, notamment au cours des cinq dernières années, que l'effort de la France s'est beaucoup relâché. Je ne vais pas donner de chiffres, mais nous sommes tombés en dessous de 2 % de notre richesse nationale consacrée à l'effort de défense. Il faut absolument infléchir cette tendance, parce que le monde est dangereux - chacun a en tête le 11 septembre plus qu'à tout autre moment - et parce qu'il faut avoir les moyens de ses ambitions."

Mais est-ce que la situation économique globale, qui n'est pas à la grande croissance en ce moment, permet cet effort ?

- "Il y a des priorités, il y a des choix à faire et le Gouvernement a fait ce choix. Quoi de plus important que d'assurer la sécurité de notre pays, sa sécurité extérieure, sa sécurité intérieure ? D'autres choix avaient été faits dès le mois de juillet en ce sens. Toutes les illusions que nous avons pu avoir il y a dix ans, en 1989, au moment de la chute du Mur de Berlin, sont aujourd'hui dissipées. La menace a sans doute changé, mais la menace existe."

Un effort plus concerté avec les Européens ne serait-il pas plus efficace politiquement, pour donner plus de poids à l'Europe diplomatiquement et politiquement ?

- "Nous avons tout à y gagner et là aussi, je me réjouis de voir que c'est l'un des objectifs de notre diplomatie, qui a été bien rappelé par M. Alliot-Marie. Pourquoi ? Parce que la grande question aujourd'hui est de savoir si oui ou non les Européens sont décidés à créer un pôle d'influence dans le monde."

Et cela passe par une armée plus forte ?

- "Comment voulez-vous jouer un rôle sur la scène mondiale, si vous n'avez pas d'abord une politique extérieure commune ? Il y a encore beaucoup d'efforts à faire. On voit que sur certains sujets comme l'Irak, il y a une position qui est loin d'être commune entre les grandes nations européennes. Et puis, il faut le bras séculier et dans ce domaine - parce qu'il faut aussi être optimiste de temps en temps -, on a fait des progrès formidables. Je n'aurais jamais imaginé, lorsque j'étais ministre des Affaires étrangères - ce n'était pas il y a si longtemps, enfin cela fait déjà une dizaine d'années ! -, que dix ans plus tard, les bases d'une force d'intervention européenne auraient été jetées. Cela a été fait à Nice. A Nice, nous avons décidé de le faire..."

Vous n'avez pas l'impression que depuis le 11 septembre, justement, les Américains font énormément de pressions sur les autres Européens, pour qu'ils s'équipent "américain", pour qu'il n'y ait pas d'industrie européenne de défense et donc pas de défense européenne intégrée ?

- "Cela ne date pas du 11 septembre !"

Mais ils ont mis la pression...

- "L'ardeur des Américains à vendre leurs avions, leurs chars, l'ensemble de leur matériel militaire est fort ancienne, hélas..."

Les Européens résistent assez ?

- "Non, bien sûr. Quand je vous dis qu'il y a encore beaucoup à faire dans ce domaine, les exemples de pays européens qui s'équipent en matériel américain sont légion, hélas. Il faut donc que nous arrivions à faire l'A400-M ; l'idée de proposer une coopération à la Grande-Bretagne pour construire le deuxième porte-avions nucléaire est une bonne idée qui, je l'espère, pourra prospérer. Donc là, il faut donc une volonté politique forte et encore beaucoup de pression et de volonté."

Demain, le Président Bush doit préciser sa stratégie devant les Nations unies concernant l'Irak. Si S. Hussein n'accepte pas le retour sans condition des inspecteurs de l'ONU - c'est la proposition soutenue et défendue par la France -, est-ce qu'une action militaire sera nécessaire ?

- "Il ne faut pas l'exclure. La France ne doit pas donner le sentiment qu'elle y met tellement de conditions que l'usage de la force devienne improbable et perde sa crédibilité. La grande question est de savoir s'il y a une menace pour la paix mondiale, si oui ou non, l'Irak a fabriqué ou est en mesure de fabriquer des armes de destruction massive."

Pour vous la réponse est oui ?

- "Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il y a un doute très fort - c'est une litote ! Il y a beaucoup de raisons de penser que la réponse à cette question est positive. Le bon moyen pour l'Irak de dissiper d'éventuels doutes, c'est d'accepter le retour des inspecteurs des Nations unies sur son terrain. La démarche française qui consiste à dire que dans un premier, il faut mettre l'Irak en demeure - et pas pour dans deux ans, dans les trois semaines qui viennent - d'accepter les inspecteurs et si l'Irak refuse, agissons pour utiliser d'autres moyens - éventuellement la force - est la bonne démarche."

Il faudrait utiliser cette force uniquement sous le mandat de l'ONU ?

- "Il y a un grand principe dans la diplomatie française, qui est que la guerre et la paix ne se font pas comme cela, il faut une gouvernance mondiale, il faut une légalité mondiale. Et c'est le Conseil de sécurité qui, à ce niveau-là, détient le pouvoir de donner le feu vert."

Peut-on dire alors que s'il n'y a pas de résolution du Conseil de sécurité pour un feu vert, pas de participation française ?

- "C'est une position constante, à laquelle j'adhère complètement."

Est-ce que le choc subi par les Etats-Unis il y a un an les a rendu plus arrogants, plus "unilatéralistes", comme le disent certains ?

- "Je voudrais d'abord dire que dans l'anniversaire que nous célébrons aujourd'hui, il ne faut pas oublier la dimension humaine et le drame humain que cela représente. Je voyais hier soir à la télévision des jeunes femmes qui ont perdu leur mari et des enfants, qui demandent "quand est-ce que papa revient du travail ?". Il faut intégrer cela, même si on essaye de faire des considérations politiques. C'est pour moi l'occasion de redire combien l'émotion du peuple français et sa solidarité avec le peuple américain, et les New-Yorkais en particulier, a été profonde, y compris dans ma ville. Ceci n'est pas en cause, il faut quand même le répéter. A partir de là, il y a bien sûr les analyses politiques : j'ai beaucoup entendu dire, le 12 septembre, que le monde avait changé et que rien ne serait plus jamais comme avant ; c'est vrai et faux. C'est vrai parce qu'il y a eu un électrochoc, il y a eu une prise de conscience de la nouvelle menace, celle du terrorisme, du crime organisé. Mais sur les problèmes de fond, qu'est-ce qui a réellement changé depuis un an maintenant ? En Afghanistan, oui et c'est bien..."

Cela dit les Américains n'ont pas attrapé Ben Laden...

- "L'Afghanistan a retrouvé la voie de la démocratie, la France y est présente, D. de Villepin y était récemment. Mais - et vous avez raison de le dire - les réseaux terroristes n'ont pas été démantelés, celui d'Al Qaïda en particulier, les grands conflits régionaux, dont on sait qu'ils sont le terreau du terrorisme n'ont pas progressé vers une solution - regardez ce qui se passe au Proche-Orient. Quant à l'écart entre les riches et les pauvres sur la planète, qui est tout de même un problème de fond et qui menace les grands équilibres, on ne peut pas dire qu'ils se soient réduits d'un millimètre."

Est-ce que sur ces dossiers, les Etats-Unis n'ont pas une responsabilité particulière pour faire bouger les choses ?

- "Ils ont une responsabilité particulière, mais ne tombons pas dans l'odieux. Quand j'entends dire ici ou là qu'ils sont responsables de ce qui s'est passé le 11 septembre, non ! En revanche, qu'il faille lutter contre leur tendance naturelle à l'unilatéralisme, oui. Et la seule façon de le faire, c'est de faire que l'Union européenne devienne un pôle d'influence politique sur la planète. Il y a encore du boulot dans ce sens-là."

Quels impacts ont eu les événements du 11 septembre sur la vie politique française ?

- "Je ne suis pas sûr que la campagne présidentielle et la campagne législative aient beaucoup tourné autour de ces questions..."

Mais est-ce que cela a influencé le résultat ?

- "Cela a évidemment influencé les choses, tout simplement parce que ces événements ont créé un sentiment d'incertitude, au plan économique en particulier, ce qui fait que la croissance économique est aujourd'hui fragilisée et le 11 septembre y a fortement contribué. Cela n'a pas été le seul facteur, mais cela a été l'un des facteurs. Et aujourd'hui, cela compte, notamment dans la stratégie gouvernementale qui est moins facile à développer que si nous étions vers 3 % de croissance."

Vous êtes en train de visiter certaines fédérations du RPR, qui va fermer ses portes très prochainement. Il n'y a pas eu trop de regret dans votre base ?

- "Il y a de la nostalgie. Je la partage, parce que quand on a participé à cette grande aventure depuis 1976, c'est évidemment un saut vers autre chose. Mais en même temps, il y a de l'adhésion et je dirais même de l'enthousiasme, parce qu'on voit bien que la dynamique est là et que l'union, ça gagne."


(source : Premier ministre, Service d'information du Gouvernement, le 11 septembre 2002)

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