Interview de M. Jean-Louis Debré, président de l'Assemblée nationale, à Europe 1 le 8 octobre 2002, sur l'ouverture d'un débat parlementaire sur l'Irak, la répression de la conduite automobile sous l'influence des drogues, l'interdiction de la pornographie à la télévision, la sécurité rapprochée des élus et le style de sa présidence de l'Assemblée nationale. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Louis Debré, président de l'Assemblée nationale, à Europe 1 le 8 octobre 2002, sur l'ouverture d'un débat parlementaire sur l'Irak, la répression de la conduite automobile sous l'influence des drogues, l'interdiction de la pornographie à la télévision, la sécurité rapprochée des élus et le style de sa présidence de l'Assemblée nationale.

Personnalité, fonction : DEBRE Jean-Louis, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. Assemblée nationale, président;FRANCE. UMP, membre du comité politique

ti : J.-P. Elkabbach.- L'Irak est en débat au Parlement : aujourd'hui à l'Assemblée et demain au Sénat. J.-P. Raffarin va ouvrir le débat, D. de Villepin le clôturera. La France répond donc aujourd'hui à G. Bush, qui disait cette nuit : "S. Hussein doit désarmer, mais une action militaire n'est ni imminente ni inévitable". Est-ce que cela veut dire que la menace de guerre s'éloigne aujourd'hui ?

- "Je ne crois pas. Je crois que la menace de guerre existe, qu'elle est présente, c'est une menace d'affrontements et une menace terroriste. La position de la France est une position claire : il faut distinguer l'objectif des moyens. L'objectif, il est partagé par l'ensemble de la communauté internationale : il s'agit de faire en sorte que l'Irak ne possède pas et ne puisse pas utiliser des armes de destructions massives. Les moyens : c'est de s'appuyer sur les résolutions du Conseil de sécurité, pour y envoyer des observateurs et, en fonction du rapport de ces observateurs, poursuivre l'action qui est d'éviter que l'Irak ait des armes de destructions massives."

En bon et pur chiraquien, vous voyez naturellement une influence de la France, de J. Chirac et de D. de Villepin ?

- "Ce n'est pas en "pur chiraquien"..."

Ce n'est pas une critique !

- "C'est parce que c'est l'intérêt de la France. Oui, la diplomatie française, telle qu'elle a été conduite par D. de Villepin et telle qu'elle est voulue par le Chef de l'Etat, a abouti à faire en sorte - avec l'aide naturellement d'autres nations, notamment de l'Allemagne - que la menace d'intervention recule. Mais elle est toujours là, parce que le monde est un monde dangereux."

Vous allez voir tous les orateurs de tous les partis : M.-G. Buffet, F. Hollande, A. Juppé... Pensez-vous qu'il y a un accord possible de tous les partis politiques français sur l'Irak, aujourd'hui ?

- "Je le crois et je crois surtout que tout le monde, de droite comme de gauche, a très bien compris la position et l'influence de la France dans cette affaire. Là où je me réjouis un petit peu - alors qu'il n'y a pas de raison de se réjouir -, c'est que finalement, dans ce conflit, dans ce drame, l'action du président de la République et l'action du Gouvernement ont été comprises en France et à l'extérieur de la France par l'ensemble des pays du monde."

Dans quelques minutes, les députés vont se prononcer sur la proposition de loi d'un UMP, R. Dell'Agnola, qui vise à punir les conducteurs sous l'emprise des drogues, dont le cannabis. Souhaitez-vous que cette proposition de loi soit votée ? Est-ce qu'on en a vraiment besoin ?

- "Naturellement. Il y a un problème de sécurité sur la route, et je souhaite qu'on puisse renforcer cette sécurité. Or, il apparaît aujourd'hui qu'un certain nombre d'accidents, et un grand nombre d'accidents de plus en plus important, sont commis par des gens qui sont sous l'empire de la drogue. Par conséquent, sanctionnons ces gens-là, comme on sanctionne ceux qui conduisent en état d'ivresse."

Mais on ne sanctionne pas ceux qui conduisent et qui sont sous l'usage excessif de tranquillisants, par exemple ?

- "Il faut progressivement arriver à interdire à tous ceux qui ne sont pas dans un état normal de conduire, pour la sécurité de tous."

On vous dira et on vous dit "encore une loi, alors que la consommation des drogues est en France interdite". Appliquons les lois !

- "On applique les lois, mais il y a des circonstances aggravantes qui font que, lorsque vous conduisez sous l'empire de drogues, vous êtes sanctionné. C'est exactement en France le cas de l'alcoolisme. Lorsque vous conduisez avec de l'alcool dans le sang, c'est une circonstance aggravante."

Avant le rapport B. Kriegel sur la violence, le président du CSA, D. Baudis, vient de demander aux élus d'interdire le porno à la télévision. Et vous qui êtes président de l'Assemblée, qu'en pensez-vous ?

- "Il y a une responsabilité collective. Nous devons, dans cette affaire de violence ou de porno à la télévision, essayer d'avoir en tête trois réflexes : un réflexe de liberté, parce qu'il faut laisser la liberté de la création - c'est la gloire de la France - ; le respect d'un certain nombre de valeurs et la responsabilité des auteurs, des éditeurs et des cinéastes. Je ne suis pas pour l'interdiction. Il faut, au contraire, essayer de faire en sorte que, tant auprès des auteurs qu'auprès des éditeurs, des imprimeurs ou des cinéastes, leur montrer leurs responsabilités. Mais je ne suis pas pour le système de l'interdiction. Cela n'a jamais fonctionné dans l'histoire, car si vous reprenez l'histoire de la littérature française, chaque fois qu'on a interdit ou censuré, il y a eu des livres qui ont eu beaucoup plus de succès."

Baudelaire, Flaubert, Sade, etc... Vous avez raison. L'incident qui a eu lieu il y a quelques semaines [dans l'enceinte de l'Assemblée, ndlr] contre le Premier ministre peut-il encore se reproduire ? Est-ce qu'aujourd'hui, vous, président de l'Assemblée, vous pouvez assurer les députés qui sont au Palais Bourbon de leur sécurité ?

- "Nous avons pris un certain nombre de mesures, naturellement, pour assurer la sécurité de l'ensemble des parlementaires, mais il ne faut pas faire de l'Assemblée un bunker. C'est le temple de la démocratie. Par conséquent, il faut assurer le maximum de sécurité aux députés - c'est ce que nous avons fait et ce que nous faisons -, mais il faut aussi que le public puisse venir. Or, à partir du moment où le public vient dans l'enceinte du Parlement, on n'est pas à l'abri d'incidents. Nous avons tout fait pour que ceci ne se reproduise pas."

Mais renforcez-vous la sécurité ? Là, vous parlez comme B. Delanoë : "l'hôtel de ville doit être ouvert, il doit y avoir un rapport de proximité ...". Mais si les élus sur le terrain risquent leur vie ?

- "Naturellement, il faut faire attention. Naturellement, il faut assurer le maximum de sécurité. Mais il faut regarder quelle est la cause de cette atteinte contre les hommes politiques. Dans notre monde aujourd'hui, systématiquement, on tourne les politiques et la politique en dérision. La politique est dévalorisée, les élus deviennent des cibles et c'est préoccupant pour la démocratie. En dehors des mesures de sécurité ponctuelles que nous prenons, il faut restaurer un certain nombre de valeurs, et notamment le respect de la politique, de l'engagement politique et du militantisme politique. Parce que c'est la démocratie qui est derrière."

Au-delà, il y a Paris, Dunkerque, Vitry, un médecin à Valenciennes, qui est égorgé en plein jour. Est-ce que la France devient une société de violences ?

- "Nous vivons dans un monde de violences, mais je crois qu'il faut lutter contre cette violence. Ce que fait le Gouvernement, et notamment N. Sarkozy, va dans le sens d'un apaisement. C'est difficile. Naturellement, c'est une guerre, une guerre quotidienne contre celles et ceux qui commettent des actes criminels ou délictueux. Mais il ne faut jamais abandonner la guerre en ce domaine."

On va dire "la droite fait une politique sécuritaire" ?

- "Non, la droite fait une politique républicaine. Le premier principe de la République, c'est la liberté. Or il n'y a pas de liberté sans sécurité."

Sur le perchoir, monsieur le président de l'Assemblée nationale, est-ce que vous entendez les critiques contre le nouveau président Debré, qui serait plutôt maladroit, un peu brutal avec les orateurs, trop long avec les chahuteurs et qui rappelle comme un leitmotiv : temps de parole, temps de parole, temps de parole...

- "On est toujours critiqué. Peu m'importe. Ce qui est nécessaire pour moi, c'est que chacun respecte le règlement de l'Assemblée, pour que l'Assemblée soit le lieu où tous puissent s'exprimer, aussi bien majorité que l'opposition."

Mais vous vous dites que vous ne vous trompez pas ? Vous avez raison de vous comporter avec beaucoup d'autorité ?

- "J'ai raison de faire en sorte qu'à l'Assemblée nationale, lors des "Questions d'actualité", chaque député puisse s'exprimer tranquillement et que les ministres puissent répondre sereinement. Et pour qu'il y ait la tranquillité et la sérénité, il faut que chacun respecte le règlement de l'Assemblée nationale."

Et que dites-vous à votre majorité pléthorique, bouillante, impatiente, impertinente, indisciplinée ?

- "Je leur dis : vous êtes la majorité, c'est très bien, le peuple français l'a voulu ainsi, mais à l'Assemblée nationale, doivent s'exprimer aussi bien les députés de la majorité que ceux qui représentent l'opposition, parce que l'Assemblée nationale, c'est l'image de la diversité française."

Donc, vous continuerez comme vous le faites au perchoir ?

- "Je continuerai comme je le fais au perchoir à faire respecter le règlement et le temps de parole pour tous, que l'on soit puissant ou misérable."

D'habitude, vous avez plus de doute, mais là...

- "Là, je n'ai aucun doute, parce que je connais bien l'Assemblée nationale, et parce que j'aime la démocratie et que j'aime la tolérance."

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 8 octobre 2002)

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