Conférence de presse de Mme Claudie Haigneré, ministre déléguée à la recherche et aux nouvelles technologies, sur les objectifs de la Fête de la science et les enjeux éthiques et scientifiques des progrès technologiques, Paris le 11 octobre 2002. | vie-publique.fr | Discours publics

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Conférence de presse de Mme Claudie Haigneré, ministre déléguée à la recherche et aux nouvelles technologies, sur les objectifs de la Fête de la science et les enjeux éthiques et scientifiques des progrès technologiques, Paris le 11 octobre 2002.

Personnalité, fonction : HAIGNERE Claudie.

FRANCE. Ministre délégué à la recherche et aux nouvelles technologies

Circonstances : Lancement de la Fête de la science à Paris le 11 octobre 2002

ti : Mesdames et messieurs les journalistes,

Je vous remercie vivement de votre présence ce matin au Ministère chargé de la Recherche et des Nouvelles Technologies. A quelques jours de l'ouverture de la Fête de la Science, je me réjouis à la fois de pouvoir vous présenter succinctement le sens que nous souhaitons voir porté par cette manifestation dans le cadre plus large de la diffusion de la culture scientifique et de répondre à vos questions sur ce sujet.

La Fête de la Science dont le coup d'envoi sera donné dans quelques jours constitue depuis 11 ans une occasion unique de rencontres et d'échanges sur un mode à la fois studieux et joyeux entre la communauté scientifique et le grand public. Moment privilégié de découvertes en tous genres, source de vocations, lieu de partage, c'est aussi le dispositif phare d'une mission d'envergure, la diffusion et l'appropriation par l'ensemble de la société d'une authentique culture scientifique. Avant de revenir dans un instant sur ce que j'entends par culture scientifique, je souhaite vous proposer quelques réflexions sur cette manifestation que le Ministère chargé de la Recherche et des Nouvelles Technologies est fier de soutenir, en partenariat avec l'ensemble des acteurs à l'échelle régionale, nationale et européenne.

Les objectifs de la Fête de la Science sont maintenant bien connus :

Permettre la diffusion auprès du grand public d'une information fiable sur la science et ses développements technologiques en faisant parler les chercheurs eux-mêmes de leur travail et de leurs découvertes ; la relation est ici évidemment à double sens : elle met en jeu d'un côté le goût de la transmission chez les chercheurs, goût qu'il me semble important de soutenir, d'évaluer et de reconnaître et, de l'autre, la curiosité du grand public et en particulier des plus jeunes ;
Susciter chez les jeunes des vocations pour les carrières scientifiques, éveiller en eux l'esprit d'entreprendre, diffuser une culture de l'innovation et de la créativité ;
Faire de la science un objet de culture autant que de savoir.
La Fête de la Science en France mobilise un nombre croissant d'acteurs et de partenaires publics et privés : communautés scientifique et éducative, entreprises, collectivités territoriales et associations. Je leur adresse à tous mes remerciements pour le travail accompli et mes plus chaleureux encouragements pour les actions à venir.

Quelques chiffres témoignent de ce foisonnement : en 2001 plus d'1 million de visiteurs ont été accueillis, parmi lesquels près de 250 000 écoliers, collégiens et lycéens dans plus de 2000 manifestations. Plus de 70 villages des sciences ont été créés.

Le Village des Sciences installé sur le site Descartes sera au Ministère le point de mire du dispositif parisien. Il connaît depuis plusieurs années un très vif succès auprès des jeunes. De nombreuses associations, chercheurs, et personnels du Ministère le font vivre et je les en remercie vivement. Je me réjouis à l'idée que, cette année encore, il bruisse des voix et rires d'enfants et de jeunes. Parmi les temps forts du Village, signalons les conférences sur le thème " Chercheur, la passion d'un métier ", permettant le partage avec les jeunes des grands moments d'une vocation scientifique (physicienne, astrophysicien, médecin ou chercheur au service du développement durable) ; les séances de présentation des grandes avancées scientifiques, celle sur les gènes d'Axel Kahn, celle sur les énergies renouvelables d'Anne Falaga, sans oublier le témoignage d'un grand scientifique et explorateur, Jean-Louis Etienne. La dimension audiovisuelle sera également largement représentée. Il m'est impossible de citer tous les stands qui seront présents dans le jardin carré. Un grand nombre d'organismes de recherche présenteront sous forme ludique et pédagogique des découvertes et procédés majeurs, de l'ADN au système solaire en passant par les expériences de chimie ou les jeux mathématiques.

La Fête de la Science constitue le point d'orgue d'une mission plus ample de diffusion de la culture scientifique.

Cette mission outre les organismes de recherche, les universités, les grands établissements nationaux que sont la Cité des Sciences et de l'Industrie, le Palais de la Découverte, le Musée des Arts et Métiers ou le Muséum National d'Histoire Naturelle compte de nombreux acteurs dans les régions. Ces établissements ont vocation à être autant de pôles d'animation de la culture scientifique. Je l'ai rappelé lors du banquet inaugural de la nouvelle formule de la CSI et cette orientation figure dans la lettre de mission de son nouveau président.

Ainsi, la dimension régionale de cette manifestation me tient tout particulièrement à coeur. Elle offre la possibilité, dans le domaine de la diffusion de la culture scientifique, d'un partage d'expériences fécond et permet de réaliser ces expérimentations régionales appelées, selon le voeu du Premier Ministre, à jouer un rôle déterminant dans le franchissement d'une nouvelle étape de la décentralisation.

Je me rendrai la semaine prochaine en région afin de m'associer au travail exemplaire des acteurs des collectivités territoriales.

Je souhaite enfin que cette édition nous permette de préparer celle de l'année prochaine que j'aimerais voir plus ouverte encore à une dimension européenne qui me semble, aujourd'hui plus que jamais, primordiale. Vous savez que la France a été investie de la responsabilité de conduire les actions 7 et 8 (semaines de la science européenne) et de suivre l'action 9 (comparaison des approches nationales de la culture scientifique) du plan d'action "Science et Société" du 6ème PCRD. Je souhaite partager avec tous les acteurs le sentiment que la construction de l'espace européen de la recherche, à travers notamment l'harmonisation des politiques nationales de promotion de la culture scientifique, constitue pour tous, et particulièrement pour les plus jeunes, une chance inouïe qu'il nous faut saisir avec audace. Une table-ronde sur les fêtes de la science en Europe sera d'ailleurs animée par Brigitte Vogler à l'occasion du forum de lancement du 6ème PCRD à Bruxelles en novembre. Des initiatives menées en coopération avec les pays frontaliers auront lieu dès cette année dans les régions Midi-Pyrénées, Alsace, Rhône-Alpes, et Nord-Pas de Calais.

Quel sens pour la science ?

Je trouve merveilleux de voir à quel point ces jeunes que l'on dit peu intéressés par les sciences peuvent être émerveillés par les présentations qu'on leur fait, sur un mode ludique ou festif, de certaines découvertes. Tout est ici affaire de goût : passion d'enseigner chez les chercheurs et professeurs, soif d'apprendre chez les écoliers et étudiants. Je crois que la désaffection des jeunes à l'égard des matières scientifiques tient avant tout à un désamour né de l'absence de passion. Il n'y a pas de raison qu'un élève ou un étudiant ne puisse être captivé par un théorème autant que par un poème, à partir du moment où on lui fait percevoir la beauté de ce théorème, où il lui est présenté sous des couleurs aussi séduisantes qu'une oeuvre d'art ou qu'un roman.

Depuis un siècle, un fossé nouveau s'est créé entre des champs de la culture précédemment contigus, entre la philosophie et les sciences, entre l'esthétique et l'astrophysique, entre les lettres et les maths, entre les sciences de la vie et les arts. Cette dichotomie est à mes yeux une des causes que l'on peut assigner au déclin du goût pour les sciences. La frontière entre esprit de finesse et esprit de géométrie est le fruit d'une construction culturelle et sociale ; à ce titre, elle n'est pas définitive. Et c'est en la confirmant que l'on risque de priver les sciences de leur culture et d'affaiblir les arts et les lettres en les séparant de leurs fondements rationnels. Laissez-moi simplement vous évoquer dans les mots de Diderot, la béatitude du scientifique : " Heureux le géomètre, en qui une étude consommée des sciences abstraites n'aura point affaibli le goût des beaux-arts ; à qui Horace et Tacite seront aussi familiers que Newton ; qui saura découvrir les propriétés d'une courbe et sentir les beautés d'un poème ! "

Ne minimisons pas le goût de l'effort, de la difficulté, de la nouveauté et le sens inné de la prise de risque. Les jeunes sont avides de sensations fortes, parfois jusqu'à l'excès et en dehors des salles de classes. Pourquoi ne pas leur faire percevoir que ces sensations fortes existent aussi dans des sujets qui leur apparaissent lointains au premier abord en leur faisant rencontrer des chercheurs et inventeurs passionnés ? Pourquoi ne pas chercher à réconcilier science et création, à montrer que l'inventivité s'exprime autant dans les sciences que dans les arts, que la prise de risque n'est pas moins présente dans les métiers scientifiques que dans les métiers financiers ? Redonnons aux jeunes conscience qu'avec une formation d'ingénieur on peut se mettre au service de l'innovation, de la créativité.

Exploitons aussi pleinement le potentiel exceptionnel des technologies de l'information et de la communication, formidable outil pour aller à la rencontre des jeunes à l'aide des médias qui leur sont familiers.

Les jeunes sont avides d'identification dans une période où leur identité se construit. Ils aiment les icônes, les modèles. Il s'agit alors de mettre sur le devant de la scène ces héros de la science et de rendre les jeunes fiers des succès scientifiques comme ils sont fiers des exploits sportifs.

J'aimerais également évoquer avec vous un sujet qui me tient à coeur. Je vous ai dit en commençant que je reviendrai sur ce que signifie pour moi la culture scientifique. Au-delà des aspects que je viens d'évoquer, il me semble important, à l'heure où la science et ses développements technologiques est l'objet d'un curieux mélange de fascination et de soupçon, à l'heure où les découvertes scientifiques et les progrès technologiques suscitent autant d'interrogations qu'ils offrent de réponses, d'articuler étroitement enjeux éthiques et scientifiques. C'est ce que j'appelle favoriser, à côté de la culture de la science, l'émergence d'un sens de la science.

D'une certaine manière et je suis ici l'analyse éclairante d'un spécialiste d'histoire des sciences, Vincent Jullien, nos sociétés contemporaines, confrontées à l'acuité des problèmes éthiques, "acceptent de plus en plus de faire ce qu'elles peuvent faire, le rôle du bien étant joué par le possible". Or, puisqu'elle joue un rôle de premier plan dans la détermination du possible, "la science qui est par nature la norme du possible, devient la norme du devoir ". En l'absence de ce que le philosophe nomme "une sorte d'impératif humaniste universel ", les sociétés occidentales sont amenées à faire ni plus ni moins ce qu'elles sont capables de faire.

Si donc nous sommes amenés à régler notre conduite éthique sur les sciences, il est d'une importance vitale qu'ensemble, scientifiques, politiques, journalistes scientifiques, philosophes, historiens et sociologues, nous menions une réflexion approfondie sur le risque de faire et de ne pas faire.

Dans le cadre de mes attributions, j'ai décidé, avec Luc Ferry et Xavier Darcos de nommer un chargé de mission parlementaire à qui il reviendra de coordonner une réflexion sur les actions les plus pertinentes en matière de culture scientifique, réflexion appelée à nourrir une présentation qui sera faite en Conseil des Ministres avant la fin de l'année.

J'aimerais pour conclure et puisque cette Fête de la Science voit fleurir emblèmes et devises partager avec vous une devise déjà ancienne mais qui me paraît particulièrement appropriée : il s'agit de l'appel lancé par Kant à l'époque du Siècle des Lumières : "Ose savoir !"

Je vous remercie de votre attention.


(Source http://www.recherche.gouv.fr, le 14 octobre 2002)

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