Point de presse conjoint de MM. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie, et Laszlo Kovacs, ministre hongrois des affaires étrangères, sur le soutien de la France à la candidature hongroise à l'Union européenne et l'enjeu de l'élargissement, la situation en Irak, Budapest le 11 octobre 2002. | vie-publique.fr | Discours publics

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Point de presse conjoint de MM. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie, et Laszlo Kovacs, ministre hongrois des affaires étrangères, sur le soutien de la France à la candidature hongroise à l'Union européenne et l'enjeu de l'élargissement, la situation en Irak, Budapest le 11 octobre 2002.

Personnalité, fonction : GALOUZEAU DE VILLEPIN Dominique.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie

Circonstances : Voyage en Hongrie de M. de Villepin le 11 octobre 2002 : entretien avec le ministre des affaires étrangères hongrois, M. Kovacs, rencontres avec la communauté française et avec les élèves du lycée Kolcsey à Budapest

ti : (Point de presse conjoint à Budapest, le 11 octobre 2002) :

(...)

Je voudrais d'abord commencer par remercier le ministre des Affaires étrangères pour la qualité de nos travaux ce matin et pour la chaleur de son accueil.

Cette visite intervient à un moment particulièrement heureux, puisque nous pouvons nous féliciter des conclusions de ce rapport de la Commission qui marque bien tous les progrès d'ores et déjà réalisés par la Hongrie et nous abordons donc avec beaucoup d'optimisme et de confiance cette dernière étape de l'élargissement.

Je sais tous les efforts qui ont été consentis par les autorités hongroises, les gouvernements successifs, les parlements successifs, par le peuple hongrois et je crois qu'aujourd'hui c'est une juste récompense qui se profile.

Je voudrais dire aussi toute ma joie d'être présent à Budapest au lendemain de l'annonce de la remise du prix Nobel de littérature à Imre Kertesz. Quel meilleur symbole du génie hongrois, quel meilleur symbole de l'esprit européen. Des livres, une oeuvre consacrés à l'Holocauste, consacrés à la réflexion sur l'épreuve humaine qu'il a personnellement vécue dans sa chair ; la traduction d'ouvrages majeurs de la littérature et de la pensée allemandes : il y a pour l'Europe qui est la nôtre la marque même de l'esprit de réconciliation qui doit véritablement être au coeur de notre ambition.

L'élargissement de l'Europe - voulu par la France dès l'origine - était déjà dans l'esprit de Jean Monnet et dans celui du général de Gaulle. Le président Chirac l'a ardemment souhaité, quand il l'a exprimé ici à Budapest, en 1997. C'est enfin les deux parties de notre coeur européen réconciliées, c'est enfin les deux sources de notre esprit européen réconciliées. Nous allons aborder ensemble la dernière ligne droite qui est devant nous parce que ce qui est bon pour la Hongrie est bon pour l'Europe, ce qui est bon pour l'Europe est bon pour la Hongrie. C'est en ce sens que nous avons évoqué avec le ministre des Affaires étrangères les objectifs qu'il fallait continuer de poursuivre dans le sens de la transparence avec tous les efforts déjà engagés dans ce sens : efforts dans le domaine de la flexibilité, efforts dans le domaine de la sécurité et en particulier dans le domaine de la sécurité alimentaire. C'est une nouvelle aventure qui va commencer et nous voulons l'aborder ensemble dans cette Europe, à un moment où elle doit elle-même refonder véritablement son pacte européen - vous savez toute l'importance que nous attachons à la Convention pour l'avenir de l'Europe - pour avoir une Europe à la fois plus démocratique, plus transparente et plus efficace.

Dans cette Europe, il n'y a que des partenaires égaux, qui doivent tous assumer leurs responsabilités et prendre toute leur place à un moment où le monde traverse des crises particulières. Il est donc important que cette Europe puisse s'affirmer sur la scène internationale car un monde stable exige une Europe forte. Dans celle-ci, la relation particulière entre la France et la Hongrie constitue pour nous un atout majeur. Vous connaissez l'importance dans notre imaginaire de ces liens : Le pape Sylvestre, la dynastie d'Anjou, les Hussards, le rôle des Lumières que nous partageons, l'amitié entre Kossuth et Victor Hugo, du "Printemps des peuples" au "Printemps de l'Europe", - et je sais quel a été le rôle de votre pays, comme artisan de la chute du "Mur"-, il y a là un esprit de liberté, une ambition commune qui doivent nous guider. Le ministre l'a dit, nous avons des relations économiques et commerciales fortes que nous voulons encore davantage développer ; nous avons des relations politiques, qui vont connaître une nouvelle intensité avec le déplacement de votre Premier ministre à Paris ; nous l'attendons avec beaucoup d'amitié ; nous avons des relations culturelles extrêmement fortes, vous l'avez constaté, lors de la Saison hongroise, la Saison Magy'Art en 2001 et nous voulons continuer sur cette lancée avec les journées françaises Francia Div'art. C'est une nouvelle aventure qui commence pour notre Europe, la nouvelle Europe qui doit aborder avec confiance et optimisme les défis à venir et bien évidemment la France et la Hongrie veulent être main dans la main pour aborder cette nouvelle étape.

Q - Ce matin, le président Georges Bush a obtenu le mandat de déclencher une action militaire contre l'Irak. En même temps, selon de nombreux journalistes, la bonne solution pourrait consister à adopter la proposition française en deux étapes : résolution du Conseil de sécurité en deux étapes. Est-ce que vous pensez, Monsieur le Ministre, qu'il y a une chance de faire adopter cette proposition française par les intéressés ?

R - Tout à fait, et nous y travaillons ardemment à New York avec l'ensemble de nos partenaires du Conseil de sécurité et avec l'ensemble de la communauté internationale. Si nous sommes soucieux de cette démarche en deux temps, c'est que nous pensons qu'il faut maintenir la communauté internationale et le Conseil de sécurité unis sur une question aussi grave. Nous avons été unis sur le terrorisme, face au terrorisme, nous devons être unis pour régler la difficile question de la prolifération. Une démarche en deux temps permet aux Nations unies d'exercer leurs responsabilités à chaque étape d'un processus délicat. Il est important que les décisions prises par le Conseil de sécurité puissent avoir toute la légitimité indispensable vis-à-vis bien sûr du monde arabe et de l'ensemble de la communauté internationale car véritablement la guerre, le recours à la force ne peuvent être qu'un dernier recours. Une première résolution permettra d'obtenir le consensus du Conseil de sécurité pour fixer les conditions d'un retour des inspecteurs ; vous savez le travail important déjà réalisé par Hans Blix et M. El Baradeï dans ce cadre. Si l'Iraq ne devait pas obtempérer et accepter ce retour ou entraver le bon fonctionnement du travail des inspecteurs, il faudrait en tirer toutes les conséquences et chacun serait alors amené à exercer sa responsabilité.

Q - Sur l'élargissement : les Français ne sont pas enthousiastes. Sont-ils favorables à l'entrée de la Hongrie ?

R - Je crois que tous les Français comprennent bien l'importance de l'enjeu de l'élargissement, et nous allons évidemment en France faire un effort particulier pour l'expliquer très fortement au cours des prochains mois. C'est l'enjeu de la nouvelle Europe, d'une nouvelle aventure européenne ; nous serons plus forts en étant plus nombreux, plus unis et bien évidemment la Hongrie doit prendre toute sa place dans cette Europe. C'est bien sûr le voeu du gouvernement et des autorités françaises mais c'est le voeu, je crois aussi, de tous les Français.

Merci beaucoup.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 16 octobre 2002)

(Extraits du discours à l'Institut français de Budapest à Budapest, le 11 octobre 2002) :

Permettez-moi d'abord de vous dire l'immense bonheur pour moi d'être ici, en Hongrie, à Budapest.

C'est un moment solennel et important pour la Hongrie. Nous l'avons vu avec le récent rapport de la Commission qui a marqué tous les efforts accomplis par ce pays dans la voie vers l'Union européenne, dans la voie vers l'élargissement. Il y a là la récompense de nombreuses années d'efforts, de sacrifices, et ce n'est que justice que de les voir aujourd'hui reconnus. Il y a une deuxième raison qui me touche personnellement, parce que je veux y voir un symbole de la reconnaissance de la Hongrie, c'est bien évidemment l'attribution du prix Nobel de Littérature à Imre Kertész. Il y a là un message fort vis-à-vis d'une expérience unique, d'une expérience des tragédies du XXème siècle, d'une écriture sur l'Holocauste, d'un témoignage vivant exprimé et ressenti dans sa chair même, d'une démarche aussi puisqu'une belle partie de son oeuvre est consacrée à la traduction des chefs d'oeuvre de la littérature allemande. Quel meilleur témoignage pourrions-nous trouver de l'esprit de l'Europe, de l'esprit de la réconciliation de cette Europe trop longtemps divisée, trop longtemps divisée dans le coeur, trop longtemps divisée dans l'esprit ?

C'est donc aujourd'hui une époque nouvelle que nous entrevoyons. Une époque nouvelle où les efforts qui seront à faire ne s'arrêteront pas, je l'ai dit à l'ensemble de mes interlocuteurs hongrois, au Premier ministre, au ministre des Affaires étrangères, à la présidente du Parlement. Mais dans ces efforts qui restent à faire - transparence, prévisibilité, sécurité - nous serons ensemble, comme nous l'avons été au cours des dernières années, jusqu'au bout du chemin où cette famille va enfin vivre réunie.

Je crois qu'il y a véritablement un passage dans lequel vous, responsables, représentants, membres de la communauté française, avez une place à part car vous vivez ici la vie de ce pays. Vous participez aux émotions, à l'aventure de ce pays et vous jouez un rôle essentiel dans la signification de cette Europe, dans la signification de l'engagement français auprès de nos amis hongrois. Je voudrais vous en remercier car, quand on regarde la qualité de nos relations bilatérales, on voit bien que c'est vous-même qui êtes à l'oeuvre : la France, troisième pays investisseur en Hongrie ; la France qui développe ses relations économiques, ses relations commerciales ; la France qui multiplie les contacts culturels et comment ne pas saluer la formidable saison culturelle MagyArt qui s'est déroulée en 2001 ?

Il y a là une formidable réalisation, et nous avons d'autres projets : FranciArt qui est une perspective d'échanges culturels que nous devons multiplier. Il y a la réussite de cet Institut Culturel qui témoigne bien de la vitalité de notre esprit, de notre culture, mais aussi de la capacité que nous avons de partager. C'est bien là l'esprit de l'Europe, l'esprit du débat qui s'exprime et qui s'affirme. Je crois que nous pouvons être fiers de ce qui a été fait, fiers aussi de ce Lycée qui a ouvert ses portes et qui permet à notre communauté de vivre pleinement en accueillant un certain nombre d'enfants hongrois. La culture française est, grâce à vous ici, vivante, l'esprit français est ici vivant et nous avons beaucoup de perspectives dans ce pays. Je veux dire à quel point ma confiance est grande dans la capacité de la Hongrie à relever les défis.

Une nouvelle Europe, avec des nouvelles frontières, est en train de se créer. Et quand je dis nouvelles frontières, ce n'est pas du tout dans l'esprit des murs qui doivent enfermer l'Europe nouvelle. Cette Europe, au contraire, doit être fraternelle, ouverte sur ses voisins et cette Europe doit avoir à coeur de faire partager les bénéfices qui ont été les siens. Il y a là un témoignage très fort que nous devons être capables de faire vivre. Nous devons montrer l'exemple, parce que nous, Français, qui faisons partie de cette aventure européenne depuis le début, qui, dès l'après-guerre, avons pris conscience que l'esprit de réconciliation, c'était de se tourner vers ceux que nous avions beaucoup combattu. Avec nos amis allemands nous avons fait ce chemin d'une Europe à six, d'une Europe à douze, d'une Europe à Quinze. Nous savons ce que nous devons à ces hommes, ces individualités qui ont porté l'Europe et on pense à Jean Monnet, Robert Schuman, Gasperi, Adenauer, de Gaulle. Oui, l'histoire est faite par des individus, elle est faite par des destins peu communs et je suis heureux de saluer en cette année 2002 deux destins qui relient la Hongrie et la France. Victor Hugo d'un côté, Kossuth de l'autre. Il y a bien deux fondateurs de cette Europe, deux visionnaires de cette Europe et ce n'est peut-être pas tout à fait un hasard si ce grand projet d'une fédération d'Etats-nations a été lancé par un Hongrois qui pensait certes à l'époque à l'Europe centrale. Cette Europe aujourd'hui est une réalité pour l'ensemble d'entre nous. Hugo pensait, lui, à des Etats-Unis d'Europe. Tout cela a fait son chemin et cette Europe, c'est chacun d'entre nous qui, demain, va la construire. Vous savez à quel point nous souhaitons, qu'au-delà des intérêts, au-delà des positions, au-delà des mécanismes et des procédures qui sont indispensables, cette Europe puisse s'affirmer, être démocratique, plus transparente, plus efficace. La clef de cette Europe, c'est ce qui nous fait vivre, c'est cette culture partagée, ce sont ces valeurs partagées qui sont au coeur de notre histoire car Dieu sait si le XXème siècle a été marqué par les épreuves, les divisions, les humiliations. Nous avons tous notre lot de souffrance. Que cette souffrance et que ces épreuves nous rendent en ce XXIème siècle, plus conscients, plus grands, plus responsables, plus désireux d'affirmer, ensemble, nos valeurs communes et nos règles communes.

Aujourd'hui, devant vous tous réunis, j'ai une joie particulière, celle de saluer les mérites d'un homme, le père Tamas, qui a oeuvré dans un esprit exceptionnel, un esprit qui est à la fois celui de l'ouverture, de l'amour de l'autre, qui est en même temps celui de l'oecuménisme et qui montre bien qu'il n'y a aucune frontière, aucune limite, qu'il n'y a rien qui puisse arrêter un homme d'énergie, un homme de bonté, un homme de dévouement.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 18 octobre 2002)
(Déclaration au lycée Kolcsey à Budapest, le 11 octobre 2002) :


La satisfaction pour moi d'arriver aujourd'hui à Budapest est d'autant plus grande que je suis précédé de deux grandes nouvelles. La première, c'est le rapport de la Commission qui mesure tous les progrès par la Hongrie au cours des douze dernières années et Dieu sait s'il a fallu des efforts, je dirais même parfois des sacrifices, pour voir cette perspective enfin s'ouvrir.

Au-delà de cette bonne nouvelle qui fait que nous sommes dans la dernière ligne droite de l'Union européenne, il y a bien sûr ce "coup de chapeau" de la communauté internationale, ce "coup de chapeau" du Prix Nobel de littérature qui vient célébrer le génie hongrois. La qualité littéraire d'une oeuvre d'un grand écrivain, Imre Kertesz qui a consacré son oeuvre à ce sujet que nous avons en commun et qui est ô combien douloureux, l'holocauste, ce travail sur la mémoire, ce travail d'identité sur ce que nous sommes et ce que nous avons connu au cours de ce terrible XXème siècle. Son oeuvre et sa vie, à travers le travail, notamment de traductions, qu'il a fait en se consacrant à la littérature allemande, montre bien à quel point il y a dans cette oeuvre un esprit fort qui est celui de la réconciliation et je veux saluer à travers lui cet esprit hongrois, cette ambition hongroise, qui est justement de travailler à ce qui fait sans doute la clé de l'aventure européenne, le partage, l'aventure commune entre nos peuples.

Bien sûr, l'Europe c'est aussi une mécanique compliquée et je devrais même dire, à certains égards, rébarbative. Croyez bien, elle l'est pour nous comme elle l'est peut-être pour vous. On parle de subventions, on parle de compensations financières, on parle d'institutions, ce sont des choses difficiles. Il est vrai que pour faire vivre des valeurs communes, il faut faire vivre aussi et partager des règles communes car cette Europe qui est maintenant, demain, on peut même dire presque aujourd'hui, notre Europe, il faut arriver à la rendre à la fois plus démocratique, plus transparente et plus efficace car nous ne pouvons nous satisfaire de simples mécanismes anonymes, de redistribution financière, de compensations entre les uns et les autres.

Il faut que cette Europe puisse faire vivre un véritable projet, faire vivre ce qui est sa marque, un projet humaniste et universel. C'est ça l'histoire et l'expérience entre nos peuples. Quand on regarde ce qui constitue la marque particulière des relations entre la France et la Hongrie, on constate que cette histoire d'images communes, que l'on fasse référence au Pape Sylvestre, que l'on parle de la dynastie d'Anjou, du siècle des Lumières, de Kossuth, que l'on parle de ce terrible XXème siècle d'épreuves, que l'on parle aujourd'hui avec force de l'expérience vivante, de la réconciliation, il y a là toute une dimension partagée.

Nous devons avoir conscience maintenant que cette Europe a aussi des devoirs. Elle doit bien sûr vis-à-vis du monde jouer tout son rôle. Nous sommes dans un monde marqué par la crise, les difficultés, un profond désordre mondial et l'Europe a un rôle central à jouer. Aucune puissance dans le monde, si grande soit-elle, y compris les Etats-Unis, ne peut aujourd'hui seule assumer la charge, la vision, qui permettra un nouvel équilibre mondial.

L'Europe doit être ce partenaire, elle doit être ce pôle de stabilité et d'excellence qui permettra au monde d'avancer sur deux pieds. Cette Europe-là, nous en faisons tous également partie. Car il faut bien comprendre que dans cette Europe il n'y a pas des pays plus ou moins égaux que d'autres, il n'y a que des partenaires, des Etats qui veulent remplir tout leur rôle, assumer toutes leurs responsabilités. Il faut bien mesurer à quel point cette Europe-là n'est pas seulement l'Europe de Bruxelles, de Luxembourg, de Strasbourg, des décisions qui peuvent paraître dans certains cas bien lointaines et même parfois un peu anonymes, cette Europe-là, c'est l'Europe de tous nos peuples. Je crois qu'il y a un beau symbole, je l'évoquais tout à l'heure, entre Victor Hugo et Kossuth, entre ce Printemps des peuples 1848-1849, cette révolution et cette ambition partagée, et ce qu'est aujourd'hui ce nouveau printemps de l'Europe. 1989 la chute du mur, vous y avez contribué et vous avez été l'un des grands artisans de cette chute, découvrant à la fois les nouvelles perspectives qui s'ouvraient à l'Europe et au monde, ouvrant grand la porte au vent de liberté.

Cet espoir, ce printemps de l'Europe, il nous faut le transformer en une réalité concrète, une réalité que nous pourrons, chacun de nous, partager. Cette Europe doit changer la vie de chacun d'entre nous. Le fait que vous soyez aujourd'hui désireux de parler la langue française vous ouvre la porte d'autres pays européens, vous ouvre le coeur de la France, vous ouvre la possibilité de nouvelles carrières, d'autres emplois, de voyages. Il y a là tout un champ de nouvelles possibilités pour une Europe vivante, une Europe qui assume toute la charge de sa mémoire avec des moments forts, heureux, mais aussi avec des moments difficiles. Nous sommes riches de cette expérience, de cette diversité qui fait l'Europe.

Regardons autour de nous, l'Europe c'est à la fois des pays du Nord avec une culture, une inspiration spécifique, c'est en même temps cette ouverture vers l'Atlantique avec la Grande-Bretagne et ce vent du large en direction des Etats-Unis et des Amériques. C'est l'ouverture vers la Méditerranée, vers tous les pays du Proche et du Moyen-Orient, c'est aussi une ouverture vers le grand continent africain, et il y a eu dans le passé des grands projets d'Eurafrique. C'est enfin l'ouverture vers l'Orient, vers l'intérieur du continent jusqu'à la grande Russie. Il y a une diversité qui ne doit pas être vécue comme autant d'éléments juxtaposés mais bien au contraire comme une source de richesses, comme une source de forces car ensemble, chacun, avec ses propres références, avec ses propres rêves, nous allons faire marcher cette Europe et donner à cette Europe une communauté de destin, une communauté de rêves, une communauté d'ambition. Cette conscience doit être portée par chacun d'entre nous.

Au lendemain de la réalisation de l'élargissement - et vous connaissez le calendrier, avec le Sommet de Bruxelles, le Sommet de Copenhague au mois de décembre, la signature des traités, la ratification des traités au cours du premier semestre 2003, et la participation de tous les nouveaux Etats aux élections européennes, en juin 2004 -, on pourrait penser que l'aventure s'achève. Non, c'est une nouvelle aventure qui commence. Car cette Europe va avoir bien des défis à surmonter, des défis pour répondre aux inquiétudes de nos peuples dans le domaine de la sécurité, de la justice, des défis pour jouer tout notre rôle, je l'ai dit tout à l'heure, sur la scène internationale, des défis pour permettre à chacun d'entre nous d'avoir une vie plus riche, pour permettre à chacun des enfants de l'Europe d'avoir de nouvelles possibilités auxquelles nous ne pouvions pas accéder auparavant. Toute cette vitalité de l'Europe doit nous conduire à nous mobiliser dès maintenant. Et c'est pour cela que le partage de la langue, de la culture, le voyage, la connaissance, les liens que vous allez pouvoir tisser avec l'ensemble des autres Européens, et la technologie constituent un atout majeur. Que l'on puisse par internet - je ne parle même plus du téléphone -, par la télévision, par les lectures, voyager dans le pays de l'autre mais aussi dans le coeur de l'autre, c'est là un horizon immense, inépuisable et vous verrez à quel point les frontières de notre quotidien peuvent alors considérablement s'élargir. Quand on met ensemble de grands écrivains, comme Imre Kertesz, Jorge Semprun, ou Primo Levi, il y a là cette Europe de l'expérience, une Europe qui témoigne, qui nous rend plus grands et le souci de porter ces valeurs de tolérance, ces valeurs exemplaires qui sont les nôtres et des les faire vivre et de les faire partager au-delà.

Car cette Europe ne doit pas être frileuse, elle ne doit pas être repliée sur elle-même. Il ne s'agit pas d'établir des murs autour de cette Europe mais bien de la rendre fraternelle pour tous les Etats qui sont à la nouvelle frontière de l'Europe. Cette inspiration, les bénéfices de cette Europe, nous aurons à les faire partager avec ces peuples si l'on veut vraiment que cette Europe vive sur un mode fraternel.

Voilà quel est le grand défi, je l'ai dit, l'Europe c'est l'échange, l'Europe c'est la communication et c'est le partage et c'est pour cela que je serai très heureux de pouvoir répondre à vos questions.

Q - Bonjour Monsieur le Ministre, je suis en classe terminale de la section bilingue et j'aimerais vous demander quel est le but de votre visite en Hongrie et en particulier dans notre lycée Kölcsey ?

R - C'est ce que l'on appelle une question facile. Merci de me ménager. Le but de ma visite en Hongrie, c'est bien évidemment de consacrer et d'étudier les perspectives qui s'ouvrent à nous avec l'élargissement. C'est aussi marquer toute l'importance que la France attache à la Hongrie dans cette nouvelle Europe, dans cette nouvelle famille européenne qui s'élargit.

Rien ne remplace les liens très forts que l'on peut tisser sur place en rencontrant les interlocuteurs avec lesquels on travaille au quotidien, le ministre des Affaires étrangères, les interlocuteurs politiques, votre Premier ministre, votre président du Parlement mais rien ne remplace aussi la rencontre de ceux qui vont constituer le coeur de cette Europe, c'est-à-dire vous-même. Je crois qu'il est important de toucher du doigt à la fois les préoccupations et les aspirations.

Quand on est amené à exercer des responsabilités politiques et quand, en particulier, on a la chance de représenter son pays à l'étranger, dans un monde difficile, en chaque occasion et quelles que soient les circonstances, il est très important de pouvoir avoir un visage, une image en tête. Quand j'ai fait référence tout à l'heure à ce qu'est l'imaginaire commun que nous avons, nous Français, vous Hongrois, quand on parle hussard, en France, on pense à la Hongrie et c'est une donnée commune, il est très important de pouvoir avec vous mettre un nom, une image, se rappeler une poignée de mains, un regard, une question. Je crois qu'on touche alors beaucoup plus clairement du doigt le caractère très concret des solutions qu'il nous faut trouver au monde d'aujourd'hui.

Quand nous parlons, en évoquant l'Iraq, de guerre et de paix, quand nous parlons d'injustice en pensant au Proche Orient, le fait de connaître les régions, de connaître les terres, de connaître les visages, le fait d'avoir eu à répondre à des yeux qui vous regardaient parfois avec angoisse, avec attente, tout ceci crée une formidable incitation à la responsabilité et quand on est confronté à des décisions difficiles, on repense à ces visages, à ces regards et on met dans la décision une part de coeur, une part de chair, qui est indispensable à la responsabilité.

Q - Quel est le rôle de l'armée française dans le conflit de Côte d'Ivoire ?

R - J'imagine qu'en posant cette question, vous avez le sentiment de me poser une question très difficile. La réponse est très facile.

25 000 Français sont établis en Côte d'Ivoire. Nous avons des relations très anciennes avec ce pays, ce qui veut dire que nous sommes attachés d'abord à la défense de certaines valeurs, l'unité, la souveraineté.

Nous sommes attachés à la stabilité et à la place de la Côte d'Ivoire dans un ensemble régional. Nous sommes attachés aussi à la défense de nos ressortissants et à celle des ressortissants étrangers. Nos soldats français ont pu permettre l'évacuation, dans le nord de la Côte d'Ivoire, à Korogo et à Bouaké, de plusieurs centaines de ressortissants qui étaient confrontés à la situation difficile d'une région elle-même envahie. Dans ce contexte, la France veut aborder ce problème de la Côte d'Ivoire avec, à la fois un esprit de fidélité et un esprit de responsabilité très grand et nous mettons en avant la responsabilité première de la médiation africaine ; c'est une donnée nouvelle en Afrique que de pouvoir s'appuyer sur les pays de la région.

Il y a une communauté régionale qui s'appelle la CEDEAO. Ces Etats veulent s'efforcer d'aider la Côte d'Ivoire à trouver une solution. C'est pour cela qu'ils ont proposé à la fois une médiation, la création d'un groupe de contacts, et en même temps l'envoi éventuel d'une force d'interposition. Nous appuyons ces efforts-là. Rassurer, assurer la sécurité de nos compatriotes et des étrangers, et en même temps aider à la recherche d'une solution. Cela fait partie aussi, dans un monde difficile, de l'exercice de la responsabilité diplomatique.

Q - Quelle est l'opinion française, selon vous, sur la question de l'Iraq et sur l'attitude actuelle des Etats-Unis ?

R - C'est une question importante et difficile. La position française c'est que nous devons privilégier trois objectifs. Le premier objectif c'est l'unité de la communauté internationale, l'unité du Conseil de sécurité parce qu'en étant unis, nous sommes plus efficaces. Nous l'avons montré vis-à-vis de l'Iraq en adoptant une position commune très ferme, l'Iraq a accepté le principe du retour des inspecteurs.

Notre deuxième principe est la légitimité. Nous pensons que ce sont les Nations unies et le Conseil de Sécurité qui doivent pouvoir décider à chaque étape d'exercer leur responsabilité avec un objectif prioritaire : le retour des inspecteurs des Nations unies pour éliminer l'ensemble des armes de destruction massive qui peuvent exister en Iraq.

Le troisième objectif est l'efficacité, mais l'efficacité en matière internationale est particulièrement difficile à réaliser parce qu'il faut être efficace non pas uniquement un jour, mais il faut être efficace aussi le lendemain. C'est pour cela que les décisions sont difficiles à prendre parce qu'il faut faire en sorte que ce qu'on va décider permette d'arriver à une situation pour l'avenir, meilleure que la situation d'aujourd'hui. C'est dire à quel point il faut exercer une responsabilité forte quand on est confronté à une situation complexe.

En intégrant ces trois principes, nous sommes arrivés à la conviction qu'il fallait une démarche, au Conseil de sécurité, en deux étapes. Une première résolution du Conseil de sécurité qui allait adresser un message très clair à Saddam Hussein : accepter le retour sans condition et sans restriction des inspecteurs, accepter les arrangements pratiques mis en ¿uvre par ceux qui connaissent vraiment le terrain, c'est-à-dire le président de la Commission de Contrôle, M. Hans Blix et le directeur de l'Agence internationale de l'Energie atomique, M. El Baredei. Il y a trois préoccupations en Iraq : la menace biologique, la menace chimique et la menace nucléaire. C'est la raison pour laquelle il y a deux groupes d'inspecteurs qui vont traiter l'ensemble de ces questions. Si l'Iraq n'accepte pas ce retour ou s'il ne permet pas aux inspecteurs de travailler sur place, alors nous devons envisager toutes les solutions, parce qu'il faut pouvoir expliquer au monde et en particulier au monde arabe que la guerre ne sera que le dernier recours. Il faut éviter la suspicion afin que l'on ne pense pas que, si nous sommes amenés à décider une action contre l'Iraq, elle est guidée par des arrière-pensées ou par des considérations économiques, pétrolières ou autres. Changer le régime, cela ne peut pas être un objectif, nous rentrerions alors dans une logique d'instabilité.

Q - A propos de l'unité et la diversité de l'Europe.

R - Comment intégrer cette fidélité indispensable à chaque Etat-nation et en même temps la diversité ? C'est pour ça que nous croyons beaucoup à un concept qui a une résonance particulière en Hongrie parce qu'il a été pour la première fois pensé par un Hongrois, notre ami Kossuth, et qui est justement la fédération des Etats-nations. Il pensait à la fédération des Etats-nations d'Europe centrale. Nous sommes maintenant à la fédération des Etats-nations de toute l'Europe. Dans cette fédération il y a bien le rôle et la responsabilité de chaque Etat-nation, qui apporte sa culture, qui apporte ses rêves, qui apporte son ambition, qui apporte son expérience et dans l'expérience d'un pays et d'un peuple, il n'y a pas uniquement, je l'ai dit, le bon côté des choses, il y a aussi des humiliations, les frustrations qui permettent d'éviter aussi les erreurs qu'on a commises précédemment.

A côté de cette fidélité à l'héritage des Etats-nations, il y a la perspective de la fédération de l'ensemble de ces Etats qui ouvre la voie à un partage, à une mise en commun et cela a souvent fait l'objet de débats très compliqués au sein de l'Europe entre ceux qui voulaient une Europe complètement communautarisée, une Europe fédérale et ceux qui voulaient au contraire une Europe intergouvernementale. L'idée française aujourd'hui est qu'il s'agit là de débats théologiques. On savait qu'il fallait avoir beaucoup de respect pour la théologie, malheureusement, au nom de la théologie, beaucoup de pays et beaucoup d'individus se sont combattus au cours de l'histoire, parce que les dogmes, les concepts sont souvent autant de convictions qui permettent aux peuples et aux hommes de se déchirer.

Nous pensons qu'il faut mettre de côté la théologie et avancer de façon pragmatique : communautariser quand c'est possible et nécessaire dans le domaine des grandes politiques sectorielles, dans le domaine, peut-être, de la politique économique, faire des progrès dans le domaine des affaires intérieures et de la justice mais respecter aussi cette logique intergouvernementale qui est indispensable quand nous parlons de politique étrangère et de défense, quand la souveraineté d'un Etat est en cause et que l'on souhaite garder la possibilité de donner la primauté au choix des peuples. Il y a un principe un peu compliqué qui fonde l'Union européenne, c'est le principe de subsidiarité.

Tout ce que les Etats peuvent faire, ils le font, et tout ce qu'ils ne peuvent pas faire et que l'on peut faire mieux ensemble, on le fait ensemble. C'est un principe très simple mais qui permet de s'entendre sur ce qu'il faut faire ensemble. On fait chacun pour sa part, on apporte chacun les briques à l'édifice, on les pose de notre mieux et pour le reste, parce que nous voulons aller plus loin et plus haut, on demande de l'aide au voisin, à ceux qui savent mieux. C'est justement ça l'ardeur européenne, le c¿ur européen qui fait que l'on fait mieux à quinze, ou à vingt-cinq que ce qu'on pourrait faire tout seul dans son coin.

Q - Le 10 octobre, Bruxelles a validé la date d'entrée dans l'Union de dix pays. Pensez-vous qu'aujourd'hui la Hongrie réponde à tous les critères économiques, écologiques et sociaux exigés par Bruxelles ?

R - Des efforts considérables ont été faits. La Commission dans son rapport a dit et félicité la Hongrie pour la qualité du travail qu'elle avait effectué. L'Europe est un processus continu, c'est dire qu'il faut toujours poursuivre, comme en classe, les efforts, jusqu'au bout, en particulier dans des secteurs où la sensibilité européenne est forte, la transparence des marchés, la sécurité, en particulier dans le domaine alimentaire ; tous les Européens sont soucieux de cette sécurité alimentaire, c'est une inquiétude, vous l'avez vu avec les affaires de la vache folle, on le voit avec les craintes de contamination. Il y a donc la nécessité d'avancer fortement dans ces domaines. Mais pour cette tâche, pour cette ligne droite dans laquelle nous sommes, vous n'êtes pas seuls. Cette ligne droite, nous allons l'aborder ensemble et c'est tout l'intérêt de cette Europe que d'être fraternelle.

Tous les mécanismes de la pré-adhésion et ce qu'on a appelé, d'un nom qui est assez joli, de jumelage, permettent à d'autres Etats de venir appuyer les efforts d'un Etat, et c'est ce que nous faisons avec la Hongrie dans le domaine de la coopération judiciaire, dans le domaine de la coopération policière, dans le domaine de la coopération pour l'Etat de droit, la coopération administrative. Car c'est très important, cela peut-être changera votre vie.

Il y a ici parmi vous certains qui travailleront dans de grandes institutions européennes, ou dans d'autres pays européens. Il est très important que nous partagions le même type de fonctionnement, la même exigence de qualité de service au sein de nos propres administrations, au sein de chacun de nos Etats. C'est justement ce patrimoine commun que nous voulons bâtir le plus tôt possible pour faire en sorte que l'Europe parte du meilleur pied et que nous soyons capables tout de suite de nous fixer de nouveaux objectifs. On a prévu malgré tout un certain nombre de mécanismes d'adaptation qui permettront de répondre à certaines situations particulières, à certaines inquiétudes, notamment pour certains des nouveaux Etats qui peuvent craindre de payer plus dans les premières années qu'ils n'auront en retour. C'est le principe, justement, qui a été imaginé, de la compensation financière qui permettra de corriger certaines insuffisances et certaines inquiétudes.

Vous voyez donc que l'Europe a été pensée dès le début par des hommes qui se voulaient généreux, audacieux. Il y a des Jean Monnet, des Robert Schuman, des Gasperi, des Adenauer, des de Gaulle qui ont porté l'Europe sur des fonds baptismaux. L'Europe maintenant c'est la responsabilité de chacun de nos dirigeants, mais c'est surtout la responsabilité de chacun d'entre nous, et je peux vous dire qu'aujourd'hui cette Europe, elle est là et le fait que je sois là avec vous montre à quel point c'est notre devenir commun.

Q - Pensez-vous que le fait que la Hongrie ait un Premier ministre francophone aide les relations franco-hongroises et pensez-vous que l'année prochaine qui sera une année française en Hongrie, il y a une possibilité pour un match de foot France-Hongrie ?


Q - Sur votre première question, bien sûr, le fait qu'il y ait un patrimoine francophone, un appétit et une envie de partager notre culture commune, et c'est vrai réciproquement, cela crée des liens irremplaçables. L'acquis qu'est le vôtre, la volonté qui est la vôtre, d'apprendre la culture d'un autre pays de l'Union européenne, de s'ouvrir à une autre langue vous ouvrira des possibilités immenses dans cette Europe car nous avons besoin de passeurs entre nos différents Etats, entre nos différentes cultures. Et ce sont un atout et une chance formidables. Je vais rencontrer le Premier ministre tout à l'heure et je serai particulièrement heureux de pouvoir partager avec lui dans l'esprit de la Francophonie.

Je n'oublie pas la deuxième question. Il n'y a rien qui puisse permettre de partager davantage que le sport. Le sport c'est à armes égales, corps contre corps, sueur contre sueur la possibilité véritablement de se défier et je crois que cet esprit sportif est indispensable à l'Europe. En football, on a connu des bonheurs et on a connu des déceptions. Je ne sais pas ce que je dois souhaiter dans un match entre la France et la Hongrie. Vous avez une équipe de foot remarquable. En tout état de cause, les Français sont toujours heureux de relever les défis donc si nous pouvons le faire, croyez bien que ce sera un immense plaisir.

(Un professeur d'histoire offre un fascicule de cours d'histoire sur CD-Rom réalisé par l'équipe pédagogique grâce aux fonds de l'Institut Français et présente un projet sur trois ans avec la Pologne et la France de la constitution d'outils pédagogiques à destination des lycées français à l'étranger)

R - Permettez-moi de vous remercier beaucoup. D'abord, je suis très heureux de pouvoir saluer en vous l'historien. L'histoire est essentielle à la défense des valeurs communes que nous avons en partage et elle est essentielle pour éclairer les chemins qui sont les nôtres. J'ai été touché d'ailleurs tout à l'heure de voir l'inscription au bas de la statue du poète sous l'égide duquel vous êtes placés et ça c'est pour moi aussi un grand bonheur.

Vous êtes placés sous l'égide de deux poètes dans cette école et croyez bien que c'est une chance parce que la langue, les mots, c'est un patrimoine inouï qui nous permet de voyager plus loin dans le coeur et la mémoire des hommes. L'histoire est justement au coeur de la citation qui est placée en bas de la statue de Ferenc Kölcsey. Quand il dit "Nous ne devons pas être tirés en arrière vers le passé mais nous devons regarder vers l'avenir", je crois que c'est justement ça la force de l'histoire que de nous aider à mieux vivre et je crois que le travail que vous faites ensemble et que nous voulons poursuivre avec vous, avec les Polonais, c'est de permettre de dépasser les difficultés techniques et le côté qui peut paraître rébarbatif de cette histoire, parce que nous avons perdu certains repères, pour comprendre à quel point cette histoire est indispensable pour vivre mieux aujourd'hui et demain. L'histoire c'est autant d'expériences que nous n'aurons pas à revivre, ou, s'agissant d'expériences heureuses, que nous pourrons vivre mieux. Je crois qu'il y a là véritablement, sur le plan de l'élévation de l'homme un élément tout à fait essentiel et je rends hommage à vos efforts et à votre discipline.

Q - La France va-t-elle maintenir cette bourse pour les étudiants hongrois, même après l'entrée dans l'Union européenne ?

R - Tout à fait. C'est une très bonne question. Je pense qu'une fois la Hongrie entrée dans l'Union européenne, ces bourses seront peut-être encore plus indispensables parce qu'il faut permettre les échanges nombreux entre nos systèmes scolaires entre nos universités. C'est véritablement là que se forme cet esprit européen. Les bourses seront donc parmi les instruments que nous aurons à privilégier parce que c'est la possibilité de partager des valeurs, des approches communes et c'est donc essentiel à l'équilibre de cette Europe. Le fait que nous puissions chacun avoir plusieurs expériences culturelles, plusieurs expériences universitaires, la connaissance de plusieurs langues, c'est aujourd'hui ça le véritable esprit européen. On l'a connu à la Renaissance, on l'a vécu ensemble au Siècle des Lumières.

L'Europe ne vivra que si elle est capable de réhabiliter ce sentiment de culture commune. La culture c'est, et je le dis souvent aux diplomates du ministère des Affaires étrangères français, véritablement aujourd'hui le coeur de la diplomatie. Car en élargissant la capacité à regarder de la même façon la vie internationale, les problèmes du monde, les problèmes auxquels nous sommes confrontés les uns et les autres dans notre vie quotidienne, nous accroissons la capacité à trouver des réponses. Si vous comprenez mieux celui qui est en face de vous, si les peuples qui sont côte à côte dans cette Europe sont mieux à même de se connaître, alors vous verrez que beaucoup de questions, beaucoup de problèmes paraissant parfois insurmontables et pour lesquels les peuples se sont querellés si longtemps dans le passé trouvent alors par l'imagination des solutions.

C'est la grande règle du monde dans lequel nous voulons vivre et, en tout cas, la grande règle que l'Europe doit s'appliquer : trouver des solutions, vivre avec cette exigence du résultat. La culture crée à la fois l'appétit, la tolérance, le respect qui permet à la fois dans l'enthousiasme mais en même temps dans l'humilité, de trouver les réponses indispensables à notre Europe de demain.

Je vous remercie tous et je vous redis maintenant le plaisir que j'ai eu de pouvoir échanger avec vous. Je crois que cette nouvelle Europe nous attend tous et que vous avez une contribution particulière à lui donner. Je veux vous dire aussi que la venue de chacun d'entre vous en France est indispensable pour que vous puissiez prolonger l'apprentissage de la culture et de la langue française et que chacun d'entre vous ait en tête les paysages de la France, les visages des jeunes françaises et français avec lesquels vous aurez à faire l'Europe de demain.

Merci.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 18 octobre 2002)
(Interview à la chaîne de télévision hongroise "M1" pour le magazine "Aktualis" à Budapest, le 11 octobre 2002) :

Q - Monsieur le Ministre. Le Monde titre aujourd'hui à la une "Dialogue de sourds" en parlant des négociations apparemment toujours plus serrées entre la France et les Etats-Unis au sujet de la résolution qui devrait être prise au sein du Conseil de sécurité sur l'Iraq. Etes-vous toujours aussi optimiste que vous l'étiez au début de la semaine quand vous disiez que les parties pourraient tomber d'accord en l'espace de quelques jours?

R - C'est un travail de toute évidence difficile et c'est pour cela que nous sommes mobilisés pour essayer d'avancer, d'avancer rapidement, de faire des progrès, parce qu'il est clair que l'objectif est de faire en sorte que les inspecteurs des Nations unies puissent rentrer le plus rapidement possible en Iraq et faire leur travail, éliminer les armes de destruction massive. La France bénéficie d'un très large soutien au sein de la communauté internationale sur cette approche graduelle, mesurée, responsable.

Nous sommes bien évidemment conscients des enjeux et c'est pour cela que nous voulons adresser un message très ferme à Saddam Hussein et au-delà, vous l'avez dit, au-delà de l'Iraq, il s'agit aussi du nouvel ordre mondial que nous souhaitons bâtir ; dans ce nouvel ordre mondial nous pensons qu'il n'y a pas de place pour des actions unilatérales ou préventives. Nous pensons que c'est la responsabilité collective, la sécurité collective qui doit l'emporter. Or, les Nations unies sont le lieu privilégié d'exercice de cette responsabilité collective et notamment le Conseil de sécurité.

Q - Mais, vous, Monsieur le Ministre, avez été très très fort au Sénat, peut-être c'était à l'Assemblée nationale comme vous avez dit, qu'il s'agit d'utiliser la force pour le droit. Et la France est dans le camp du droit. Or ce système des Nations unies, c'est le droit international aujourd'hui. C'est vrai et c'était quand même fondé sur une réalité qui est aussi aujourd'hui dépassée. L'autre point est de savoir si l'on peut considérer ce point, moralement parlant, comme aussi fort que cela, étant donné que ce système reposait essentiellement sur deux Etats qui, dans l'histoire universelle, n'ont pas de rivaux s'agissant de l'immoralité, à savoir l'Union soviétique et la Chine communiste.

R - Toute organisation humaine, tout système international, a besoin de règles et de repères. Le point dur de notre système international c'est le respect du droit, le respect de l'autre. Cela fonde l'ordre qui est le nôtre. Si nous faisons sauter ces verrous, nous entrons alors dans une autre aventure. Qui sera l'arbitre? Qui sera le juge de telle ou telle intervention qui pourrait être défendue voire légitime ?

Je crois qu'il ne faut pas rentrer dans cette logique, qui serait une logique profondément déstabilisante pour l'ordre mondial. Il faut s'en tenir au respect de la légalité internationale et je crois c'est là-dessus évidemment que se fonde la morale. Nous devons en avoir conscience.

Quel est l'objectif en Iraq ? Certains peuvent être tentés de penser qu'au-delà du retour des inspecteurs et de l'élimination des armes de destruction massive, il faut se lancer à la poursuite d'un changement de régime. Cela a été dit effectivement et cela fait partie du débat politique américain mais à partir de là, vous imaginez quel scénario nous pourrions avoir partout à travers la planète, certains Etats se sentiraient autorisés à poursuivre leurs voisins, à engager des actions unilatérales et préventives quand bon leur semblerait. Tout ceci est inacceptable. Un ordre international, c'est un ordre qui est fondé sur le respect d'un certain nombre de règles. Et je crois que nous serions tous bien inspirés de garder cette conviction parce qu'elle est la seule à pouvoir fonder un ordre durable.

Q - Mais cela veut dire quand même que si les Etats-Unis veulent prévenir disons une autre attaque du genre du 11 septembre l'année dernière, alors il faut qu'ils obtiennent le consensus de la Chine, par exemple. Pratiquement cela n'a pas été très difficile jusqu'ici parce que la Chine ne s'est pas opposée d'habitude aux résolutions et ne les a pas appuyées non plus il n'y avait pas de difficultés non plus. Et en principe, les Américains ne veulent pas dépendre en ce qui concerne la sécurité quotidienne d'une autre puissance.

R - Si vous permettez, la question n'est pas de savoir s'il faut agir ou ne pas agir. Il faut agir. Mais il faut le faire dans le cadre du droit international, de la légalité internationale et de la sécurité collective. C'est bien cette question-là qui se pose : comment, selon quelles modalités agir ? Et quand nous préconisons une solution en deux étapes, ce n'est pas pour ne rien faire, c'est bien pour décider d'agir et de faire respecter le droit international.

Nous l'avons dit depuis le début, il n'est pas question de s'accommoder du statu quo. L'Iraq doit rendre des comptes, l'Iraq doit respecter la légalité internationale et nous sommes soucieux de faire en sorte que nous puissions préserver la légitimité de l'action et l'unité de la communauté internationale. La communauté internationale, elle, a été unie face à la menace terroriste. Regardez le travail qui a été fait depuis un an, y compris sur le plan militaire en Afghanistan mais aussi dans d'autres domaines, la coopération policière, la coopération dans le domaine judiciaire, la coopération dans le domaine du renseignement.

Sur cette question aussi importante que la prolifération, à partir de la menace potentielle que représente l'Iraq, il faut bien sûr se mobiliser, ne pas sous-estimer les autres menaces qui peuvent exister et donc bien prendre en compte aussi la complexité de la situation de l'Iraq dans cette région. Nous sommes attachés à l'unité de l'Iraq. Il faut donc faire en sorte que l'action qui sera choisie soit une action qui améliore les choses, qui soit efficace, qui conduise à un ordre meilleur, et non pas à un plus grand désordre. Et il faut le faire dans l'intérêt de l'unité de l'Iraq mais aussi dans l'intérêt de la sécurité de la région. Et nous sommes là au milieu d'une région profondément troublée qui connaît d'importantes fractures ; mais pensons aussi au Proche-Orient.

L'action internationale, et vous parliez de morale, doit être juste. Il ne faut pas qu'il y ait deux poids, deux mesures. Nous l'avons les premiers parfaitement bien compris et nous avons été aux côtés des Américains, le président Jacques Chirac a été le premier chef d'Etat à se rendre à New York après les terribles attentats du 11 septembre, mais l'émotion, bien évidemment, est au rendez-vous. Le coeur de la France a battu à l'unisson de celui du peuple américain. Mais là, vous le voyez bien, il est question d'un ordre international, il est question d'organiser véritablement l'action et la sécurité mondiales. Il faut le faire sur des bases justes, il faut le faire avec le souci de plus de stabilité, et c'est pour cela que cela concerne tout le monde.

Aujourd'hui, il y a beaucoup de disponibilités, beaucoup de bonnes volontés, regardez comment les pays arabes ont réagi depuis la dernière Assemblée générale. Regardez aussi les peuples. Faisons en sorte que les gouvernements soient mobilisés, mais aussi les peuples, qu'il n'y ait pas ce risque d'incompréhension, ce risque d'un fossé, d'une fracture entre les cultures, entre les religions. Prenons en compte la complexité du monde, prenons en compte la diversité des cultures, la diversité des modèles, la diversité des sensibilités mais mobilisons tout le monde dans cet objectif qui doit être simple : agir pour le retour des inspecteurs, agir pour éliminer les armes de destruction massive, mais agir ensemble.

Q - Monsieur le Ministre, ne pensez-vous pas que la France dans cette affaire a trouvé l'espace politique qu'elle n'a pas trouvé depuis peut-être le temps du Général de Gaulle, c'est-à-dire, il y a une différence d'opinion entre Chine, Allemagne, Russie d'un côté, Grande-Bretagne, Etats-Unis de l'autre, d'un côté tiers-monde. La France veut ici, veut peut être occuper une place centrale pour organiser un consensus sur la base de toutes ces opinions.

R - Oui, parce que nous sommes soucieux de faire agir la communauté internationale et de la faire agir dans le respect de la sensibilité et des exigences de chacun. Regardez la position de l'Union européenne, on a beaucoup critiqué l'Europe parce qu'elle serait divisée, mais nous sommes relativement unis et je dirais même beaucoup unis dans cette affaire, quand on voit que nous avons tous le même objectif, aucun Etat européen ne veut participer à l'objectif d'un changement de régime, tous ne visent qu'un objectif : le retour des inspecteurs. Et tous souhaitent que les Nations unies soient au coeur de la recherche d'une solution. Donc, vous voyez bien qu'il y a là une communauté, une communauté d'objectifs, une communauté de moyens. Je crois qu'il ne faut pas négliger ce facteur-là. Alors cela n'enlève rien à notre souci de prendre en compte la sensibilité et les préoccupations américaines. Mais il y a bien du côté de l'Europe, une approche commune.

Q - Vous avez dit, Monsieur le Ministre, au Parlement, que l'ordre international, le nouvel ordre international qu'il faut bâtir, aura besoin des Etats-Unis forts mais aussi d'une Europe forte. Alors qu'est-ce que cela veut dire ? Quelle espèce d'Europe préconisez-vous ? Vous avez dit aussi, fédérale, il y a une troisième solution ?

R - Bien sûr, bien sûr, la première ambition, vous l'avez dit, c'est que l'Europe joue tout son rôle sur la scène internationale. C'est important pour l'Europe, mais ça l'est aussi pour le monde, car chacun voit bien, aujourd'hui, qu'aucune puissance ne peut relever les défis du monde actuel tant ils sont difficiles. Les Etats-Unis ont besoin d'une Europe forte, l'Europe a besoin d'Etats-Unis forts, mais nous avons aussi besoin d'autres pôles de stabilité , la Russie doit jouer tout son rôle, la Chine, l'ensemble des Etats qui exercent une responsabilité. Nous avons besoin véritablement d'introduire de la stabilité, de la vision, de l'ambition sur la scène internationale pour lutter contre les crises, pour lutter contre les menaces de fracture, les menaces d'incompréhension qui existent et qui se multiplient. Il y a là une vérité nouvelle, qui est que la force seule ne permet pas d'organiser le monde tant il est aujourd'hui divers et complexe.

A partir de là, quelle Europe ? Vous avez raison de poser cette question. D'abord, constatons que l'Europe est riche d'un potentiel qui est unique, elle est riche aussi d'une diversité formidable, d'une Europe d'inspiration nordique, d'une Europe ouverte sur l'atlantique, d'une Europe ouverte vers le continent et le coeur du continent, d'une Europe ouverte vers la Méditerranée, d'une Europe ouverte vers l'Afrique. Il y a là une richesse qui est unique à condition que nous soyons capables de trouver un mode d'organisation, de trouver des procédures qui permettent à cette Europe d'être à la fois plus démocratique, plus transparente et plus efficace. Ce qui veut dire que parallèlement à cette grande ambition qu'est l'élargissement, qui est enfin la grande famille européenne réconciliée - et je suis heureux d'être aujourd'hui en Hongrie à un moment où la Commission donne un signal aussi fort que de saluer les efforts accomplis par votre pays, comme par les dix autres pays de la future grande Europe - il y a là, je crois, quelque chose de très important parce que l'Europe va enfin pouvoir se réunir, se rassembler. C'est le coeur de cette Europe qui était divisé, c'est l'esprit de cette Europe qui était mutilé, qui, enfin, se trouve à nouveau réuni. Il y a là, je crois, un point extrêmement fort dont tous nos Etats, dont tous nos peuples doivent être fiers. Mais, au-delà de l'élargissement, il faut se donner les moyens de rendre cette Europe vivante car c'est une nouvelle aventure qui commence.

Q - Pour justement revenir à ce propos, le gouvernement, M. Chirac en personne, commence à jouer le rôle de Mme Thatcher et notamment ils disent qu'on ne voit pas clairement ce que pense le gouvernement sur la Convention, où elle doit aboutir, après les critiques s'agissant de la Politique agricole commune, les quotas de la pêche, vous n'êtes pas d'accord, et vous refuseriez aussi de réduire de 5 % par an le déficit budgétaire. Voilà, quatre, cinq nouvelles.

R - Je ne crois pas que l'on puisse, à partir de là, établir le diagnostic que vous évoquez. Je crois que l'élargissement, c'est une ambition pour tous les Européens, et la France a été à la pointe, depuis le début, de cet élargissement. N'oubliez pas que chez les pères fondateurs, chez Jean Monnet, chez Robert Schumann, chez le général de Gaulle, chez Jacques Chirac, qui l'a dit ici en 1997, cette idée d'élargissement était omniprésente, c'est le grand rêve européen enfin réalisé. Et croyez bien que chacun des Français en est parfaitement conscient. Alors bien évidemment, on peut multiplier toutes sortes de sondages mais en profondeur les Français sont au rendez-vous de l'élargissement, mais ils sont conscients aussi de l'ensemble des enjeux qu'il faut mener.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 18 octobre 2002)

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