Interview de M. Laurent Fabius, membre du Conseil national du PS, à RTL le 24 octobre 2002, sur la position du PS concernant la sécurité et les raisons qui l'ont conduit à signer un appel qualifiant le projet de loi présenté par M. Sarkozy de "liberticide". | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Laurent Fabius, membre du Conseil national du PS, à RTL le 24 octobre 2002, sur la position du PS concernant la sécurité et les raisons qui l'ont conduit à signer un appel qualifiant le projet de loi présenté par M. Sarkozy de "liberticide".

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent, ELKRIEF Ruth.

FRANCE. PS, membre du conseil national

ti : R. Elkrief.- Depuis la rentrée, on a l'impression que le PS patauge un peu. Ses réponses sur les débats de fond sont inaudibles : la décentralisation, l'intégration et évidemment, surtout, la sécurité.

- "Lequel de ces sujets voulez-vous que l'on reprenne ?"

La sécurité. Et puis peut-être aussi l'incapacité du Parti socialiste à être entendu clairement ou, en tout cas, à avoir une position claire.

- "C'est vrai qu'après la lourde défaite de L. Jospin à l'élection présidentielle, le PS a ressenti un traumatisme fort. Et après un traumatisme, il y a toujours des traces. Je ne trouve donc pas cela complètement anormal qu'il y ait des ratés dans le moteur quand on reprend un peu de vitesse. Mais je pense que vous êtes trop sévère. Je suis ces travaux-là et je pense que le PS, à quelques exceptions près, a une position sur ces différents sujets et je suis tout à fait prêt à vous la donner."

Je voudrais juste vous rappeler que le 29 août dernier, H. Weber qui est un de vos proches, disait dans l'analyse des causes de la défaite : "l'incapacité du gouvernement de gauche à faire efficacement face à la montée de l'insécurité publique et à la perte de l'autorité de l'Etat est une des causes profondes de la défaite." C'était le 29 octobre et le 15 octobre...

- "C'est sûr que l'insécurité, la place qu'elle a dans la vie des gens et le sentiment d'insécurité aussi ont joué un rôle considérable."

Et le 15 octobre, vous vous associés à un appel qui dit le projet Sarkozy est liberticide, que c'est la guerre contre les pauvres...

- "Moi, je suis élu local dans une ville moyenne qui fait 27 000 habitants et qui est une ville ouvrière, donc ces questions je les connais. Je sais que les gens sont légitimement attachés à la sécurité et que c'est une de leurs priorités maximales. Moi, je suis pour l'efficacité. Donc, soyons clairs. Il y a peut-être des gens qui sont angéliques mais moi je fais partie des énergiques. Maintenant, on regarde le projet du Gouvernement, le projet Sarkozy. La question qui se pose et qu'il faut poser, c'est : est-ce que cela va être efficace ?"

Ce n'est pas comme cela que l'appel a été signé. Vous faites partie des gens qui l'ont signé ?

- "Vous m'interrogez et je vous réponds. La question est de savoir : est-ce que ce projet va être efficace ? Par rapport à cela, on peut avoir beaucoup de craintes. Pourquoi ? Parce que tous les gens qui suivent ces questions savent que pour être efficaces en matière de sécurité, il faut à la fois faire de la répression - j'y viens dans un instant - et faire de la prévention. Or, sur le plan de la prévention - et cela personne ne peut le contester -, il n'y a absolument rien. Non seulement, il n'y a rien dans ce projet et dans les dispositions du Gouvernement mais même certains dispositifs, par exemple les surveillants, que nous avons mis en place dans les lycées, on va en supprimé 5 600. Les emplois-jeunes qui encadrent beaucoup d'associations sont supprimés. Sur l'aspect de la prévention, il n'y a rien et cela nous fait peur. Maintenant sur l'aspect répression - qui est important aussi, le texte..."

... Sur l'aspect application de la loi. Est-ce que la répression, ce n'est pas l'application de la loi ?

- "Non, il faudrait d'abord appliquer les lois qui existent. Il y en a beaucoup. Là, le projet du Gouvernement c'est de créer de nouveaux délits. Et est-ce que cela va être efficace ou pas ? Prenons deux exemples - et là encore, je connais les choses dont je parle. Les halls d'immeuble : c'est vrai que dans les halls d'immeuble il y a souvent des gens, des jeunes mais il y a deux catégories de jeunes : ceux qui sont là parce qu'il n'y a pas de salle où aller et ceux qui, en revanche, empoisonnent la vie des gens. Le problème du texte de M. Sarkozy, c'est qu'il ouvre la voie à toutes les ambiguïtés, parce qu'on pourra amener au poste, et le cas échéant faire condamner, les jeunes qui auront simplement le mal de se trouver là. Deuxième exemple, sur la question de la mendicité : il est dit, dans le texte - pour le moment, parce que ce sera peut-être amendé -, que les mendiants agressifs sont susceptibles d'amendes et même d'être condamnés à des peines de prison. Oui, mais par définition, quand quelqu'un fait la manche, on peut dire que c'est une dimension agressive. Vous voyez, c'est cette ambiguïté-là."

Il y a des gens qui mendient avec des chiens qui sont plus agressifs que d'autres.

- "Il ne faut pas l'accepter."

C'est une réalité.

- "Mais le problème est, là encore, d'être efficaces. Quand l'abbé Pierre, qui n'est pas un gauchiste, dit qu'il faut lutter contre la pauvreté et non pas s'en prendre aux pauvres en utilisant toutes les possibilités des textes de loi, je pense qu'il a raison. Je répète que mon souci, en tant que socialiste, c'est que l'on soit efficaces parce que l'insécurité est un mal contre lequel il faut lutter. Et là, je ne vois pas de dimension de prévention et certaines dispositions sur la répression peuvent être ambiguës. D'ailleurs, vous avez soulevé vous-mêmes - ou c'est A. Duhamel tout à l'heure - que dans l'avant-projet que l'on avait lu dans les journaux, on nous disait que les jeunes qui allaient manquer l'école allaient être condamnés à 3 000 euros d'amendes et même envoyer en prison. Il faut être heureux qu'il y ait eu une protestation très forte et que cela ait été supprimé. Je crois qu'il faudra un débat sans disqualifier l'autre. Et quand on dit à la gauche : "si vous avez des objections à faire valoir, c'est parce que vous ne vous souciez pas de l'insécurité", cela n'est pas vrai ! La gauche n'est pas moins soucieuse de la sécurité que la droite, simplement nous disons qu'il faut de la répression et de la prévention."

Voilà une rectification et une mise au point très claire que vous faites aussi, j'imagine, à l'intérieur du Parti socialiste. Il y a cette question que N. Sarkozy agite d'une manière très polémique en disant dans Le Monde d'hier "tous les-droits-de-l'hommistes de la création passent en disant "Mon Dieu, les pauvres ! puis s'en vont dîner en ville". C'est très polémique et excessif mais est-ce qu'il ne met pas le doigt sur quelque chose qui fait mal ?

- "Vous avez raison de dire que cette remarque du maire de Neuilly est polémique."

Et vous répondez aussi par la polémique... Mais est-ce qu'il ne met pas le doigt sur ce qui fait mal, c'est-à-dire la coupure, dans le passé, du PS avec les classes populaires et les couches populaires ?

- "Pourquoi voulez-vous dire comme ça, a priori, qu'il y a eu une coupure ?"

Je vous pose la question.

- "Le PS a vocation à représenter les couches populaires, comme d'autres partis. Maintenant, si vous faites référence aux dernières élections, là, je dirais que tout le monde est à égalité dans la médiocrité, si je puis dire. Les chiffres sont là : M. Jospin a obtenu 14 % dans l'électorat ouvrier et employé c'est peu, M. Chirac a obtenu 13 % dans l'électorat ouvrier et employé, M. Le Pen a obtenu 40 % des voix auprès des jeunes ouvriers. Ce qui veut dire que nous devons laisser tomber la polémique et faire le travail jusqu'au bout, en gardant nos principes et en étant attentifs à lutter contre l'insécurité."

F. Hollande que vous soutenez, a réuni discrètement ses amis mardi soir. Il paraît que vous lui avez fait une scène hier à l'Assemblée nationale. M. Aubry lui demande de choisir entre elle et vous. Comment vivez-vous tout cela ?

- "Vous redescendez tout de suite d'un cran."

Je ne sais pas si c'est moi qui redescends...

- "Mais c'est vrai que par rapport aux soucis des Français, qui sont d'abord l'emploi, - le chômage est en train de se détériorer - et vous avez vu que la consommation, pour la première fois, depuis des mois, est en train de baisser et donc les problèmes arrivent et vont être très sérieux, ce qui peut apparaître comme des disputes internes est médiocre - et quand je dis médiocre, je pense à minable. Moi, je ne suis pas sur cette position."

Vous n'avez pas fait de scène à F. Hollande ?

- "Je pense qu'il faut avoir une ligne claire. Je pense qu'on a à préciser nos positions sur plusieurs points, y compris sur celui sur lequel vous m'avez interrogé ce matin. Mais je suis pour le rassemblement. Je n'ai jamais considéré que dans les initiales "PS" - je suis membre du Parti socialiste depuis 28 ans - que le "s" voulait dire sectaire. "S", ça veut dire socialiste."

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 24 octobre 2002)

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