Déclaration de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, sur l'identité culturelle et le patrimoine corse, Porto-Vecchio le 25 octobre 2002. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, sur l'identité culturelle et le patrimoine corse, Porto-Vecchio le 25 octobre 2002.

Personnalité, fonction : SARKOZY Nicolas.

FRANCE. Ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales

Circonstances : Réunion des assises des libertés locales en Corse, table-ronde sur la culture et le patrimoine corse, à Porto-Vecchio le 25 octobre 2002

ti : C'est un choix très fort d'avoir organisé une table ronde spéciale consacrée à la culture et au patrimoine en Corse , dans le cadre des assises des libertés locales .Je crois que ce choix s'explique par un phénomène bien particulier , qu'on ne réalise peut être pas assez en dehors de l'île : en Corse , tout est culturel.

Ce qui veut dire que chaque sujet , qu'il soit économique, social, politique, obéit à des lois spécifiques ,qui sont profondément affectives .Même si le droit s'applique comme partout , la façon de le vivre est différente .Si on admet ce phénomène , on franchit un premier pas dans la compréhension. Si on s'y intéresse , on en franchit un deuxième , qui est celui du progrès.

Tant de clichés circulent sur la culture corse .Car les non corses ont toujours aimé stigmatiser une façon d'être si particulière , si complexe aussi , qu'elle leur a finalement toujours échappé . Comment pourrait-il en être autrement ? Songeons que nous sommes ici au c¿ur de la Méditerranée , et que l'histoire a été faite de conquêtes successives mais jamais définitives .Elles ont toutes laissé des empreintes ,elles n'ont jamais réussi à s'imposer .

L'identité corse n'est pas un mélange de ces civilisations successives , c'est une âme bien particulière qui s'est construite à travers tous ces affrontements , sans jamais se reconnaître un maître .

Aucune puissance extérieure n'a pu venir à bout de ce tempérament .La montagne , qui est le c¿ur de l'île , s'est chargée de donner aux corses les moyens de résister à tout envahissement .. Face aux innombrables tentatives de domination ,c'est le village corse qui est resté le c¿ur de la résistance et de la tradition .

Alors que toute réunion parisienne , tout colloque qui se respecte nous prédisent la fin des frontières et la mondialisation ,ici le village reste le lieu de référence , de ralliement .Le lieu où la famille est née , avec tout l'amour et les dissensions qui l'accompagnent .Le lieu de l'identité .Et l'identité , c'est à la fois le contraire de l'uniformité , mais aussi le refus de la caricature .

Nous venons d'écouter des chants polyphoniques , ces chants qui puisent leur source dans la vie quotidienne ,depuis des siècles , et qui procurent cette émotion si particulière .Aux corses eux mêmes bien sûr, mais aussi à ceux qui ne le sont pas .Outre la beauté des chants, c'est cette alchimie de trois voix , s'appuyant les unes sur les autres, c'est cette forme de communion entre les chanteurs eux mêmes qui suscite bien sûr cette émotion .Car la polyphonie , c'est à la fois l'hommage à la langue , à la vie de tous les jours , mais aussi à la vie collective .

Ce n'est pas simplement un chant , c'est à chaque fois un message , délivré à plusieurs , depuis une vallée , un village , à ceux qui ne sont plus ,ou à ceux qui sont loin .Combien ont été et restent forts les liens entre les corses pour que ces chants aient traversé les siècles , par simple tradition orale !Et quelle diversité infinie d'expression dans ces chants ,reflétant là encore , la force irréductible de l'attachement à sa région , à sa vallée , à son village !Un attachement qui se transforme ainsi tout naturellement en culture , aux antipodes de ce que peut être le folklore .

Aujourd'hui , plusieurs dizaines de groupes polyphoniques se produisent , en Corse et aussi ailleurs , avec un succès qui ne se dément pas, au contraire .Je salue dans cette assemblée Jean Claude Acquaviva , un des chanteurs de "A Filetta" un des groupes les plus talentueux de la polyphonie . Comme quoi , être et rester soi même peut être un gage de réussite .

Plusieurs de ces groupes s'ouvrent à d'autres musiques , à d'autres chanteurs , c'est le cas bien sûr des Muvrini, c'est le cas de Soledonna , mais d'autres aussi , de plus en plus .

Comme quoi , être et rester soi même n'empêche pas de rencontrer les autres et de les connaître , bien au contraire .J'ai tendance à être d'accord avec Jean François Bernardini, le chanteur des Muvrini , lorsqu'il déplore qu'un écrivain africain ne soit reconnu "authentique" que lorsqu'il raconte une histoire d'éléphant ou de sorcellerie .En effet , la musique ,c'est à la fois répéter ,avec infiniment de talent et d'amour pour la tradition , mais c'est aussi créer .Pourquoi pas avec d'autres chanteurs non corses qui ont eux aussi une authenticité à défendre ? Donc pourquoi pas Stéphane Eicher pour I Muvrini , pourquoi pas Bernard Lavilliers pour Soledonna ? Mais je ne veux pas m'immiscer plus avant dans un débat qui appartient aux corses .Je veux simplement , à ce propos , dire que le gouvernement souhaite qu'une chaîne numérique puisse voir le jour en Corse , et qu'elle soit le vecteur de cette ouverture de la Corse sur la Méditerranée et sur le monde .Si la collectivité territoriale de Corse soutient ce projet , l'Etat y apportera toute sa part ,car il y voit un contenu culturel et un aspect précurseur très importants pour la Corse .

Ce n'est pas toujours facile de parler de culture corse , car cette culture elle même est complexe .L'unicité de la langue corse elle même a été l'objet de bien des débats , le professeur Jacques Fusina en parlera sans doute avec talent .L'identité corse est en effet construite sur beaucoup de diversité et de paradoxes .

Vu de l'extérieur , c'est à dire forcément de façon schématique , les non corses citent volontiers quelques uns de ces paradoxes : la fascination pour le verbe et la loi du silence ; l'hospitalité et le repli sur soi ; la douceur de vivre et le fracas des armes; le goût de la dérision et celui des choses sérieuses .Ces exemples provoquent souvent l'incompréhension , autant que la fascination .Lorsque moi même j'ai relu Mateo Falcone , cette nouvelle de Mérimée moins connue que Colomba , j'ai été frappé par ce drame d'un père tuant son propre fils pour respecter le code de l'honneur .Mais que de profondeur humaine dans cette légende ,qui est aussi puissante dans ses quelques pages qu'une tragédie grecque !

On dit souvent qu'il faut aimer la Corse , sans chercher à la comprendre .Je crois pour ma part qu'on l'aime précisément en cherchant à la comprendre .En ne s'arrêtant pas aux apparences , mais en connaissant mieux ses ressorts, qui ne se livrent pas facilement , et jamais sans doute tout à fait ,ce qui fait leur force .

Dans toutes les affaires , dans tous les projets , dans tous les débats ,la culture est ici au c¿ur .Il est normal de vouloir préserver la richesse qui est la sienne , de ne pas laisser les autres être acteurs de son propre destin .Il faut que ce réflexe se mette au service de l'action , dans tous les domaines .Je l'ai dit aux acteurs économiques et sociaux ,que j'ai vu tout à l'heure ;je le dirai aux acteurs institutionnels , que je verrai demain .Je crois comprendre , à travers la presse corse que je lis très volontiers , que vous avez , en tant qu'acteurs culturels , déjà largement relevé le défi ,si j'en juge par le foisonnement des manifestations organisées .En témoigne encore la journée du 5 octobre organisée par France Culture sur l'avenir de la Corse au centre "Una Volta ", et qui a fait apparaître de très nombreux points de vue des acteurs culturels sur le sujet .

Votre rôle est très important pour donner à la Corse confiance en elle même .Ce baromètre de la confiance , je le vois à travers la jeunesse .Il faut que les jeunes croient en la Corse , qu'ils aient envie d'y rester et de la faire prospérer .Pour cela l'éducation et la culture jouent un rôle aussi important que l'économie .

Nous allons parler de culture et de patrimoine .Le débat sur la langue m'intéresse particulièrement .Les instruments de l'enseignement du corse se mettent en place .L'offre d'enseignement du corse est rendue obligatoire par la loi du 22 janvier 2002 ,et actuellement cette offre est effective pour 85% des élèves du département .L'effort se poursuit sur le recrutement et la formation initiale des enseignants , mais l'objectif n'est pas encore atteint .Il le sera dès que possible , comme le ministre de l'éducation nationale l'a déclaré encore récemment . Je comprends pleinement pour ma part que l'on veuille transmettre le corse à ses enfants ,car c'est une part fondamentale de la culture corse .Je sais d'ailleurs qu'à l'intérieur des familles , le parler corse n'a pas de signification politique .

Je pense que nous allons aussi avoir un débat sur le rôle de votre université , et ce à trois jours de l'élection de son président .L'université de Corte est jeune , puisqu'elle est née en 1976 .Mais elle a pris un véritable essor , puisqu'elle était conçue pour 500 étudiants , et qu'elle en compte aujourd'hui plus de 4000 .D'où des problèmes tout à fait concrets d'installations ,qui ont pu être aidées par les différents programmes pour la Corse ,mais qui sont encore loin d'être réglés et qui bénéficieront du programme exceptionnel d'investissement .D'où ,aussi , des choix à effectuer sur les spécialités de l'université .L'élection du président ayant lieu dans trois jours , la campagne bat son plein :des choses fortes vont donc être dites sur ce sujet ,que j'entendrai aussi avec beaucoup d'intérêt .L'Université corse doit être au c¿ur du développement de l'île et donner de l'espoir aux jeunes .

Nous allons aussi parler de patrimoine , et aussi d'environnement : ce sont à la fois des sujets très sensibles pour l'identité corse , et des compétences largement transférées par le nouveau statut .Ce sont donc des sujets qui déchaînent souvent les passions .J'ai comme vous en mémoire les débats de l'an passé sur la loi sur le littoral ,je sais que les avis sont divisés .Je sais aussi que la Corse ,de par la richesse unique de son cadre naturel , a des responsabilités particulières , même si elle doit évidemment organiser son offre touristique .A ce stade , l' Etat propose d'augmenter les ressources du conservatoire du littoral pour faire face à des acquisitions .Pour parler clairement , si un accord se fait entre Etat et collectivités , en sus des 1,2 millions d'euros déjà programmés , l'Etat saura apporter le soutien financier nécessaire , je pense que c'est une bonne nouvelle pour toutes les communes du littoral .

Je voudrais en terminant exprimer deux souhaits : le premier , c'est que le ressort identitaire de la Corse se mette au service de l'action ,autant que de la réaction .Car ce ressort me paraît suffisamment puissant pour pouvoir se passer d'un aiguillon extérieur .Et les instruments existent pour donner libre cours à l'identité culturelle .

Le deuxième souhait , c'est que l'identité soit considérée comme un acquis ,que personne ne songe plus à remettre en cause .De ce constat doit naître une confiance :dans l'avenir. Je voudrais que le sentiment identitaire soit la clé du dialogue et du progrès ,qu'il permette de surmonter les dissensions des Corses entre eux , et de dialoguer paisiblement avec l'Etat .L'Etat est un partenaire pour le progrès de la Corse , il est en train de le démontrer ,il continuera .Il attend aujourd'hui des propositions qui viennent des corses eux mêmes.

Ayez davantage confiance en vous et vous susciterez la confiance .
Ayez une grande ambition pour la Corse et les Corses se tourneront vers l'avenir sans ressasser le passé .

Ayez la volonté d'imposer la pensée par la culture et l'éducation , et vos enfants en seront les premiers bénéficiaires .

(Source http://www.intérieur.gouv.fr, le 8 novembre 2002)

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