Déclaration de Mme Marie-George Buffet, secrétaire nationale du PCF, sur la question de la prostitution, à l'occasion du lancement du "Réseau national pour un monde sans exploitation sexuelle", à Paris le 24 octobre 2002. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de Mme Marie-George Buffet, secrétaire nationale du PCF, sur la question de la prostitution, à l'occasion du lancement du "Réseau national pour un monde sans exploitation sexuelle", à Paris le 24 octobre 2002.

Personnalité, fonction : BUFFET Marie-George.

FRANCE. PCF, secrétaire national

ti : Mesdames, Messieurs,
Chers amis, chers camarades,


"Le fait, par tout moyen, y compris par sa tenue vestimentaire ou son attitude, de procéder publiquement au racolage d'autrui en vue de l'inciter à des relations sexuelles en échange d'une rémunération ou d'une promesse de rémunération est puni de six mois d'emprisonnement et de 3 750 euros d'amende." Voilà ce que l'on peut lire dans le projet de loi adopté en Conseil des ministres sous l'épithète : " Dispositions relatives à la tranquillité et à la sécurité publiques ". Une prostituée pourra être arrêtée simplement par le fait de sa présence sur la voie publique. Au jugé, au faciès. Les étrangers, les étrangères pourront se voir retirer leur carte de séjour s'ils sont pris en flagrant délit de prostitution, sauf ceux et celles qui rentreront dans un jeu dangereux de délation. La logique de Nicolas Sarkozy est dans la stigmatisation et l'inefficacité, elle ne vise qu'à garantir une apparente sérénité du décor. Peu importent pour lui les causes de la prostitution, ses ravages humains, ses règles mafieuses. Dans ce domaine comme dans bien d'autres, le gouvernement garantit l'ordre existant et stigmatise des boucs émissaires : les gens du voyage, les jeunes, les mendiants, les squatteurs, les prostituées. Il pointe du doigt les catégories dangereuses, ceux qu'il faut cacher, celles qu'on ne saurait voir. Plutôt que de chercher à résoudre les problèmes posés, le gouvernement veut les enfouir, les masquer, afin que les honnêtes gens ne puissent s'en offusquer.

Dès hier, une jeune femme prostituée de Toulon nous a téléphoné, ici, au Parti communiste, place du colonel Fabien. " Vous n'allez pas nous taper dessus, vous aussi ? " a-t-elle demandé avec inquiétude. Elle nous a raconté son calvaire quotidien et les aggravations provoquées par le climat nouveau instauré par le gouvernement. Le résultat ne s'est pas fait attendre : elles sont soumises à de plus en plus de brutalités et d'insultes. On leur lance des bouteilles au visage en leur promettant la prison. Elles ont peur. Nous voulons nous engager fermement contre la marchandisation des corps, contre le commerce du sexe, contre cet esclavage de la prostitution. Mais nous respectons ces femmes, nous voulons qu'elles s'en sortent, qu'elles se dégagent de la domination qui les écrase. Les criminels ce sont ceux qui les forcent à faire le trottoir. Les mesures annoncées mettent plus encore les victimes entre les griffes de leurs bourreaux. Elles les placent plus encore en situation de dépendance, à la recherche d'une illusoire protection. Ce sont souvent des femmes jeunes, souvent des étrangères que la misère, le désespoir font chuter dans la prostitution. Elles sont emportées dans une spirale de dépendances et de terreurs qui les oppriment. Qu'elles soient de France ou d'ailleurs, à Porte Maillot ou Porte de Clignancourt, nous ne pouvons accepter ce qu'elles subissent.

On ne peut plus considérer aujourd'hui la prostitution comme une question marginale. Le nombre de personnes prostituées a considérablement augmenté depuis quelques années en France, à Paris, mais aussi dans toutes les grandes villes de province. Les débats autour de la prostitution se multiplient dans les médias et au sein du monde politique. Au delà des polémiques stériles et des retours en arrière proposés, des réponses nouvelles sont à apporter pour combattre cette exploitation sexuelle. Nous refusons la tendance actuelle qui, en se focalisant exclusivement sur la lutte contre la traite des êtres humains, conduit finalement à l'acceptation d'une prostitution dite " libre ". Des réseaux mafieux organisent des trafics honteux dans lesquels sont en jeu des sommes d'argent colossales qui ne sont pas sans lien avec d'autres commerces douteux et des circuits de blanchiment d'argent. En 2001, on recensait près de quinze mille personnes qui sont victimes de la prostitution en France. Sans qu'ils n'osent l'affirmer haut et fort massivement, il est des individus que cela ne choque pas. Nous, si. Cela nous révolte.
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Le monde dont nous rêvons abolit la prostitution comme on a aboli l'esclavage. Le monde dont nous rêvons permet à chacune et chacun de choisir sa vie et se bâtit de rapports pacifiés entre les hommes et les femmes qui l'habitent. Dans le monde que nous rêvons chaque homme et chaque femme peut s'épanouir dans une relation sexuelle librement consentie.
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Mais ce rêve, nous ne souhaitons pas qu'il reste cantonné dans notre imaginaire. Nous voulons l'inventer, nous voulons le mettre en débat, nous voulons le construire. Depuis un an, se sont tenues plusieurs rencontres avec tous les acteurs qui luttent contre la prostitution. Je sais l'engagement de beaucoup de bénévoles, de militants et de militantes de terrain courageux pour soutenir les personnes prostituées et les aider à s'en sortir. Je sais la difficulté de ce combat contre une hydre multiforme, dangereuse et occulte. Je sais les obstacles, les idées reçues et les tabous que beaucoup d'entre vous ici essayent de lever. Depuis un an, nous avons réfléchi ensemble pour chercher enfin des solutions politiques. " Nous nous sommes rencontrés en constatant que nous étions d'accord sur quelques idées essentielles : la prostitution n'est ni une fatalité, ni un mal nécessaire, ni une liberté ", expliquait Sylvie Jan lors du Colloque de mars dernier. Nous avons engagé cette démarche profondément citoyenne enracinée dans notre visée communiste. En effet, dès le départ, nous avons voulu travailler ensemble, des constats aux propositions. D'abord parce que nous avons été interpellés. Il y a eu ces rencontres avec le monde associatif, et tout ce travail partagé, ce colloque qui nous a fait avancer dans la compréhension du problème et la confrontation d'idées -dont les actes ont été publiés par l'Humanité-, cette rencontre européenne début octobre pour appréhender la prostitution dans toute sa complexité internationale¿ Bien sûr, tout est perfectible, mais nous voulons, dans le respect de l'identité de chacun, d'égal à égal, poursuivre le chemin jusque dans l'intervention politique. Nos relations, notre travail ensemble nous ont beaucoup apporté. Avec Laura Duchêne, les animateurs et animatrices du réseau pour un monde sans exploitation sexuelle vont prolonger cette démarche. C'est une bonne nouvelle.

En tant que députée, et je sais que bien d'autres parlementaires que moi portent aujourd'hui ce souci, je souhaite qu'une proposition de loi soit déposée pour lutter contre l'exploitation sexuelle. Car si nous nous opposons aux projets ravageurs de la droite, nous nous devons également de porter des alternatives. Pour faire reculer de façon efficace la prostitution, je crois qu'il faut éviter toute invocation stérile d'un retour à l'ordre moral, toute stigmatisation des personnes prostituées et toute démarche sécuritaire. C'est pourquoi la proposition de loi qui fait suite à notre cheminement commun met l'accent sur la prévention, l'information, la dissuasion, la responsabilisation et la réinsertion.
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D'abord, je crois qu'il faut mettre en place une réelle politique de prévention en France. On peut constater un manque cruel de statistiques, d'études, d'échanges des informations et de mise en cohérence des actions, préalable à la mise en place d'une politique efficace. Nous proposons donc la création d'une Commission nationale de prévention et de dissuasion de la prostitution et de lutte contre le proxénétisme. Les associations compétentes devront y être associées pleinement, car c'est une garantie de l'efficacité de la démarche. Cette commission nationale serait tenue de publier un rapport annuel, soumis par les ministères concernés au Parlement.

Dans ce même état d'esprit, l'instauration d'une Journée Nationale de prévention, de dissuasion de la prostitution et de lutte contre le proxénétisme permettrait une grande campagne publique de sensibilisation. La lutte contre la prostitution et le proxénétisme doit être reconnue comme cause nationale permettant, à titre gracieux, une très large diffusion d'affiches et d'informations par les associations et les collectivités locales. D'autre part, l'Education nationale a un rôle particulier à jouer dans ce domaine, notamment pour contrecarrer l'emprise des représentations violentes de la sexualité. Cela doit passer par une éducation sexuelle qui privilégie le respect du corps de l'autre et de son propre corps, la notion de désir sexuel partagé et qui alerte sur les réalités de la prostitution. La loi doit le prévoir.

L'approche répressive ne prend pas véritablement en compte les réalités du système prostitutionnel. La répression à l'égard des personnes prostituées se révèlera toujours inefficace et ne règlera en rien la question de la tranquillité publique. Ce sont avant tout des victimes. C'est donc en direction de ceux qui profitent réellement de la prostitution, qu'il faut concentrer les efforts : les trafiquants, les proxénètes. Il existe déjà en France, de nombreuses dispositions législatives permettant de lutter contre le proxénétisme. Mais, par manque de volonté politique, les lacunes dans la mise en oeuvre de ce dispositif n'ont pas permis de résultats tangibles : absence de moyens humains et financiers, impunité totale pour le proxénétisme " caché " tel que les bars montants et les saunas, absence de volonté de faire le lien avec les réseaux de blanchiment d'argent, manque d'une véritable coopération européenne et internationale. Il faut donc compléter le dispositif existant dans ce sens en y ajoutant également la possibilité de confiscation de tous les biens " quelle qu'en soit la nature " du proxénète, et l'extension de la saisie conservatoire des biens aux personnes mises en examen pour proxénétisme.

Le débat sur sa pénalisation du client se pose aujourd'hui en France et en Europe. Le client est un acteur à part entière du système prostitutionnel et doit donc être responsabilisé. La pénalisation du client risquerait d'être contre-productive en rendant plus " clandestine " encore la prostitution et donc en marginalisant les personnes prostituées particulièrement dans le climat sécuritaire actuel. Or, nous tenons à protéger les personnes prostituées au maximum. La pénalisation du client risque de créer seulement une illusion. A l'heure actuelle, nous croyons que la véritable dissuasion passe par des mesures de prévention, d'éducation, de responsabilisation qu'il faut pouvoir évaluer avec sérieux. A terme, la pénalisation pourrait uniquement être l'aboutissement d'un processus.

Pour soutenir et aider les victimes, je crois qu'il faut permettre aux associations compétentes de déclencher l'action judiciaire dans les procès mettant en cause des affaires de proxénétisme en leur donnant le droit de se constituer partie civile. Mais il convient d'aller plus loin pour la protection et la réinsertion des victimes. Des Services de Prévention et de Réadaptation Sociale doivent réellement exister sur l'ensemble du territoire comme le prévoit déjà une ordonnance de 1960. Il faut également prendre en compte le besoin de centres d'hébergement sécurisés. Il s'agit donc de prendre le contre-pied des mesures sécuritaires annoncées qui aggravent la pénalisation des personnes prostituées. Je voudrais souligner combien il est essentiel de prendre en compte le travail remarquable des associations, celles qui agissent en France et celles qui sont situées dans les pays émetteurs. Il faut les aider et permettre financièrement aux associations françaises de pouvoir développer leur travail, en partenariat avec celles qui oeuvrent au-delà de nos frontières.

Enfin, afin de financer cet ensemble de mesures, nous proposons la création d'un fonds d'action pour lutter contre la prostitution et le proxénétisme. Ce fond pourrait être abondé, parallèlement à une dotation prévue dans le budget de chaque département ministériel concerné, par le produit des saisies dont j'ai déjà parlé.
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Parce que nous avons des propositions, parce qu'elles sont enracinées dans la réalité, parce qu'elles sont porteuses de justice et de dignité, nous pouvons faire bouger les choses. Avec toutes celles tous ceux qui le souhaitent, nous voulons nous battre pour que le gouvernement recule et retire ses propositions rétrogrades. Avec tous ceux qui le souhaitent, nous voulons continuer ce combat pour un monde sans exploitation sexuelle. Les hommes et les femmes ne sont pas à vendre, ni leurs corps, ni leurs consciences, ni leur sexe, ni leur désir. Les hommes et les femmes ne sont pas des objets dont on se sert pour son plaisir ou bien pour son profit. Les hommes et les femmes ne sont pas des marionnettes, des mouchoirs jetables, ou des machines. Nous croyons à la dignité de chaque être humain et nous voulons la défendre. La prostitution est ce que le capitalisme produit de plus violent, de plus destructeur, de plus déshumanisant. La prostitution est aussi ce que la domination des hommes sur les femmes a produit de plus abject. Décidément, le monde dont nous rêvons abolit la prostitution.


(Source http://www.pcf.fr, le 28 octobre 2002)

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