Interview de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, à Europe 1 le 8 novembre 2002, sur la baisse de 5 % de la délinquance en six mois, le rapatriement des immigrés clandestins et des prostituées étrangères et la lutte contre le terrorisme. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, à Europe 1 le 8 novembre 2002, sur la baisse de 5 % de la délinquance en six mois, le rapatriement des immigrés clandestins et des prostituées étrangères et la lutte contre le terrorisme.

Personnalité, fonction : SARKOZY Nicolas, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. Ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales

ti : J.-P. Elkabbach.- Ministre de l'Intérieur depuis six mois, pratiquement jour pour jour, vous êtes généralement encensé pour votre réussite contre l'insécurité. "Policiers et gendarmes plus actifs qu'avant, avez-vous dit, font reculer la délinquance" - plus de 5 % en octobre. Or, hier, vous avez confié...

- "Moins de 5 % de délinquance."

Oui, c'est ce que je voulais dire. Hier, vous avez confié dans un débat au Sénat : "Ma mission c'est réduire la délinquance durablement. Sinon, je tirerais toutes les conséquences d'un échec". Qu'est-ce que vous avez voulu dire ?

- "C'est très simple : je ne peux pas dire à mes collaborateurs, à tous ceux qui travaillent au ministère de l'Intérieur, que nous avons des objectifs, faire reculer la délinquance, que nous devons être efficaces, que nous devons tenir les engagements pris par le président de la République et par le Premier ministre, et considérer que si on ne réussissait pas, que c'est la même chose. Il est temps que la culture de la performance, de l'évaluation, des objectifs et des résultats imprègne tout le service public. Et il est normal qu'étant ministre, s'il n'y avait pas de résultats j'en tire les conséquences."

Cela s'applique à tous les échelons ?

- "Cela s'applique à tous les échelons. Et plus on monte, plus ça doit s'appliquer."

La culture du résultat c'est la meilleure méthode, y compris pour les ministres ?

- "Les Français sont exaspérés. La délinquance, ces cinq dernières années, a explosé. Nous ne sommes pas là pour commenter la hausse de la délinquance mais pour la réduire. Depuis six mois, c'est ce que nous faisons. Les chiffres du mois d'octobre sont bons : moins 5 % de délinquance. Et plus important, je veux dire aux gendarmes et aux policiers, combien je suis satisfait de ce qu'ils ont fait. Parce que tous les critères d'activité augmentent : plus de personnes interpellées, plus de personnes mises en garde à vue, le taux d'élucidation des affaires qui augmentent également, la délinquance qui recule dans les trois quarts des départements, et quasiment tous les délits et tous les crimes qui sont en recul. Cela doit être confirmé. On doit aller plus loin, mais c'est un bon premier résultat. Mais je dois dire que leur mobilisation est digne du plus grand respect."

Mais les chiffres sont bons. Qu'est-ce que cela veut dire "aller plus loin" et comment ?

- "Qu'est-ce qu'on a fait sur ces six mois, si on fait un bilan très rapide ? On a, je le crois, enrayé l'explosion de la délinquance. Cela fait cinq ans que la délinquance augmentait continûment. Depuis six mois, elle a reculé, peu, mais elle a reculé. Sur les quatre premiers mois de l'année, avant que le gouvernement de J.-P. Raffarin arrive - rien que sur les quatre premiers mois de l'année -, la délinquance avait encore augmenté de 5 %. Depuis six mois, on est à un recul de la délinquance. Il faut aller plus loin : il faut que la France retrouve un niveau de sécurité publique comparable avec celui qui existe dans les autres grandes démocraties. Il n'y a pas de liberté sans tranquillité publique."

Donc, si vous échouez vous partez, et si vous réussissez, comme c'est en ce moment le cas, que faites-vous ?

- "Pour l'instant, c'est l'heure du travail."

Pour que les policiers et les gendarmes travaillent ensemble et plus efficacement, vous avez l'intention - vous l'avez annoncé, promis - de réorganiser la répartition géographique des gendarmes et des policiers. On dit, maintenant, que 90 commissariats sont concernés. D'abord, est-ce que c'est vrai ? Et est-ce que cela ne va pas augmenter, comme certains le disent déjà, l'insécurité ?

- "D'abord, les chiffres sont faux, pour une raison simple : c'est que les chiffres exacts, on les connaîtra le 15 novembre, quand les préfets m'auront rendu leur copie. Qu'est-ce qui se passe ? Cela fait 61 ans que la carte de répartition des zones police et gendarmerie n'a pas changé. Je pose une question très simple, que nos auditeurs peuvent parfaitement comprendre : est-ce que depuis 61 ans, la délinquance a changé ? Je souhaite mettre policiers et gendarmes là où il y a des délinquants, pas là où il n'y en a pas. C'est une première remarque qui me semble importante. Il y a deuxième remarque : c'est que cette efficacité que l'on attend de nous, elle dépend de nos capacités d'organiser cette carte. Pour l'organiser, nous ferons en sorte que nulle part, aucune zone ne se sente en situation de déshérence. Et je pense plus particulièrement aux zones rurales, qui ont été celles où la délinquance a le plus augmenté ces dernières années. Si la carte était si bonne, alors comment se fait-il que les taux de délinquance en zone rurale ces dernières années augmentaient de 18 % chaque mois ? C'est une augmentation exponentielle !"

Oui, mais par exemple, vous avez écouté, ce matin, Europe 1, vous avez entendu que dans les Côtes-d'Armor, par exemple, il va y avoir moins de policiers.

- "Prenons un autre exemple : Nantes. Le périphérique nantais est, à ma connaissance, le plus grand de France. Les trois quarts du périphérique sont en zone police, un quart en zone gendarmerie. Je vous pose une question : quand un délinquant se trouve en voiture sur le périphérique nantais, est-ce que vous croyez qu'il se demande s'il est dans la zone gendarmerie ou dans la zone police ? Il faut mettre ce périphérique en zone police. S'agissant des Côtes-d'Armor, j'ai entendu, à 6h30, ce matin, sur votre antenne, et j'en ai déjà tiré un certain nombre de conséquences. J'ai demandé un rapport sur ce qui s'était passé, comment la concertation a été conduite. J'aurai ce rapport dès aujourd'hui, et j'en tirerai aussi toutes les conséquences. Je souhaite que les préfets conduisent une concertation. Il y a un grand changement par rapport aux réformes précédentes : c'est que les réformes précédentes se faisaient sur le redéploiement pour masquer la réduction des effectifs. Aujourd'hui, nous avons des effectifs en plus, donc on pourra donner davantage d'effectifs dans des zones qui n'en ont pas."

Autre chose, puisque vous écoutez Europe 1 : il n'y a plus de Sangatte. Or il y a des clandestins bulgares à Bordeaux, il y a des sans-papiers en ce moment à Calais. Est-ce que Sangatte fermé, cela ne va pas être un certain nombre de clones de petits Sangatte ?

- "Il faut dire que la période où on pouvait s'installer en France, comme ça, au mépris de toutes les règles et puis, en plus, culpabiliser la France, c'est une période dont je souhaite qu'elle soit terminée. S'agissant des Roumains installés en situation irrégulière dans le Val-de-Marne : il y en a déjà 450 qui sont repartis en Roumanie, pour certains en faisant un passage par la Suisse. J'ai longuement travaillé avec..."

C'est vrai qu'ils avaient de belles voitures ?

- "...J'ai longuement travaillé avec ma collègue... - en tout cas des voitures qui suffisaient pour les amener de France en Suisse -, ministre de l'Intérieur suisse et nous avons organisé près de 450 retours. Pour les Bulgares, c'est invraisemblable la situation ! Le préfet, sur mes instructions, a procédé à un recensement des personnes ; un certain nombre sont en situation irrégulière, ils doivent être reconduits en Bulgarie. J'aurai dans les jours qui viennent des contacts avec les autorités bulgares. Mais il ne suffit pas de s'installer en France, de dire "j'ai un droit", et en plus de reprocher aux Français de ne pas être assez généreux. Nous ne pouvons pas continuer comme cela. Sur Sangatte : le gouvernement précédent a laissé Sangatte croître, enfler et embellir. Sangatte, c'est un hangar dans lequel on jette des milliers de malheureux à qui on fait croire qu'ils ont un avenir. J'ai décidé que Sangatte serait fermé. Et un certain nombre de provocateurs ont occupé, contre l'avis du maire d'ailleurs, un gymnase à Calais, alors que toutes les possibilités d'accueil dans un certain nombre de centres de la région, étaient ouvertes. Qu'est-ce qu'on souhaite ?..."

Alors, qu'est-ce qu'on fait ?

- "Que souhaite-t-on ? Qu'ad vitam aeternam, on continue à accueillir tous les Kurdes ou tous les Afghans à Sangatte ? Alors, on fait deux choses : d'abord, j'ai fait démanteler par la police de l'air et des frontières tous les réseaux de passeurs à Sangatte ; les six réseaux de passeurs ont été éradiqués. Deuxièmement, ces gens viennent pour passer en Angleterre. L'Angleterre n'en veut pas, c'est son droit. La législation est en train de changer pour qu'elle soit moins attirante. Troisièmement, j'ai mis en place, avec le HCR, un système "2.000 euros par personne" pour commencer à reconduire chez eux des gens dont l'Afghanistan a besoin pour se reconstruire. On ne peut pas accepter en France toute la misère du monde..."

Il n'y aura pas de nouveau Sangatte ?

- "Non. Il faut être généreux, il faut aider tous ceux qui peuvent l'être. Mais quand je vois qu'on demande le statut de réfugié politique et qu'on vient de la Roumanie ou de la Bulgarie... En Roumanie, il y a eu des élections présidentielles parfaitement libre, elle est devenue une démocratie, un jour elle rentrera dans la communauté européenne... Est-ce qu'on doit considérer que tous les gens doivent avoir un statut de réfugié politique, alors qu'ils viennent de pays que nous nous apprêtons à accepter en Europe ? Cela n'a aucun sens et il convient de le dire. La générosité de ceux qui parlent beaucoup et qui agissent très peu, elle se fait sur le dos, d'abord de ces malheureux à qui on fait croire qu'ils ont un avenir en France alors qu'ils n'en ont pas, et deuxièmement de tous ces gens qui habitent autour de Sangatte qui, depuis quatre ans, vivent aussi une situation très difficile, qui en ont plus qu'assez et avec un FN qui était à 35 % dans ces régions. Que veut-on ? Qu'on continue ? J'observe que ceux qui parlent avec le coeur à la main, ce ne sont pas ceux qui habitent dans ces régions. Moi aussi, je mets en place une politique pour les habitants de ces régions."

L'Eglise catholique fait appel aux policiers pour que les lieux de culte soient moins manipulés, ou en tout cas ne soient plus occupés. Pourquoi occupe-t-on toujours des églises et jamais des mosquées ?

- "Je rends hommage à l'Eglise de France, qui est à la fois généreuse, accueillante, mais qui en a eu assez d'être exploitée ou d'être prise à partie. Et les décisions qui ont été prises, notamment la dernière évacuation, je les ai prises en plein accord avec les responsables de l'Eglise de France. La communauté catholique doit aussi être respectée. On n'a pas à envahir des lieux de culte, quels que soient par ailleurs les problèmes qui sont les leurs. Concernant les sans-papiers - puisque depuis des mois, je gère cette affaire avec le plus d'humanité possible -, il n'y a pas de raison que l'Eglise voit ses différents édifices occupés..."

Vous ne m'avez pas répondu sur les mosquées.

- "Mais ce n'est pas une question à me poser à moi, j'occupe assez peu d'églises ! On verrait dans ce cas-là, celui que vous évoquez, quelle serait la réaction de la communauté musulmane. On pourrait le dire aussi pour les temples protestants ou pour les synagogues..."

Je voulais vous poser une question sur les prostituées, mais le temps passe vite, on le fera une autre fois...

- "Peut-être un mot sur les prostituées. Je reconnais bien volontiers que les prostituées sont des victimes. Mais je pense aussi à d'autres victimes, à qui on n'a rien demandé : ce sont les habitants qui habitent dans les quartiers où on ne peut pas rentrer chez soi, parce qu'en bas de chez soi, on a le droit d'avoir le ballet des souteneurs, des proxénètes, des prostituées, des clients et d'un certain nombre de détraqués... J'aimerais aussi qu'on pense à ceux qui habitent dans ces quartiers et que la générosité, encore une fois, de ceux qui parlent, ils pensent un peu à tous ceux-là, qui sont des victimes, qui ont des enfants et qui en ont plus qu'assez de rentrer entre deux haies de prostituées."

Puisque vous posez le problème, les étrangères en situation irrégulière, africaines ou européennes de l'Est, exploitées par des réseaux de mafieux : dehors ?

- "Depuis cinq ans, les filières de prostitution de l'Est et d'Afrique explosent. On n'en a jamais vu autant. La question qui est posée est la suivante : en permettant de raccompagner chez elles ces prostituées étrangères en situation irrégulière, je voudrais dire d'abord qu'on les sort du réseau de leur proxénète. Parce qu'elles sont en danger en France lorsqu'elles sont sur le trottoir, frappées, humiliées, exploitées par des gens sans scrupule. Nous poursuivons ces gens, mais en raccompagnant les prostituées étrangères chez elles, nous les mettrons à l'abri des réseaux qui les exploitent. Vous savez, ce n'est pas en Albanie que les prostituées étrangères risquent quelque chose..."

Est-ce vrai que vous avez arrêté des Albanais récemment ?

- "Il y a deux jours, à Lyon, on a démantelé un réseau de frères sans scrupule et profondément violents, et c'était parfaitement scandaleux. Et ces filles, qui sont des malheureuses, si on les tolère sur nos trottoirs, cela veut dire qu'on tolère et qu'on accepte qu'elles soient exploitées par des proxénètes."

Votre mission, c'est aussi de protéger contre la menace du terrorisme qui grandit. Est-ce que vous confirmez qu'il y a eu des arrestations, d'un terroriste au moins à Marseille, après ceux de Lyon ?

- "Oui, à Marseille et à Lyon. Et je veux rendre hommage à la DST et aux Renseignements généraux qui, notamment sur l'affaire de Lyon, on fait un travail considérable. Nous agissons en parfaite collaboration avec nos amis tunisiens et nos amis européens."


A Marseille, c'étaient des "gros" ?

- "A Marseille et à Lyon, les jours qui viennent permettront de voir que c'étaient des choses importantes."

En liaison avec Al Qaida ?

- "Hélas."

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 8 novembre 2002)

Rechercher