Déclaration de M. Xavier Darcos, ministre délégué à l'enseignement scolaire, sur l'éthique et la sciance et l'enseignement de la science, Brive-la-Gaillarde le 15 novembre 2002. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Xavier Darcos, ministre délégué à l'enseignement scolaire, sur l'éthique et la sciance et l'enseignement de la science, Brive-la-Gaillarde le 15 novembre 2002.

Personnalité, fonction : DARCOS Xavier.

FRANCE. Ministre délégué à l'enseignement scolaire

Circonstances : 27ème colloque de Brive-la-Gaillarde sur le thème "Science et éthique" le 15 novembre 2002

ti : Monsieur le Président du Conseil national des programmes,
Monsieur l'Inspecteur général,
Mesdames et Messieurs les Professeurs,
Mesdames, Messieurs,

Je suis naturellement très heureux d'être parmi vous aujourd'hui. Je voudrais vous remercier de m'avoir fait l'honneur de m'inviter à clôturer cette première matinée de travail. Le colloque de Brive la Gaillarde est devenu en effet, depuis plusieurs années déjà, un rendez-vous national important qui a pris toute sa place dans le débat intellectuel de notre pays. Ceci s'explique par l'extrême pertinence des thèmes retenus qui, tous, s'inscrivent au coeur des préoccupations les plus vives de notre société, mais aussi par la qualité et la diversité des intervenants. Intellectuels, enseignants, chercheurs, responsables associatifs ou hommes politiques sont ici conviés à confronter leurs points de vue et à construire un dialogue en totale liberté d'esprit.

Mais le colloque de Brive la Gaillarde se distingue d'autres manifestations du même type par une dimension intellectuelle et même philosophique toute particulière. Organisé par le Centre d'études Edmond Michelet, il a toujours été conçu en référence et en hommage à cette grande figure de notre Histoire récente. Il se veut donc l'illustration d'un humanisme démocratique, qui promeut la liberté et la résistance à toute forme d'oppression.

J'ajouterai enfin qu'en raison de sa très grande qualité pédagogique et éducative, le colloque a été inscrit l'an dernier au programme national de formation du ministère de l'Education nationale. Placé sous la direction d'un éminent représentant de l'inspection générale d'histoire-géographie, M. Dominique BORNE, il s'ouvre désormais non seulement à un très large public, mais aussi à de nombreux enseignants et cadres pédagogiques, venus de toute la France pour approfondir telle ou telle question, ce dont on ne peut que se réjouir.

L'an dernier, votre colloque était consacré aux relations entre le citoyen et la politique. Je n'ai pu malheureusement y assister mais j'en ai lu les actes, qui sont de très grande qualité, avec beaucoup d'attention et ceux-ci m'ont inspiré deux idées. La première est de rendre plus cohérent le dispositif d'éducation civique tel qu'il existe actuellement, de l'école primaire au lycée, et de constituer un véritable "parcours civique des élèves" qui devra être pris en compte au moment du baccalauréat et vise à la formation de l'esprit critique, mais aussi à la prise de responsabilité. La seconde idée a été de confier à M. René REMOND, qui a fait ici même l'an dernier une très remarquable intervention, la présidence du groupe de travail chargé d'élaborer ce parcours civique et de lui donner pour mission de relire les programmes du collège dans le champ des humanités, afin d'en renforcer la cohérence avec ceux de l'école primaire.

Cette année, vous avez choisi de porter votre réflexion sur la science et l'éthique, montrant par là, une nouvelle fois, votre volonté de vous emparer des problèmes les plus sensibles et les plus cruciaux. En effet, s'il y a bien un fait qui marque la fin du XXème siècle et l'aube du XXIème, c'est celui de la prise de conscience des implications humaines et sociales des découvertes de la science en général et tout particulièrement des sciences de la vie et de la santé. Pour la première fois de son histoire, grâce aux progrès réalisés en génétique, en neurobiologie, en embryologie, l'homme accède à la connaissance de ses mécanismes vitaux et perce le secret de sa propre création. De plus, il acquiert le pouvoir de transformer le processus de développement du vivant, de toutes les espèces, y compris la sienne.

Nul doute que si, au XIXème siècle, un chercheur était parvenu, tel le Frankenstein de Mary Shelley, à détenir cette puissance de démiurge, personne n'aurait songé à réfréner celle-ci - la science étant alors vécue comme une source intarissable de progrès et de bienfaits. Mais, depuis, la science est entrée dans l'ère du soupçon. Le progrès a montré qu'il pouvait aussi engendrer des risques majeurs et personne aujourd'hui ne songerait à laisser agir les apprentis sorciers en toute liberté. Nous ressentons tous désormais la nécessité d'une réflexion éthique pour accompagner les recherches scientifiques et anticiper sur leurs applications, dans un souci de prudence et de précaution. Le monde de la recherche scientifique lui-même considère que la réflexion éthique fait partie intégrante du développement de ce domaine.

J'ai pris l'exemple de la bio-éthique, parce que celui-ci est naturellement le plus frappant, mais ce constat concerne évidemment tout autant les OGM, les technologies de l'information et de la communication ou la pollution atmosphérique.

Ce sont là autant de problèmes sur lesquels il importe d'informer et d'éclairer le public, mais qu'il serait extrêmement néfaste de brandir comme des épouvantails.

Pour ma part, je trouve ni légitime, ni raisonnable qu'après avoir longtemps bénéficié d'une confiance peut être un peu trop aveugle, la science soit aujourd'hui, trop souvent, l'objet de toutes les suspicions. Si nous avons pris conscience que les avancées de la science ne sont pas dépourvues d'effets secondaires qui sont loin d'être anodins, ceux-ci sont quand même sans commune mesure avec les bénéfices que nous en retirons, tant pour le développement de nos sociétés que pour l'amélioration de notre vie. C'est pourquoi Luc FERRY et moi-même, avons pour priorité de réhabiliter pleinement l'image de la science auprès des jeunes, car ceux-ci manifestent d'ores et déjà une inquiétante crise de vocation pour les études scientifiques et les métiers de la recherche.

Cela étant dit, ces questions que soulève aujourd'hui la science, ces problèmes dont les enjeux culturels et humains sont immenses, l'école, à qui au fond rien de ce qui est humain ne doit rester étranger, doit les prendre en compte. Elle le fait, en les intégrant soit comme éléments constitutifs de tel ou tel programme, soit comme thèmes de réflexion ou de discussion. Mais son rôle, me semble-t-il, doit aller bien au-delà. Introduire la bio-éthique dans les programmes des sciences de la vie et de la terre, c'est une très bonne chose ; organiser autour du clonage ou de l'arrêt Perruche un débat argumenté dans le cadre de l'éducation civique, juridique et sociale qui permet aux lycéens de s'ouvrir largement sur la vie de la Cité, c'est une très bonne chose aussi. Mais apprendre à nos jeunes à devenir des adultes responsables, aptes à s'interroger d'eux-mêmes sur les finalités de la recherche scientifique, les mettre en mesure d'effectuer une analyse critique et raisonnée des problématiques suscitées par le progrès, les doter d'une sensibilité et j'oserais dire d'une "conscience" éthique, tels me paraissent être les vrais défis.

Voici plus de vingt ans, Christian BEULLAC affirmait haut et fort qu'il n'y a pas d'éducation sans morale et il demandait à l'Inspection générale de l'éducation nationale de montrer quelles valeurs chacune des disciplines enseignées au collège et au lycée était capable de produire. Vingt ans après, la transmission de ces valeurs est encore plus impérative. Les derniers repères identitaires et moraux qui, il y a peu, permettaient à la personnalité de se constituer et au groupe d'exister se sont presque tous effacés. La mode, l'éphémère, la "modernité" ont renforcé leur emprise. Le relativisme s'accroît - un relativisme terrifiant qui fait que tout se valant, rien n'a plus de valeur, même pas la vie. J'en veux pour preuve les conduites à risque qui se manifestent de plus en plus tôt et de plus en plus violemment chez les jeunes d'aujourd'hui et qui sont pour moi une préoccupation majeure. C'est pourquoi j'ai ouvert une vaste réflexion afin de promouvoir l'éducation à la santé auprès de tous les jeunes et je souhaite aboutir rapidement à un programme d'actions en ce domaine. Pour contrer tout ceci, il appartient plus que jamais à l'école de donner du sens à la vie.

Comme vous le savez peut-être, j'ai ouvert, la semaine dernière, un séminaire national consacré à l'enseignement du fait religieux qui a réuni des formateurs et des cadres pédagogiques de toute la France. De très nombreux jeunes, en effet, manifestent aujourd'hui un très profond déficit culturel dû à leur ignorance des faits qui relèvent du religieux. L'objectif est non pas, bien évidemment, de remettre Dieu à l'école, mais de donner à ces jeunes, dans une démarche totalement laïque, rigoureusement patrimoniale, et faisant appel à l'ensemble des disciplines scolaires, les clés leur permettant l'accès à d'innombrables chefs d'oeuvre du patrimoine de l'humanité dont la signification est d'abord religieuse.

Dans ce même registre de la transmission du patrimoine et de ses valeurs, je participais, le mois dernier, à un colloque organisé par le Conseil de l'Europe qui avait pour thème l'enseignement de la Shoah au XXIème siècle. C'est évidemment là un thème qui s'inscrit au coeur même d'une interrogation sur la science et l'éthique et c'est d'ailleurs pourquoi vous avez voulu, dès l'ouverture du colloque, analyser la démarche éthique de l'historien qui travaille sur la Seconde guerre mondiale. Madame Simone VEIL s'y exprimait de manière bouleversante et y faisait part de son inquiétude quant au devenir de cet enseignement, une fois que les derniers survivants de l'Holocauste auraient disparu. Comment rendre compte alors d'événements dont l'horreur absolue ne saurait être restituée simplement par des manuels d'histoire ? Comment éviter la menace de la banalisation ? "La Shoah est notre héritage à tous, a-t-elle dit. Je forme les voeux les plus ardents pour qu'elle inspire à jamais le respect de la dignité humaine et des valeurs fondamentales qui sont le socle de notre civilisation".

Transmettre l'héritage de l'humanité, dans ce qu'il a de meilleur comme dans ce qu'il a de pire, c'est, je crois, non seulement la mission la plus essentielle de l'école mais le seul moyen de faire accéder chacun à une dimension éthique. Comment pourrions nous nous inquiéter de l'avenir de l'espèce humaine sans la conscience d'appartenir pleinement à l'histoire de celle-ci, sans la communauté de sens qui nous relie non seulement à nos contemporains mais aussi à ceux qui sont morts et à ceux qui nous succéderont, sans le professeur qui nous a permis, pour reprendre une belle expression de la philosophe Anna ARENDT, d'intégrer un monde qui était là avant nous ? C'est pourquoi il me semble nécessaire que l'école plus que jamais se recentre sur cette mission et que les disciplines y retrouvent le tout premier rang.

Voilà, Mesdames et Messieurs, ce que je tenais à souligner brièvement devant vous. Je voudrais conclure par une simple citation qui pourrait sans doute être mise en exergue de ce colloque. En recevant le prix Nobel de littérature, Albert Camus disait dans son discours de remerciement : "Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse.".


(source http://www.education.gouv.fr, le 18 novembre 2002)

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