Interview de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, à France info le 15 novembre 2002, sur le risque terroriste, le congrès fondateur de l'UMP (Union pour un Mouvement populaire), l'engagement du gouvernement pour l'emploi, la situation économique de la France et l'immigration clandestine. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, à France info le 15 novembre 2002, sur le risque terroriste, le congrès fondateur de l'UMP (Union pour un Mouvement populaire), l'engagement du gouvernement pour l'emploi, la situation économique de la France et l'immigration clandestine.

Personnalité, fonction : RAFFARIN Jean-Pierre, BOYER Patrick.

FRANCE. Premier ministre

ti : L'invité aujourd'hui est J.-P. Raffarin, Premier ministre. Monsieur Raffarin, bonjour. Vu du poste de commandement où vous vous trouvez, quelle est la réalité de la menace terroriste qui pèse ou qui pèserait sur l'Europe, et en particulier sur la France ?

- "C'est un sujet sur lequel nous sommes très attentifs. Tous les grands pays qui se battent contre le terrorisme sont des cibles privilégiées de l'intégrisme. Donc, nous avons tenu récemment un Conseil de sécurité intérieure sous l'autorité du président de la République pour attirer l'attention de l'ensemble de nos services pour une immense vigilance, une active vigilance contre tout acte de terrorisme, mais aussi pour nous préparer à toute éventualité."

Mais y a-t-il montée en puissance du risque ou est-on dans l'alerte qu'on connaît, grosso modo, depuis le 11 septembre 2001 ?

- "Par définition, le terrorisme est sournois ; par définition, il cherche à frapper là où on ne l'attend pas. Et donc par définition, nous devons être vigilants. Et j'appelle l'ensemble des services de l'Etat à être très attentif à tout ce qui peut se passer et qui peut porter un signe de terrorisme."

Et en même temps, il ne faut pas affoler la population ?

- "Mais bien sûr que non. Nous sommes préparés, nous sommes attentifs, mais aujourd'hui, il est clair que nous devons être particulièrement vigilants sur tout ce qui se passe dans le monde. La France mène un combat pour la paix, contre l'intégrisme, contre le terrorisme, et ce combat-là peut être dérangeant, et donc il faut être vigilant."

Dans la pratique, tant qu'il y a encore des poubelles à Paris, il ne faut pas avoir peur ?

- "Mais non, il ne faut pas avoir peur. D'abord, contre le terrorisme, il ne faut pas avoir peur ; il faut être attentif, mobilisé et se donner les moyens de la lutte, mais il ne faut pas avoir peur. Et la France, aujourd'hui, est prête à toutes les éventualités.

Et elle participe au niveau international à une action pour la paix pour qu'on puisse s'attaquer, notamment en Irak, à la destruction des armes qui peuvent nuire massivement aux populations. Donc le combat, qui a été celui de la France, est celui de la pression politique plutôt que la guerre. Il n'y a pas de guerre heureuse, il n'y a pas de guerre satisfaisante. La guerre est l'ultime décision. Le combat de la France est le combat pour la paix. Et comme ce combat est fort, comme la voix la France est entendue, il nous faut être vigilants car c'est, pour beaucoup, dérangeant."

Le Congrès fondateur de l'UMP se tient ce week-end à Paris. On ne sait pas encore si on est dans le circonstanciel, c'est-à-dire union électorale ou hégémonie d'une tendance, ou dans l'historique, c'est-à-dire l'union des droites en France ?

- "On est dans l'historique ! C'est la grande nouveauté sur le plan politique de ce début de siècle. L'UMP, l'Union pour un Mouvement Populaire, une initiative, une innovation. C'est un vrai rassemblement, c'est une vraie union, que nous avons construits progressivement. Cela fait des années qu'on s'aperçoit qu'entre gaullistes, libéraux, centristes, finalement, sur l'Europe, sur les grands sujets, le social, l'économique, nous sommes de plus en plus proches. Et on a vu, pour préparer la campagne de J. Chirac, combien nous étions capables de nous rapprocher tous ensemble. Et donc, il fallait construire la grande maison de l'union, la grande famille de l'union. Et c'est pour cela que, de mon point de vue, c'est une innovation historique."

Donc, c'est aussi important, au moins que le Congrès d'Epinay, à gauche alors ?

- "Je pense que c'est aussi important. C'est structurant. D'ailleurs, la gauche ne s'y trompe pas : elle est particulièrement déprimée en ce moment, car elle voit que les forces de l'union sont dans notre camp. Moi, je le dis très clairement aujourd'hui, il n'est pas facile de gouverner la France, mais cet atout-là, l'atout de l'union est très important. Je crois que la majorité, qui est aujourd'hui au pouvoir, n'a qu'une seule chose à craindre, ce n'est pas le manque de courage - nous avons le courage -, ce n'est pas le manque d'action - nous mènerons l'action qu'il faut -, ce n'est pas le manque de réformes - nous sommes des réformateurs-, c'est la division. Ce qui tue les pouvoirs, ce qui, dans le passé, nous a fait mal, ce sont les divisions. C'est pour ça que l'union pour ce mouvement populaire, c'est vraiment, pour nous, une garantie de succès."

Donc, dimanche, ce sera une grand-messe. Ce sera aussi un sacre. Le Figaro titre ce matin sur : " Le sacre du mal-aimé, A. Juppé. "

- "Moi, je l'aime bien. Voilà dix ans que je travaille avec A. Juppé. En dix ans, je n'ai pas une seule chose à lui reprocher. Et donc je vote A. Juppé pour ce grand congrès fondateur et je vote aussi J.-C Gaudin, P. Douste-Blazy. C'est une bonne équipe. A. Juppé, c'est l'union. L'UMP, c'est l'union. Nous avons besoin de ce message d'union. Et autant, moi, je suis engagé dans l'action gouvernementale, autant j'ai besoin qu'A. Juppé fasse le travail de l'union. Et l'entente entre A. Juppé et J.-P. Raffarin, c'est l'alliance de l'union et de l'action."

C'est un beau coup de main de votre part, parce que, en plus, on dit beaucoup, vous le savez bien, de vous, Monsieur Raffarin, qu'à Matignon, vous seriez l'anti- A. Juppé dans votre méthode.

- "C'est inexact. Vous savez, A. Juppé a des qualités très fortes. Il a eu des circonstances qui étaient très spécifiques ; cinq ans après, les circonstances sont très différentes : donc, vouloir systématiquement nous comparer, je crois que c'est une erreur. Il est clair que j'ai mon tempérament. J'avance à mon rythme, avec mes convictions ; je comprends, je crois, les grandes exigences du pays et je suis attentif aux réactions en profondeur de la société française. Je sens et je veux vraiment être à l'écoute de la société française ; je sens que notre société est fragile, que notre tissu social peut, à chaque instant, se déchirer. Donc je suis très attentif au tissu profond de la France. C'est ce qui me rend, je dirais, proche des Français et donc à l'opposé de toute attitude technocratique, et donc on va m'enfermer dans ce rôle-là. Mais sachez que j'ai pour A. Juppé beaucoup d'admiration et d'amitié. Et vraiment, je pense que nous avons besoin d'être chacun à notre place, lui, à la tête du combat pour l'union, et moi, à la tête du combat pour l'action."

Dans le sondage IFOP, publié par L'Express, on demande aux Français : qui voyez-vous comme leader de la droite plus tard ? C'est d'abord vous, monsieur Raffarin, à 27 %. Suivent messieurs Sarkozy et Bayrou, 18 %. Et ensuite, seulement A. Juppé, 16 %. Même s'il sourit sur la photo. C'est vous, ce n'est pas lui ?

- "J'assume les responsabilités. Mais, franchement, moi, j'ai d'autres choses à penser aujourd'hui qu'à une carrière politique à l'UMP ou ailleurs. J'ai une mission, j'anime un gouvernement de mission ; le président de la République a tracé la route ; j'ai un travail très important ; la situation économique est difficile ; il y a un attentisme international réel, suite à la situation de l'Irak.

Donc, nous devons faire en sorte qu'on mobilise en permanence l'énergie nationale, qu'on construise l'Union européenne. Donc, il y a un travail ambitieux. Et ceci m'occupe à 100 %."

Justement, il paraît que le mois de décembre est un mois de nervosité sociale. Vous avez dit récemment vouloir vous engager plus directement dans les questions sociales. Quelle est votre ambition dans ce domaine ? Vous percevez une inquiétude ou non ?

- "Je sens que la société française est toujours préoccupée ; il est clair que l'emploi est une préoccupation importante. Et moi, mon combat, c'est l'emploi et mon adversaire, c'est le chômage. Je crois que, vraiment, l'action du gouvernement aujourd'hui, ce n'est pas de développer une action partisane, c'est de s'engager pour l'emploi contre le chômage. C'est pour cela que nous avons allégé les charges pour les entreprises ; c'est pour cela que nous avons fait les contrats jeunes sans charges ; c'est pour cela que nous sommes très attentifs à la dynamique des entreprises et à l'assouplissement nécessaire des règles de l'entreprise. Donc, c'est un élément très important de notre mobilisation. Mais, j'appelle les partenaires sociaux au dialogue social. Je suis prêt à m'engager encore davantage s'il le faut. J'ai entendu les partenaires sociaux ; j'entends leur demande de dialogue social, je suis à leur écoute et je les comprends. Il y a un sujet sur lequel nous pouvons avancer, c'est le sujet de la formation professionnelle. Quand je lis dans un grand quotidien, ce soir, que monsieur Chérèque parle du passeport en ce qui concerne la formation, je retrouve là une idée proche de celle de monsieur Chirac, l'idée de l'assurance emploi, c'est-à-dire de faire en sorte qu'après l'emploi, dans les périodes de difficultés, on puisse accomplir une période de formation de manière à retrouver l'emploi, Faire en sorte qu'il y ait une sorte d'alternance entre l'emploi et la formation tout au long de la vie pour que finalement on ne soit jamais sur le carreau, on ne soit jamais sur le côté et que quand on n'est pas dans l'emploi, on soit dans la formation, qu'on ait une nouvelle qualification. Et cette idée du passeport qui est, à mon avis, une idée très voisine de celle de l'assurance emploi, c'est de faire en sorte que d'entreprise en entreprise, on puisse avoir certaines alternances, mais [aussi] une continuité de carrière, une continuité de travail, une continuité de revenus. C'est cela, je crois, qui est aujourd'hui très important. Et j'appelle les partenaires sociaux à avancer dans le dialogue social sur ce sujet. Ils trouveront, avec F. Fillon et l'ensemble des membres du gouvernement, une disponibilité totale."

Mais par exemple, en même temps, il y a la réforme de la loi de modernisation, et la gauche dit qu'il s'agit maintenant de permettre aux entreprises de licencier conformément aux v¿ux du MEDEF. Est-ce que les aspirations de votre majorité parlementaire peuvent coïncider avec les aspirations sociales et les craintes du chômage ?

- "Je pense qu'il y a un peu de mauvaise foi dans cette attaque dans la gauche. Moi, je veux dépasser tous ces sujets et je ne veux pas faire de polémique. Quand je vois que la France a perdu dix places entre l'année 2000 et l'année 2001 en matière d'attractivité et de compétitivité, quand je vois qu'on a perdu dix-sept places depuis 1988, je vois que la France recule. Et une des raisons pour lesquelles la France recule, c'est que le développement des entreprises est entravé dans notre pays. Il y a trop de bureaucratie, trop de charges, trop de pénalisations. Comment voulez-vous faire de l'emploi sans les entreprises ? Nous avons besoin d'entreprises, d'entreprises innovantes ; nous avons besoin de créativité. Et j'étais ce matin avec des entreprises du secteur numérique : il y a du talent dans l'économie française. Il faut libérer cette énergie, et la loi que nous voulons faire voter, c'est une loi qui libère l'énergie des forces vives de ce pays. Et je vous assure, les travailleurs, tous ceux qui veulent un emploi ont besoin d'entreprises actives. Ce n'est pas en étouffant les entreprises qu'on crée des emplois."

Pour conclure, Monsieur Raffarin, un mot de Sangatte. Sangatte est un peu déjà derrière nous, mais que faire des nouveaux arrivants qui vont continuer à arriver tous les jours ? Qu'est-ce qu'on en fait et comment tarir le flux ?

- "Il est clair qu'il fallait envoyer un message clair. La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, ça a été dit avant moi¿"

Par un de vos prédécesseurs à Matignon¿

- "Il est évident que nous avons besoin d'avoir une politique d'accueil, mais une politique d'accueil qui soit organisée avec un droit d'asile qui soit réformé. Et donc, nous disons clairement que nous ferons une réforme du droit d'asile pour le rendre plus humain, plus rapide. Quand je vois qu'aujourd'hui, il faut deux ans pour avoir une réponse et au bout de deux ans, quand il faut dire à quelqu'un qu'il pas le droit de rester chez nous, qu'il a des enfants qui sont à l'école chez nous, c'est particulièrement inhumain. C'est pour ça qu'il faut pouvoir répondre, comme le souhaite le président de la République, en un mois. Mais autant nous devons avoir cette humanité dans notre politique vis-à-vis du droit d'asile, autant nous devons aussi agir avec autorité, parce que ce qui se passait à Sangatte, c'était quand même le désespoir sous un hangar. Et ça, ce n'est pas l'image de la France."

(Source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 19 novembre 2002)

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