Tribune de M. Philippe de Villiers, président du Mouvement pour la France, dans "Le Figaro" du 2 novembre 2002, sur son opposition à l'élargissement de l'Union européenne et au projet de constitution signifiant l'abandon des souverainetés nationales, intitulée "La bouteille à l'encre". | vie-publique.fr | Discours publics

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Tribune de M. Philippe de Villiers, président du Mouvement pour la France, dans "Le Figaro" du 2 novembre 2002, sur son opposition à l'élargissement de l'Union européenne et au projet de constitution signifiant l'abandon des souverainetés nationales, intitulée "La bouteille à l'encre".

Personnalité, fonction : VILLIERS Philippe de.

FRANCE. Mouvement pour la France, président

ti : L'Europe donne, en ce moment, une impression incroyable de fuite en avant. Voilà qu'en quelques jours on nous annonce un élargissement mal préparé et une " Constitution ". Et personne ne dit rien.

Mais qu'est-ce donc qu'une Constitution sinon la règle suprême que se donne un peuple souverain pour conférer un statut à son Etat ? La Constitution est indissociable de l'Etat.

C'est pourquoi je demande au Président de la République de rejeter immédiatement le projet de Constitution supranationale dévoilé par Monsieur Giscard d'Estaing. En effet, la proposition giscardienne est un abus de confiance. Il faut oser dire les choses : une Constitution présuppose un Etat puisqu'elle est la norme supérieure que se donne un pays pour ordonner toutes ses règles.

Le mot fédéral est d'ailleurs prononcé dans le projet de M. Giscard d'Estaing, et le mot souveraineté a complètement disparu. Les masques tombent.

Il s'agit d'organiser à travers ce projet un Empire hypercentralisé et technocratique en faisant croire le contraire à tous les peuples européens.

Cette Constitution est très exactement à l'opposé de l'Europe des souverainetés nationales, seule capable d'unir les peuples européens.

Quant à l'élargissement, c'est la bouteille à l'encre. En signant, il y a quelques jours, dans les deux plus grands quotidiens nationaux, une ode à l'élargissement, deux esprits brillants, mais emportés dans leur élan eurofédéraliste, Alain Juppé et Elisabeth Guigou, ont présenté une manière commune de rejeter hors du cercle civique ceux qui ont une autre vision de l'avenir de l'Europe.

Selon eux, il y aurait en quelque sorte, d'un côté les partisans de l'Europe et de l'élargissement, le " camp du Bien " qui serait en avance sur l'histoire, et de l'autre côté, les opposants à l'Europe et à l'élargissement, c'est-à-dire le " camp du Mal ", à la remorque de l'histoire évidemment !

Or, qu'est-ce que " l'union européenne " ? C'est un club qui s'est constitué progressivement par une addition d'Etats qui avaient cessé d'entretenir entre eux des conflits géopolitiques et avaient atteint un développement économique comparable.

Ce club est-il pour autant une puissance politique indépendante, dont les institutions fonctionnent et qui contente tous les membres adhérents et cotisants ?

Bien sûr que non. L'Europe était un concert. Elle est devenue une consigne.

On est passé, peu à peu, d'une " Europe des nations" à une " Europe des sanctions ".

L'Europe des 15, c'est aujourd'hui une enceinte à brimade qui tourmente quotidiennement 15 peuples par des rappels à l'ordre, des menaces de condamnation et d'amende, des appels à l'ordre serré communautaire, et des mises à l'index d'un ou plusieurs membres¿

Et pourquoi l'Europe va-t-elle de mal en pis ? Parce que le processus d'intégration européenne vise à nier la diversité des peuples, laquelle devrait faire justement la richesse de l'Europe.

Or, à 25, plus forte encore sera la rébellion de la diversité contre le monolithisme, de la géométrie variable contre le cadre disciplinaire et uniformisateur.

En 2004, ce seront 25 peuples, et non plus 15, qui se trouveront privés de démocratie par la caste des mandarins européens, propriétaires d'un corpus communautaire gigantesque.

Ce sera à cette Europe disciplinaire et illisible (mais qu'est-ce que l'autoritarisme conjugué à l'incohérence, sinon le début du despotisme ?) que devront faire face dix nouveaux peuples européens auxquels il n'aura été laissé qu'une dizaine d'années pour respirer l'air de la liberté après quarante cinq ans de centralisation bureaucratique et de planification communiste.

La générosité de Bruxelles consiste à proposer à dix peuples de l'Europe postpénitentiaire d'intégrer le royaume d'Ubu en passant du concept de la " souveraineté limitée " au concept de la " souveraineté partagée ".

Par quel miracle une Europe des 15 impuissante à régler la question nord irlandaise sera-t-elle apte à régler les multiples problèmes (Chypre, statut des minorités dans les pays Baltes et en Europe centrale¿ ) qui intégreront le club européen avec leur pays hôte ?

Par quel miracle une Europe des 15, impuissante face à l'immigration et au crime organisé, sera-t-elle plus efficace en intégrant des Etats eux-mêmes sources de flux migratoires et ayant une frontière directe avec des pays à économie fortement criminalisée ?

Par quel miracle une Europe des 15, incapable de définir un intérêt commun européen en matière de politique étrangère, et une indépendance stratégique face aux Etats-Unis, pourra-t-elle le faire demain en ajoutant 10 membres dont la très grande majorité souhaite un bloc euro-atlantique plutôt qu'une Europe-puissance ?

Ce n'est pas un hasard si la Pologne, la Hongrie et la Tchéquie ont, en 1999, considéré l'intégration dans l'OTAN comme un préalable à l'entrée dans l'Union européenne. Tout simplement parce que les pays de l'Est misent sur le parrainage des Etats-Unis pour se prémunir tout à la fois de l'Allemagne et de la Russie.

Qu'adviendrait-il en tout cas de la singularité française, aujourd'hui observée sur la question de l'Irak, où nous sommes, à juste titre sur ce dossier, plus proches de la position russe ou chinoise que de celle de l'Italie ou de la Grande-Bretagne dans une Europe élargie, à majorité (qualifiée) très fortement atlantiste ? Cette singularité disparaîtrait, tout simplement, et avec elle nombre de nos intérêts spécifiques dans le monde.

Les européistes misent sur le projet de " défense unique " pour que l'Europe acquière à terme son indépendance stratégique. Or, grâce à la survie et à l'extension de l'OTAN après la fin de la Guerre froide, l'Amérique est en train de remporter une autre guerre des normes, échappant discrètement au regard des peuples européens, mais néanmoins décisive : celle des modalités de fonctionnement entre armées alliées. Pour un nombre croissant d'Etats membres de l'Union - et ce phénomène s'accuse dans la perspective de l'élargissement -, fonctionner comme les Américains revient à s'équiper chez eux. Quid dans ces conditions d'une industrie européenne de défense ?

Ainsi, en passant de 15 à 25, l'Union européenne verra s'aggraver l'ensemble des problèmes qui la minent aujourd'hui : les fractures économiques, les différends géopolitiques internes, l'immigration et le crime organisé, la dépendance stratégique à l'égard des Etats-Unis.

Certains adeptes de la politique du pire se réjouiront, quant à eux, de cet élargissement dans un cadre fédéraliste qui précipitera l'effondrement de " l'usine à gaz " européenne.

Ce serait une erreur. N'oublions pas les peuples car nous savons le prix qu'ils paient lorsque les idéologies s'obstinent trop longtemps et trop loin dans leur erreur.

Il n'est jamais trop tard pour revenir à la raison et au bon sens, c'est-à-dire à l'Europe des peuples et des territoires souverains, une grande Europe de la coopération des Etats où s'exercerait enfin la démocratie des nations.

(Source http://mpf-villiers.org, le 13 novembre 2002)

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