Interview de M. Alain Juppé, président de l'UMP, à Europe 1 le 18 novembre 2002, sur la naissance de l'Union pour un mouvement populaire, sa place dans le paysage politique français et ses objectifs. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Alain Juppé, président de l'UMP, à Europe 1 le 18 novembre 2002, sur la naissance de l'Union pour un mouvement populaire, sa place dans le paysage politique français et ses objectifs.

Personnalité, fonction : JUPPE Alain, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. UMP, président

ti : J.-P. Elkabbach-. Après un si long combat et tant de scepticisme et d'ironie, l'UMP est une sorte de triomphe, à la fois pour J. Chirac, pour l'union, pour vous. Est-ce qu'il vous a appelé pour vous féliciter ?

- "Oui, très chaleureusement, hier soir."

Et que vous a-t-il dit ?

- "Bravo !"

"Continuez ! Vous êtes sur la bonne voie !" ?

- "Voilà. Nous avons entrepris de rapprocher les partis de la droite et du centre depuis plusieurs années maintenant. Cela a été un long combat. Il y a eu des réticences, des oppositions. J. Chirac a toujours soutenu ce que nous avons fait. Et hier, nous y sommes arrivés. Donc, c'est un grand moment de bonheur."

Qu'est-ce qui a été l'accélérateur ? Le 21 avril ? Le deuxième tour de la présidentielle ?

- "D'abord la préparation de la présidentielle elle-même. Souvenez-vous de la grande réunion de Toulouse, au début de cette année. Et puis ensuite, le soir du premier tour de l'élection présidentielle où là, on a vu qu'il y avait une sorte d'urgence nationale à rassembler les forces de la droite et du centre attachées aux valeurs républicaines."

Si l'UMP a la longévité qu'avait le RPR, les Français devront s'habituer à l'UMP jusqu'en 2028 ?

- "Je l'espère bien, parce que ce dont nous avons besoin, c'est du temps. Depuis 20 ans, la droite et le centre ont été au pouvoir trois fois deux ans. Or, pour réussir une action de réforme en profondeur, il faut du temps."

Le 18 novembre, aujourd'hui, c'est le début de quoi ? D'un long chemin ? Et qu'est-ce qui va d'abord changer pour vous ? Vous avez été élu avec une opposition de 15 %. Ce n'est pas mal ; c'est mieux que d'avoir été élu à 97%. Vous avez été acclamé, peut-être un peu plus estimé que vous ne le croyez. Qu'est-ce qui va changer pour vous et en vous ?

- "Travailler, parce que ça ne va pas se faire tout seul. Je crois qu'il faut construire, maintenant, ce parti. Il faut le construire au niveau national, et cela se passe bien. On le voit dans les groupes parlementaires. Nous avons déjà, en quelques mois, appris à travailler ensemble, quelles que soient nos origines diverses. Et surtout, le construire dans le pays, dans nos régions, dans nos départements et faire quelque chose qui soit nouveau. Ce dont je rêve, c'est d'avoir un vrai parti démocratique, où les gens puissent s'exprimer, qu'il soit le relais entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés. Dans mon discours, hier soir, j'évoquais ce que j'appelais "les grandes réconciliations". La première de ces grandes réconciliations, c'est entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés. Il faut inventer une vraie démocratie participative et je crois qu'un parti politique peut jouer ce rôle."

Comment allez-vous conduire le parti ? "Au pas, camarades, au pas" !?

- "Pas dut tout. On va permettre aux gens de s'exprimer. Ce qu'on va faire très vite, c'est créer des forums de réflexion , au niveau national mais aussi au niveau local. Nous avons beaucoup de gens qui sont prêts à venir vers nous..."

Vous allez vous décentraliser, vous aussi ?

- "On décentralise et surtout, on essaie de faire de la pédagogie. Je vais prendre un exemple : le Gouvernement va engager d'ici quelques semaines la réforme des retraites. Or, s'il y a un domaine où la pédagogie est nécessaire, c'est bien celui là : expliquer que d'ici 2005, on va vivre une sorte de révolution dans le domaine des retraites, avec de moins en moins de cotisants et de plus en plus de retraités. Je crois que le rôle d'un parti comme l'UMP va être d'expliquer cela."

On va revenir sur les retraites dans un instant. L'UMP va déployer ses couleurs, son pommier, etc...

- "Vous trouvez que c'est un pommier ?! C'est un arbre tout simplement. L'arbre, c'est beau ; ça a des racines."

Est-ce que l'UMP, c'est la droite ?

- "L'UMP, c'est la droite et le centre. Nous avons fait faire, il y a quelques jours, une enquête d'opinion auprès des militants de la droite, et de l'UMP en particulier. On leur a demandé où ils souhaitaient que nous nous positionnions : à droite, au centre, au centre-droit ? La très forte majorité, plus de 40%, souhaite que ce soit au centre-droit. Donc, vous voyez, c'est la droite et le centre, sans complexe."

Est-ce que vous diriez à la gauche d'en faire autant ? Est-ce que, plus profondément, pour la France et pour les prochaines années, il faut un bipartisme ? Deux partis qui se battent sur des idées, pour le pouvoir, éventuellement pour l'alternance, est-ce que c'est un progrès ?

- "J'entends le Parti socialiste se moquer un peu de ce que nous faisons et, dans la foulée, expliquer qu'ils veulent faire la même chose. Je crois, pour ma part, qu'une vraie démocratie moderne - regardez ce qui se passe partout autour de nous, en Allemagne, en Espagne, en Italie, au Portugal, aux Etats-Unis -, c'est un choix démocratique entre deux grandes forces politiques. C'est ça la démocratie, c'est permettre aux Françaises et aux Français, non pas de se disperser dans une multitude de petits courants, mais de choisir réellement et directement ceux qui les gouvernent et le projet."

Et maintenant ? J'entendais J.-M. Aznar, dans son discours, en français, citer trois conditions pour gagner - et je pense que le conseil est aussi valable pour la gauche - : il a dit un parti et pas deux ou trois...

- "C'est fait"

Un seul projet, pas deux ou trois...

- "C'est fait."

Déjà ?

- "Oui, nous avons un projet qui est celui du président de la République et celui de J.-P. Raffarin."

Et un chef et son équipe, pas deux ou trois...

- "Nous avons fait fonctionner la démocratie en toute clarté et nos militants ont élu un président et pas deux ou trois."

Qui est le chef de la majorité aujourd'hui ?

- "Le Premier ministre, cela va de soi. C'est la tradition de la Ve République."

Mais si un jour, il y a une tension entre le président de la République et le Premier ministre ? Cela s'est vu...

- "Oui, cela s'est vu. C'est à eux de régler le problème, pas au parti. Ce n'est pas le parti qui choisit le Premier ministre, c'est le président de la République."

J.-P. Raffarin, qui était hier "à la fête", a défini les rôles pour vous deux. A lui le combat de l'action, à vous le combat de l'union ?

- "C'est un partage des rôles qui me convient très bien. J.-P. Raffarin a fait un discours qui a été applaudi avec enthousiasme. C'est un chef de Gouvernement qui passe très bien à la fois dans ses troupes et dans l'opinion. Mais, vous savez, on va évidemment s'amuser à nous diviser ; c'est le jeu. Moi, je suis très serein. J'ai pour J.-P. Raffarin une vraie estime et une vraie amitié. Je pense que ce qu'il fait, il le fait bien. Et donc, il peut compter sur mon soutien sans état d'âme."


Mais l'union, c'est aussi un combat. Est-ce que c'est une action ? Sinon, vous allez être privé d'action, vous ?

- "Non. Aller dans toutes nos provinces faire vivre l'UMP, c'est agir. L'action en politique, c'est être au Gouvernement, c'est être au Parlement - le Parlement a un rôle essentiel à jouer - et c'est porter tout cela en organisant un grand parti politique."

Vous promettez un soutien, des conseils...

- "Des conseils, avec modestie."

Vous avez parlé des retraites : comment Messieurs Raffarin et Fillon peuvent-ils avancer, changer sans casser, sans provoquer ? Et avec quel calendrier ?

- "Le calendrier est fixé. Le Premier ministre - et c'est son mérite - l'a très clairement affiché. Cela va commencer d'ici la fin de l'année par des contacts avec les différentes organisations professionnelles, et puis après, un débat dans le pays et une décision à la fin du premier semestre. Et comme je vous l'ai dit, l'UMP souhaite participer pleinement à ce débat. Il y a déjà certaines idées qui commencent à pénétrer dans l'opinion publique, notamment l'idée qu'il faut plus de justice et plus d'équité dans le système et qu'on ne peut pas traiter les catégories de travailleurs de manières aussi différentes qu'elles le sont aujourd'hui."

C'est-à-dire la même durée...

- "Il faudra réfléchir à ce problème, qui est aujourd'hui une vraie difficulté. Comment justifier que les uns cotisent beaucoup plus longtemps que les autres ? Je pose la question. Je crois qu'elle mérite d'être posée."

Quand vous voyez les dirigeants espagnols ou portugais, eux ont fait les réformes. Pourquoi, en France, est-il si difficile de les faire ?

- "Ils ont commencé à faire des réformes, mais c'est difficile partout. Vous savez, M. Aznar est au pouvoir depuis six ans maintenant. Donc, je crois que dans six ans, on aura fait aussi beaucoup de réformes."

Pour l'économie, dans un temps de croissance molle, d'orages, de guerre, que fait-on pour rendre la France plus attractive ? C'est une urgence nationale : vous l'avez dit dans votre discours. Comment fait-on ?

- "Je disais hier que nous devions nous fixer comme ambition de remettre la France au premier rang de la compétitivité européenne, dans les dix ans qui viennent. Vous avez vu ce qui s'est passé après cinq ans de socialisme ? Nous sommes passés, sur les 80 premières puissances économiques au monde, du vingtième rang au trentième rang, en l'espace de quelques années. Ce n'est pas supportable et c'est dramatique pour l'emploi, bien sûr. C'est comme cela que nous perdons des emplois."

C'est facile de dire qu'on va remonter. Mais comment le fait-on ?

- "La politique que nous avons engagée tient en deux grands objectifs : premièrement la baisse des rangs - et nous avons commencé - et deuxièmement, la simplification des procédures et des législations. Et pour arriver à faire cela, je le reconnais - et c'est là que nous allons avoir inévitablement des décisions difficiles à prendre -, il faut remettre de l'ordre dans l'Etat, dans le fonctionnement de l'Etat, dans les administrations où il faut introduire - et cela a été l'un des messages du Portugais et de l'Espagnol hier - une culture, là aussi, de performances. Ce n'est pas parce qu'on est dans le secteur public qu'il ne faut pas rechercher l'efficacité."

Troisième exemple : l'immigration. Est-ce que le temps n'est pas venu d'accélérer l'intégration ?

- "Oui, et le président de la République a lancé cette idée d'un contrat d'intégration. Je crois que les mentalités ont profondément évolué dans ce domaine. Les Français ont bien compris que nous avions besoin d'accueillir des étrangers, en Europe en général et en France en particulier, et que pour bien les accueillir, il faut lutter avec beaucoup de détermination contre les discriminations. Il n'est pas acceptable qu'en matière de logement, qu'en matière d'emploi, en matière de loisirs, en matière de vie quotidienne, selon qu'on est Blanc ou Noir, on soit discriminé dans notre pays. J'ajoute que dans le même temps, et le Gouvernement s'y est engagé avec beaucoup de pugnacité, il faut évidemment lutter contre l'immigration clandestine, qui est inacceptable pour ceux même qui en sont les victimes."

J'aurais pu ajouter la décentralisation ; j'aurais pu ajouter l'Europe. S'il y a des blocages, que fait-on ? On appelle les Français ? On va jusqu'au recours au référendum ?

- "C'est au président de la République d'en décider."

Mais votre suggestion ?

- "Il faudra voir comment se passent les choses. Vus avez vu que dans la réforme de la décentralisation, qui progresse, il est prévu l'organisation de référendums locaux. Je crois que, dans cette ambition de faire vivre la démocratie participative dont je parlais en commençant, il faut, chaque fois que c'est possible, donner la parole aux Françaises et aux Français. Vous savez, sur l'Europe, on ira vers ça aussi. S'il y a un grand traité européen à approuver en 2004 - et c'est notre grand chantier de l'Union -, il faudra bien demander leur avis aux Français."

Avec la laïcité à l'intérieur ?

- "Bien entendu. Nous sommes tous attachés à la laïcité. Il faut bien le comprendre, la laïcité, que veut-elle dire ? Que l'Etat, aujourd'hui, n'est pas un Etat religieux et qu'il ne soutient aucune religion en particulier. Mais cela ne veut pas dire que dans l'héritage culturel des nations européennes, il n'y a pas une tradition spirituelle et religieuse. Je vais prendre un exemple : l'école doit être évidemment laïque et neutre - ça, c'est un principe non négociable -, mais il faut enseigner l'histoire des religions à l'école. Et j'ai vu d'ailleurs que le ministre de l'Education nationale s'en occupait."

Votre conclusion, c'est : "Je vous appelle à dépouiller le vieil homme politique, avec ce qu'il portait en lui de jalousie, d'esprit de rivalité, d'intolérance et d'immodestie". Est-ce que c'est un engagement personnel et un programme personnel d'abord ?

- "Certes. C'est peut-être aussi une marque de naïveté, je ne sais pas. Mais j'ai été très frappé, lorsque j'étais en Espagne au début de la semaine et que je mes suis entretenu avec les leaders politiques espagnols, la presse, les observateurs, de voir combien ce parti, qui s'appelle le Partido popular, un peu comme nous, le parti populaire, avait créé une sorte de cohésion en lui-même. Il y a des grandes diversités, mais il y a une ligne politique et il y a surtout la volonté de ne pas se disputer."

Cela veut dire que là-bas, ils ont enlevé la jalousie, l'esprit de rivalité, l'intolérance, l'immodestie ?

- "Je ne veux pas dire que ce soit un modèle, les hommes sont les hommes. Mais si on pouvait, effectivement, penser un peu moins en termes de rivalité ou d'écurie personnelle et un peu plus en terme d'intérêt général, l'UMP aurait réussi."

A qui pensez-vous ?

- "A moi, bien sûr !"

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 18 novembre 2002)

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