Interview de M. Jean-Pierre Chevènement, président du Pôle républicain, dans "Le Figaro" le 25 octobre 2002, sur la gestion gouvernementale du dossier corse, sur la politique de décentralisation du gouvernement et sur le projet de loi de sécurité intérieure. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Pierre Chevènement, président du Pôle républicain, dans "Le Figaro" le 25 octobre 2002, sur la gestion gouvernementale du dossier corse, sur la politique de décentralisation du gouvernement et sur le projet de loi de sécurité intérieure.

Personnalité, fonction : CHEVENEMENT JEAN Pierre, BAROTTE Nicolas.

FRANCE. Pôle républicain, président

ti :
LE FIGARO. - Le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, est en Corse demain, comment jugez-vous l'action du gouvernement sur ce dossier ?

Jean-Pierre CHEVÈNEMENT. - Vous n'attendez pas de moi que j'approuve la reprise du processus de Matignon ? Ce que Nicolas Sarkozy offre à la Corse dès maintenant, c'est à la fois un statut particulier et la possibilité de déroger à la loi. C'est exactement ce que prévoyait le processus de Matignon. Et ce qui devait faire l'objet d'un référendum constitutionnel en 2004 est accordé dès cette année sans que le gouvernement ait obtenu quelque assurance que ce soit de la part d'une minorité violente qui n'a aucunement renoncé à ses objectifs et à ses méthodes. En Corse, les " nuits bleues " se succèdent, des dizaines d'attentats sont commis sans que l'on semble s'en émouvoir, ni au gouvernement ni dans les médias.

N'était-ce pas le caractère exceptionnel du statut corse que vous critiquiez dans le processus de Matignon ?

Dans le cadre de la décentralisation, la Corse ne dérogera plus à la loi. On dérogera partout à la loi républicaine, et pas seulement en Corse. Ce n'est pas une excuse que de noyer une erreur en la généralisant. Le projet du gouvernement banalise la dévaluation de la loi. Nous allons vers une loi flexible au gré des intérêts locaux. La spécificité corse, c'est-à-dire la violence, ne sera pas traitée par la construction d'une prison à Ajaccio. D'autant que les gardiens de prison et leurs familles seront exposés à la pression et à la violence des indépendantistes.

Le gouvernement est favorable au rapprochement des détenus corses avec leur famille. N'est-ce pas un droit prévu par la loi ?

Une prison sur la Côte d'Azur aurait fait l'affaire. Sur ce dossier, le gouvernement fait preuve de la même complaisance que le précédent.

Pour trancher certaines questions, un référendum local pourra être organisé. Que pensez-vous de cette disposition ?

Les référendums régionaux sont très dangereux. Le risque est de créer autant de petits peuples régionaux que de régions. C'est la porte ouverte à la surenchère de tous les autonomismes. Les Basques pourront demander une collectivité basque, la Loire-Atlantique le rattachement à la Bretagne. C'est un processus très risqué.

On encourage les revendications identitaires qu'on voudra calmer en les soumettant à des référendums régionaux. Mais on ne fera que battre en brèche l'expression du peuple français lui-même. Le peuple français s'exprime par le biais de ses représentants ou de référendums nationaux. Aujourd'hui, ce projet crée les conditions du démantèlement de la souveraineté. On ne peut pas fragmenter la République, c'est anticonstitutionnel.

Le projet prévoit justement de réviser la Constitution, ajoutant dans l'article premier que " l'organisation de la France est décentralisée ".

On ne peut pas mettre sur le même plan les valeurs de la République et son organisation. L'organisation est par définition variable, elle doit s'adapter aux circonstances. Je trouvais la loi bavarde et pensais qu'il fallait la simplifier. Désormais, c'est la Constitution qui devient bavarde.

N'y a-t-il rien de positif dans ce projet ?

Ce projet est une usine à gaz. Le droit à l'expérimentation ouvre la voie à la remise en cause de l'unicité de la loi. La généralisation des expérimentations sera difficile à faire et le retour en arrière souvent impossible. On s'achemine vers une France où la loi sera à plusieurs vitesses.

Ce projet n'est pas pensé. Le gouvernement ne sait pas ce qu'il veut décentraliser. L'expérimentation, c'est le self-service où les grands élus locaux choisiront les compétences qui les intéressent. Je pense plutôt qu'il aurait fallu d'abord réformer l'Etat, simplifier la loi et ensuite clairement définir des domaines de décentralisation. Je ne suis pas hostile à la décentralisation. Je l'ai moi-même menée en ce qui concerne les collèges et les lycées, ou pour favoriser l'intercommunalité, avec succès je crois.

Jean-Pierre Raffarin présente cette réforme comme une réponse aux attentes des Français. Partagez-vous ce sentiment ?

Les Français attendent des responsables qu'ils prennent leurs responsabilités. Il suffit de voir les difficultés du gouvernement à mettre en oeuvre la baisse de la TVA dans la restauration à 5,5 %. Mais je ne critique pas tout. Le rapprochement des smics était une bonne chose, et j'approuve la politique du président Chirac sur le Moyen-Orient, que je considère comme courageuse. Mais je ne suis pas prêt à donner un blanc-seing au gouvernement.

En ce qui concerne le projet de loi sur la sécurité intérieure, approuvez-vous son action ?

Je me réjouis des deux lois de programmation sur la police, la gendarmerie et la justice. Je les avais moi-même réclamées. Mais je regrette que manque le volet sur l'accès à la citoyenneté. En particulier, l'égal accès à l'emploi de tous nos jeunes doit faire l'objet d'une politique volontariste, si on veut ramener le calme dans nos quartiers. Il faut proposer d'autres modèles de réussite que celle des petits caïds.

En ce qui concerne les modifications sur les nouvelles compétences de la police, je ne vois pas d'inconvénient à ce qu'elle puisse contrôler des véhicules suspects. Et, sur le fichier d'empreintes génétiques, je pense que l'attitude de la Cnil était trop restrictive.

Le projet n'est pas " liberticide " selon vous ?

Je crois qu'une certaine gauche est retombée dans l'angélisme dont Lionel Jospin et moi avions essayé de la sortir.

Le Pôle républicain tient ses assises demain. Quel sera son positionnement ?

Le Pôle républicain se définit par rapport à l'idée républicaine et aux grands intérêts de la France. Entre une droite libérale dont les idées sont loin d'être claires et sont quelquefois inquiétantes, comme sur les services publics, et un Parti socialiste qui retombe dans ses vieux tropismes, il y a la place pour une formation républicaine, disponible pour une refondation républicaine de la gauche, mais seulement pour cela, et donc capable de rassembler bien au-delà.

Jean-Pierre Chevènement


(Source http://pole-republicain.org, le 28 octobre 2002)

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