Tribune de M. Christian Jacob, ministre délégué à la famille, dans "Libération" du 10 octobre 2002, sur la diffusion de films violents ou pornographiques à la télévision et la protection des mineurs. | vie-publique.fr | Discours publics

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Tribune de M. Christian Jacob, ministre délégué à la famille, dans "Libération" du 10 octobre 2002, sur la diffusion de films violents ou pornographiques à la télévision et la protection des mineurs.

Personnalité, fonction : JACOB Christian.

FRANCE. Ministre délégué à la famille

ti : " Tout, tout, tout, vous saurez tout sur le zizi." Ce que les enfants apprenaient, avec Pierre Perret, en chantant et en riant, il semble qu'ils l'apprennent aujourd'hui en silence et sans joie, seuls devant un écran. Pornographie, violences: tout leur est montré - sans arrêt - à la télévision et, de façon plus générale, dans tous les médias. Peut-on échapper, de nos jours, à la représentation toujours plus poussée des réalités les plus crues, les plus cruelles de notre humanité? Ces réalités, certains en ont fait et en font encore, hélas!, l'expérience intime, dans leur chair et au plus profond de leur âme, victimes des guerres, du terrorisme, victimes de viols, de crimes, victimes d'exploitations ou de trafics de vies humaines... certains, qui n'auront plus jamais besoin d'aucune signalétique pour savoir ce qu'est la violence.

Eux pourraient répondre à ces questions que nous nous posons et reposons chaque année au fur et à mesure que se multiplient les images violentes sur nos écrans: est-il bon que les enfants soient spectateurs de tant d'horreurs? Le monde peut-il n'être pour eux qu'un spectacle?

On entend parfois des réflexions du genre: "La violence fait partie de la vie, voir des scènes violentes est un exutoire qui évite de passer à l'acte ; le sexe ne doit pas être un tabou, c'est juste l'expression du désir et de l'amour ; l'enfant sait très bien faire la part des choses, c'est l'adulte qui a peur pour lui ; ce ne sont pas les films qui poussent au viol ou au crime, c'est la société, ce sont les parents quand ils sont mauvais, mal-aimants, pas équilibrés." En revanche, on n'entend presque jamais, dans les rangs de ceux qui parlent prétendument au nom de la liberté, énoncer ces vérités simples: le sexe et la violence, flattant nos appétits voyeuristes, sont des fonds de commerce parmi les plus lucratifs. On ne produirait pas d'oeuvres pornographiques ou choquantes si cela n'était pas extrêmement rentable. C'est pour vendre, parce que les images ont un impact fort sur les spectateurs, qu'on dépense tant d'argent dans des publicités et des films racoleurs ; pour vendre aussi qu'on publie chaque été des récits nimbés d'érotisme, y compris dans les hebdomadaires ou quotidiens réputés les plus sérieux...

Si on veut faire changer les choses, il faut sortir du débat récurrent qui oppose les tenants de la liberté et les garants de la morale ; il faut considérer les faits, les chiffres et les programmes - télévision, radio, Internet... - tels qu'ils sont et se poser ensuite quelques questions en des termes aussi crus et concrets que les images peuvent être agressives.

Aujourd'hui, rappelons-le, un enfant de 4 à 14 ans passe en moyenne 1 400 heures par an devant la télévision et 850 heures... à l'école ! Quatre enfants sur dix regardent seuls la télévision après 20 h 30. Un enfant sur deux aurait déjà vu des images de films pornographiques à 12 ans. Combien ont-ils vu de scènes de crime, de viol, de torture? Au Canada, où de sérieuses études ont été menées, on a recensé près de 2000 actes de violence en 18 heures de programmation sur 10 chaînes de télévision, dont près de la moitié dans des publicités et des bandes-annonces diffusées entre 8 heures du matin et 10 heures du soir. On a relevé également dans ce pays, en dix ans (1985-1995), une augmentation de plus de 160 % des crimes violents commis par des adolescents - en particulier, des viols et agressions sexuelles sur mineurs -, augmentation statistiquement parallèle à celle des scènes de violence et de pornographie diffusées à la télévision ou vendues en vidéo. Un enfant de 12 ans aurait ainsi visionné 8 000 meurtres et 100 000 actes de violence ! Depuis le début des années 90, la société occidentale dans son ensemble ne cesse de se dépasser en matière de scènes ultraviolentes (et de vulgarités provocatrices) diffusées dans les médias. Est-ce acceptable dans une société dite civilisée?

Chacun doit donc s'interroger et répondre en son âme et conscience à des questions précises comme celles-ci: mon enfant doit-il voir un serial killer de série B poignarder, égorger, défigurer ses victimes, hommes, femmes ou enfants? Ai-je envie qu'il voit un cannibale dévorer le visage d'un homme, une femme nue chevauchant son amant et lui enfonçant sauvagement un pic à glace dans le ventre? Est-il naturel qu'il soit quasi quotidiennement le témoin d'un viol, de scènes de massacres? Il faut tous ensemble nous interroger sur la banalisation de ces comportements et leur impact sur la construction mentale des plus jeunes qui finissent par considérer comme "normales", entre autres, les formes de sexualité qui leur sont présentées, la soumission totale de femmes traitées comme des esclaves ou encore les formes de règlement très "expéditives" des conflits individuels imaginées à Hollywood...

Les professionnels de l'enfance et de l'adolescence que Jean-François Mattei et moi-même consultons le soulignent tous: les représentations médiatiques ont un effet indiscutable sur chacun de nous, sur les adultes et, donc, plus encore sur les enfants et les jeunes. Le psychiatre Serge Tisseron qui a mené, pour le ministère de la Santé et le ministère de la Culture, une étude entre 1997 et 2000 sur des enfants de 11 à 13 ans a montré que, soumis à des images violentes, le tiers d'entre eux réagissait par de l'agressivité et 15 % par de l'angoisse. Plus récemment, d'après l'enquête du médecin scolaire Claude Rozier auprès de jeunes de 18 à 25 ans, 43 % des filles estimaient que les films pornographiques pouvaient exercer une influence sur leur perception de la sexualité. Que dire de l'influence sur les moins de 15 ans? L'étude du CIEM (Comité interassociatif enfance et média) publiée en mars 2002 contient des témoignages de professionnels de tous horizons et des analyses qui démontrent, s'il en était besoin, que les plus jeunes sont les plus fragiles et que leur exposition aux images violentes et pornographiques peut avoir des conséquences désastreuses sur leur développement futur. Face à cette situation, je pense qu'il faut affirmer une double responsabilité: celle, collective, de la société et, donc, de l'Etat, et celle, personnelle, des parents.

C'est à l'Etat et à ses représentants élus qu'il revient de prendre les mesures qui s'imposent pour protéger les mineurs autant que faire se peut. C'est tout l'objet de la mission confiée actuellement à Blandine Kriegel par Jean-Jacques Aillagon, ministre de la Culture et de la Communication. Les médias diffusent des représentations violentes et pornographiques de plus en plus poussées, de plus en plus nombreuses et je suis, pour ma part, convaincu que notre législation doit réagir à ce phénomène et se mettre, notamment, en conformité avec la directive européenne "télévision sans frontières" comme le préconise le président du Conseil supérieur de l'audiovisuel. Il ne s'agit pas d'interdire les films pornographiques que chaque adulte resterait libre d'acheter en magasin ou sur les réseaux de transmission d'images, mais de faire en sorte que les enfants ne soient pas les otages de l'écran.

C'est ensuite aux parents d'exercer leur devoir et de veiller à ce que leurs enfants ne regardent pas sans contrôle la télévision, des vidéos, des DVD ou des sites Internet. Il faut tout faire pour les sensibiliser aux effets des médias sur leurs enfants. Il faut les en informer par tous les moyens possibles. On ne doit pas consommer passivement des images, surtout quand on vit dans une société où chacun tend à passer une part essentielle de son temps devant un écran. C'est un enjeu aujourd'hui que de se parler sans pudeur, sans tabou, de ce qu'on voit. Les images violent souvent notre intimité et s'il fallait les décrire avec des mots, l'on sentirait à quel point ce qu'on nous montre est parfois dégradant, choquant, sans raison d'être. Enfants et adultes, nous sommes tous les otages - prisonniers faciles et trop consentants - de la société de l'image dans laquelle nous vivons.

Mais soyons optimistes. Dès lors qu'on leur offre d'autres perspectives, dès lors qu'on leur propose autre chose que de rester seuls devant leur télévision, les enfants réagissent avec enthousiasme. Ils ont soif de tout découvrir par eux-mêmes, de tout vivre intensément. Pour eux, le monde ne saurait se résumer à un spectacle ; c'est, au contraire, un champ d'aventures et d'expériences. Je suis persuadé qu'à la laideur ils préféreront la beauté ; à la bêtise, l'intelligence ; à la violence, la douceur ; au sexe en images, un premier flirt.


(source http://www.rpr.org, le 25 octobre 2002)

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