Déclaration de M. Jean-François Mattéi, ministre de la santé, de la famille et des personnes handicapées, sur le corps et l'image, Paris le 20 septembre 2002. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Jean-François Mattéi, ministre de la santé, de la famille et des personnes handicapées, sur le corps et l'image, Paris le 20 septembre 2002.

Personnalité, fonction : MATTEI Jean-françois.

FRANCE. Ministre de la santé, de la famille et des personnes handicapées

Circonstances : Ouverture des 1ères rencontres internationales sur "Le corps et l'image" à Paris le 20 septembre 2002

ti : Dimension physique de l'homme, le corps est tout à la fois ce que nous avons et ce que nous sommes, ce qui se voit dans un espace et ce qui se vit dans un temps. Il est banal de constater que l'expérience intérieure du corps est tributaire de notre état de santé organique. Ce qui l'est peut-être moins, c'est de constater que nous avons une expérience plus aiguë de notre corps dans la douleur que dans le plaisir. René Leriche avait eu à ce propos une formule très suggestive : la santé, disait-il, " c'est la vie dans le silence des organes ."(1) Manière de dire que c'est d'abord dans sa capacité à se faire oublier que le corps traduit son état de santé. Gadamer a dit en ce sens qu'" un état nous échappe presque complètement dès lors qu'il est dépourvu de troubles ", et que c'est la maladie, en brisant le fragile équilibre de la santé, qui "nous fait prendre conscience de notre corporéité, allant presque jusqu'à nous la faire sentir comme une gêne."(2) Mais ce n'est pas uniquement par la maladie que le corps se rappelle à nos bons souvenirs.

Le corps se rappelle aussi à nous comme image réfractée dans le regard des autres.

Il suffit d'un regard qui nous dévisage de la tête aux pieds pour que nous revienne en mémoire que le corps n'est pas uniquement ce corps vécu du dedans - que les philosophes appellent le "corps propre" ou la "chair" - mais qu'il est aussi une image qui se dévoile au dehors, sous les yeux d'autrui. Envisager le corps sous l'aspect de son image est l'occasion de faire ressortir toute la dimension de l'imaginaire qui travaille notre regard sur le corps. Nous savons bien, en effet, qu'un regard n'a rien de spontané et que les yeux qui s'ouvrent sur un corps sont chargés de représentations culturelles. Ils véhiculent un certain imaginaire social de la beauté.

Je souhaiterais partager avec vous quelques réflexions sur les aspects problématiques que notre société entretient avec le corps et montrer en quel sens la médecine et l'hôpital, mettent en jeu de nouvelles représentations du corps qui appellent un questionnement éthique.

L'image du corps dans la société contemporaine est problématique.

Il est facile d'observer à quel point la finesse du corps médiatique et publicitaire, toujours gracieux, musclé, souple et élancé, fait office d'étalon de mesure de la perfection corporelle. Les corps exhibés sur les images publicitaires qui jalonnent les artères de nos villes attisent, chez nombre de nos contemporains, le désir de changer l'image de leur corps dans l'espoir d'approcher la qualité esthétique des stars de la publicité.

Ce désir est entretenu et fortifié par les magazines. Dans un essai intitulé L'euphorie perpétuelle, Pascal Bruckner a évoqué cette presse " dite légère " qui foisonne en " impératifs catégoriques discrets mais prégnants " :

" non content de nous offrir des modèles d'hommes et de femmes toujours plus jeunes, plus parfaits, elle suggère à chacun un contrat tacite : fais comme je le dis et tu t'approcheras peut-être de ces êtres sublimes qui peuplent chaque numéro. "(3)

Ainsi, être bronzé compte parmi les impératifs esthétiques les plus largement intériorisés.

Le médecin dermatologue est particulièrement bien placé pour se rendre compte à quel point la frénésie du bronzage - ce signe extérieur de bonheur- peut conduire à des imprudences.

On connaît les effets d'expositions solaires excessives sur l'apparition de tumeurs de la peau, et paradoxalement, ces excès sont tout à fait symptomatiques de l'importance que nos concitoyens accordent à l'image de leur corps.

D'une façon générale, il semble désormais entendu qu'on ne doit pas se contenter du corps que l'on a. Il incombe à chacun de le perfectionner, de le prendre en main. Au " versant démocratique " de cette nouvelle relation au corps qui veut que " nul n'est plus condamné à ses défauts physiques, la nature n'est plus une fatalité " correspond un " versant punitif ": " ne vous tenez jamais pour quitte, vous pouvez faire mieux, le moindre relâchement vous précipitera dans l'enfer des ramollis, des avachis (...) "(4). L'embonpoint peut ainsi être un handicap dans la recherche d'un emploi. A cet égard, l'image du corps joue insidieusement comme vecteur d'une marginalisation sociale qui pourrait se résumer en cette formule :" dis-moi quel corps tu as et je te dirai jusqu'où tu peux espérer aller dans ta carrière professionnelle ."

L'individu dont le corps est trop éloigné des canons de la beauté conventionnelle sait qu'il part défavorisé sur le marché du travail. Il n'ignore pas que par le privilège qu'elle lui accorde, notre société a fait de la beauté plastique l'équivalent d'un diplôme supplémentaire. A niveau de compétences égales, celui dont l'image corporelle présente des atouts qui font défaut à son concurrent a plus de chances d'emporter la mise. C'est ce qu'ont bien compris tous ceux qui frappent aujourd'hui à la porte des cabinets de chirurgie " réparatrice." Il serait superficiel de ne voir en un tel phénomène qu'un acharnement esthétique lorsqu'il s'agit, en bien des cas, de conjurer la menace d'un discrédit professionnel et social !

L'image du corps est ainsi devenue un enjeu narcissique et professionnel majeur où l'envie le dispute à la frustration de n'être que ce que l'on est.

De l'angoisse du " look " qui tourmente l'adolescente à la hantise de l'homme de maturité aux tempes grisonnantes qui craint la disgrâce des rides ou la déchéance de la calvitie, on ne peut s'empêcher de penser que notre société véhicule une vision matérialiste de la personne.

Du point de vue du matérialisme, comme chacun sait, seule existe la réalité matérielle et tangible. Tout matérialiste convaincu se retrouvera dans cette fière proclamation du Zarathoustra de Nietzsche : " je suis corps et rien d'autre ."

Mais si le moi se confond avec son corps, si l'image du corps devient le reflet de soi-même, l'idéal d'accomplissement personnel ne va-t-il pas se réduire à la seule quête anxieuse d'une impossible perfection corporelle ?

De là à penser que pour changer sa vie il suffirait de changer son apparence physique, il n'y a qu'un pas qui sera vite franchi pour peu qu'on en vienne à effacer de l'existence humaine toute perspective de perfectionnement intellectuel et moral.

Ce réductionnisme matérialiste est périlleux s'il est vrai que tôt ou tard, le corps se refusera à toutes nos tentatives d'amélioration esthétique.

Ne risquons-nous pas alors de haïr ce corps soudainement rebelle aux efforts accomplis pour le rendre resplendissant? Quiconque s'identifie à l'image de son corps ne peut que finir dans la haine de lui-même tant il est vrai que cette image est vouée à se froisser et se ternir avec le poids des années.

A cet égard, David le Breton n'a peut-être pas tort de penser que c'est seulement en apparence que la modernité a réconcilié l'homme avec son corps. Nous avons, c'est vrai, assisté à une libération sexuelle qui a affranchi les esprits de la culpabilisation traditionnelle et moralisatrice de la chair. Mais, comme le note cet anthropologue, bien loin d'être de mieux en mieux accepté, le corps tend à être de plus en plus vécu comme un brouillon à corriger ou un matériau à façonner.

Ainsi, le corps exalté par les magazines est-il toujours un corps perfectionné par le culturalisme, rectifié par les prothèses et rajeuni par la chirurgie esthétique. (5)

C'est pourquoi l'homme d'aujourd'hui éprouve en définitive plus de difficultés à accepter l'image de son corps et surtout son altération par la vieillesse.

Sur ce point, il est permis de se demander dans quelle mesure la vogue actuelle de l'incinération ne participe pas d'un sentiment de ressentiment vis-à-vis du corps, ressentiment alimenté par les blessures narcissiques que ce corps a pu infliger à celui qui a pris progressivement sa propre image en horreur.

Naturellement, il y a bien des raisons (à commencer par des raisons religieuses) de recourir à l'incinération.

Mais la symbolique ravageuse du feu autorise l'hypothèse d'une revanche sur le corps, un corps que l'on souhaiterait radicalement anéantir parce qu'il a déçu des attentes narcissiques.

Echapper à l'humiliation d'un corps qui se défait sous le poids de la vieillesse ou de la maladie est aussi un facteur qui motive une partie de la demande actuelle du droit à mourir dans la dignité.

Dans les débats éthiques autour de la fin de vie, les partisans du " droit de mourir dans la dignité " insistent souvent, en effet, sur la déchéance physique liée à la sénilité, considérant que le flétrissement de l'image du corps correspond rien moins qu'à une perte de toute dignité.

Ainsi, à défaut d'être maître de notre corps, nous serions les propriétaires de l'image de notre corps, de sorte que nous pourrions revendiquer le droit de mourir dès l'instant où il ne nous paraîtrait plus possible que les autres " gardent une belle image de nous ", selon l'expression consacrée.

Pourtant, lorsqu'on songe au poids des représentations sociales qui gravitent autour du corps idéal, on peut se demander si l'image que nous avons de notre corps ne porte pas l'empreinte du milieu culturel qui façonne nos esprits.

Pour les nouvelles générations élevées dans le culte du corps resplendissant, la vue des corps ravagés par les années, déformés par la maladie, a quelque chose de repoussant et de déprimant. On remarque en ce sens que notre société cherche de plus en plus à rendre le mort moins macabre, le cadavre moins cadavérique, par le recours à la thanatopraxie, pour mieux conserver le corps.

Nous sommes ici au coeur du questionnement éthique sur l'image du corps dans le milieu médical.

Les soignants vivent dans un univers où le corps est perçu, sans fard ni artifice. Le corps à l'hôpital apparaît dans sa vérité. Il se découvre de nouveau tel qu'il a toujours été : l'image même de la fragilité de la condition humaine.

Achille était le plus fort mais il avait des talons. C'est par son corps que l'homme est vulnérable et c'est " le savoir de cette vulnérabilité " qui est au coeur de l'éthique du soignant basée sur la sympathie et la compassion. Quand la maladie est là, le corps fait poids et rappelle tragiquement l'homme au sens de sa finitude.

Par la délicatesse de ses gestes et la douceur de son regard, le soignant fait mentir le matérialisme en apportant au patient le témoignage qu'il ne se réduit pas à un corps abîmé par la maladie ou miné par la souffrance. Au-delà des soins qu'il administre au patient, il travaille à modifier l'image dépréciative que le malade a de lui-même.

Mais si l'hôpital est, par certains côtés, le lieu d'un rapport authentique avec le corps, on ne saurait oublier que, par d'autres, il est aussi le théâtre des prouesses accomplies par les techniques médicales.

Or, ces techniques, au cours des dernières décennies, ont contribué subrepticement à nourrir la croyance problématique selon laquelle le corps serait un moyen à notre disposition.

La greffe d'organes a modifié notre vision de la personne comme totalité indécomposable au profit d'une représentation analytique et mécanicienne.

Mais la transplantation d'organes n'est que l'aspect le plus saillant d'un processus d'objectivation du corps beaucoup plus large et auquel participe aussi le développement des techniques d'investigation iconographiques.

La technicisation de la prise en charge médicale réduit tendanciellement le corps aux images de l'échographie, de la radiographie ou du scanner.

Les avantages thérapeutiques et préventifs offerts par l'ensemble de ces techniques sont si évidents qu'on en oublierait presque que la médecine est aussi un art et doit le demeurer.

L'hospitalité dont l'hôpital est la terre d'élection, se doit toujours de rester une hospitalité incarnée dans la chaleur d'une proximité avec la chair de l'autre. Les expressions du vocabulaire courant telles que " s'épauler ", " se serrer les coudes ", " marcher main dans la main " nous rappellent la symbolique corporelle de la fraternité humaine.

A l'ère de l'hyper-technicité de la médecine, il convient donc de rappeler qu'ausculter, palper, toucher et caresser la peau de celui qui vit dans la détresse d'un corps meurtri sont des gestes consubstantiels à l'art médical.


1 Leriche R., La chirurgie de la douleur (1937)

2 Gadamer H., philosophie de la santé ed Grasset, 1998, p. 84

3 Bruckner P L'euphorie perpétuelle, essai sur le devoir de bonheur , grasset, 2000 p.83.

4 Bruckner P., ibid.

5 David Le Breton l'Adieu au corps . Edition Métaillé.2000


(source http://www.sante.gouv.fr, le 4 novembre 2002)

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