Interview de M. Luc Ferry, ministre de la jeunesse, de l'éducation nationale et de l'enseignement scolaire, à France 2 le 25 octobre 2002, sur le plan de lutte contre l'illettrisme et la réforme de l'enseignement professionnel. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Luc Ferry, ministre de la jeunesse, de l'éducation nationale et de l'enseignement scolaire, à France 2 le 25 octobre 2002, sur le plan de lutte contre l'illettrisme et la réforme de l'enseignement professionnel.

Personnalité, fonction : FERRY Luc, LABORDE Françoise.

FRANCE. Ministre de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche

ti : F. Laborde.- Vous avez lancé cette semaine une campagne de lutte contre l'illettrisme, vous avez dit qu'il fallait revenir aux apprentissages fondamentaux, peut-être faire un peu moins d'actions de créativité, d'épanouissement, mais que la vraie créativité, l'épanouissement, c'était de savoir lire et écrire.

- "Je ne suis pas vraiment hostile à la créativité et à l'épanouissement bien sûr. Mais dans l'enseignement, il y a une dimension traditionnelle si vous voulez, il y a un certain nombre de choses qu'on reçoit de l'extérieur, et notamment la langue. La langue ce n'est pas quelque chose que vous inventez - ni moi. Peut-être participe-t-on un peu à l'évolution de la langue, mais en vérité, c'est quelque chose qu'on reçoit un peu comme un héritage, comme un patrimoine si vous voulez. Et donc, je pense qu'en effet, depuis une trentaine d'années, on a un petit peu oublié cette dimension traditionnelle de l'enseignement et qu'il faut y revenir. Il faut le dire franchement."

C'est-à-dire qu'on va revenir à la dictée, au par coeur, à la lecture en classe¿ ?

- "Oui, mais aussi, peut-être, par exemple, à la littérature. Dans les programmes de l'école primaire que nous mettons en place à la rentrée, il y a aussi tout un aspect qui est littérature de jeunesse, parce que je crois que dans les petites classes, il très important de raconter - mais ça se fait beaucoup aussi, il ne faut pas exagérer - des contes de fées. Et puis, par exemple, quand on raconte un conte de fées à des enfants, c'est une très bonne chose de raconter les grandes lignes de l'histoire avant de lire un texte, pour s'assurer que les enfants comprennent bien."

C'est-à-dire Cendrillon, Blanche Neige au programme ?

- "Oui, c'est très bien. Et puis, il y a aussi toute la littérature de jeunesse contemporaine qui est en France très riche et très intéressante."

Diminuer l'illettrisme de 10% en cinq ans, c'est votre objectif ?

- "Ce serait déjà, je pense, une bonne chose, parce qu'en gros, les spécialistes estiment qu'il y a à peu près 20% d'enfants qui ne savent pas très bien lire ou qui lisent très mal à l'entrée - ou qui ne lisent pas du tout d'ailleurs - à l'entrée en 6ème , et évidemment ça signifie que pour ces enfants, l'échec scolaire est au bout du chemin. Il est même déjà là en vérité."

C'est dans cet esprit que vous voulez réformer la formation des maîtres, les fameuses IUFM ?

- "Les IUFM, il faut peut-être, en effet, les inviter à se recentrer davantage sur leur mission première qui est la formation professionnelle. C'est-à-dire qu'il s'agit de faire en sorte que, notamment les élèves professeurs, sachent un petit peu mieux ce que c'est qu'une classe, ce qu'est le public auquel ils vont avoir affaire, qu'ils connaissent mieux un peu la vie des établissements. Je crois que dans les dernières années, on s'est un petit peu écarté dans les IUFM de ces missions fondamentales, même si elles sont, bien sûr, prises en charge, mais peut-être pas suffisamment."

Trop de pédagogie, pas assez de pratique ?

- "Peut-être pas assez de pratique, peut-être pas assez de formation, comme on dit dans le jargon, "professionnalisante". C'est très important pour des enseignants, des futurs enseignants, de savoir ce que va être le public auquel ils auront affaire. La plupart des étudiants qui se destinent à être profs, sont, quand ils rentrent dans les classes, très surpris par le décalage qu'il y a entre ce qu'ils ont connu dans leurs études comme étudiants, et puis le public auquel ils ont affaire, qui est souvent un public quand même très difficile."

Alors cette expérience, cette pratique, vous envisagez aussi de l'appliquer aux élèves un peu plus tard, avec la réforme de l'enseignement professionnel. L'idée c'est quoi ? Vous ne touchez pas au collège unique, mais vous proposez à certains jeunes qui n'ont pas forcement vocation à avoir une activité uniquement intellectuelle, à être plutôt dans la pratique ?

- "Il faut partir d'un chiffre qui est terrible, c'est qu'il y a 150 000 enfants ou élèves, qui sortent de notre système scolaire chaque année sans diplôme ou sans qualification. Donc, pratiquement sans rien. Donc, ils ne sont pas formés pour s'inscrire dans la cité. Donc, je pense qu'il faut au collège, dès le collège, offrir une véritable diversification des itinéraires et notamment, permettre aux enfants qui le souhaiteraient, et aux familles qui le souhaiteraient, que des élèves qui sont en difficultés dans l'enseignement général, qui n'y réussissent pas, puissent, par exemple, découvrir plus tôt des métiers. Non pas un métier, on ne va pas les enfermer dans une filière, mais leur donner la possibilité, par exemple, en ayant les matières générales le matin et puis la possibilité d'aller dans un lycée professionnel ou dans une entreprise l'après-midi, leur offrir la possibilité de découvrir des métiers - par exemple deux ou trois métiers dans l'année - pour qu'ils puissent peut-être réussir quelque chose. L'essentiel, je trouve, dans sa vie, et déjà dans la vie des enfants, c'est de ne pas être tout le temps en échec ; c'est d'avoir l'occasion de réussir quelque chose, de faire bien quelque chose, de faire bien un travail intéressant. Et après tout, qu'on réussisse dans l'enseignement général ou qu'on réussisse dans un métier, je dirais peu importe, l'essentiel c'est qu'on ne soit pas dans cette situation d'échec, qu'on en sorte."

Mais pendant très longtemps en France, les syndicats d'enseignants étaient plutôt hostiles à l'idée qu'on mette les enfants dans les entreprises, et ils disaient "oh ! la ! la !, mon Dieu, voilà des pauvres enfants confiés au monde du travail" et que l'usine n'était peut-être pas un lieu de liberté.

- "Ça a beaucoup changé. C'est vrai que quand j'étais étudiant en 1968, le monde de l'entreprise était perçu comme le monde de l'exploitation de l'homme par l'homme. On avait cette vision des choses ; je crois que ça a beaucoup changé et qu'aujourd'hui, tout le monde a compris - ou presque tout le monde a compris - que l'entreprise pouvait être aussi un lieu d'épanouissement, et que pour un enfant, découvrir un métier, y compris un métier manuel, ce n'est pas forcément quelque chose qui est mauvais."

Et les familles elles-mêmes sont moins réticentes à avoir un fils qui est pâtissier ou tapissier ?

- "A partir du moment où on s'aperçoit qu'on peut réussir quelque chose de bien, et que - disons les choses comme elles sont - on peut aussi gagner de l'argent, on peut créer une entreprise, et surtout on peut sortir de cette logique de l'échec, je pense que les familles sont ravies. Je reçois quotidiennement des lettres de familles qui me disent, "c'est un désastre, on a supprimé les 4ème technologiques et les 3ème technologiques dans les collèges ! Mon garçon, ma fille, ne réussit pas dans l'enseignement général, ça fait des années qu'il est en échec, qu'est-ce que vous proposez ?" Et quand on leur dit, "eh bien écoutez, on peut demander aux recteurs, dans les académies, d'organiser ces classes en alternance, de faire découvrir aux enfants des métiers - notamment, je le disais tout à l'heure -, dans des lycées professionnels qui, aujourd'hui, sont très attrayants et qui sont très bien équipés."

La qualité a beaucoup évolué ?

- "Considérablement. D'ailleurs, un des grands problèmes, c'est que par rapport au temps où nous étions dans les lycées et dans les collèges, le lycée professionnel a complètement changé. D'abord, l'atmosphère y est souvent très chaleureuse, il y a des petites équipes, des petites classes très bien équipées, il y a des belles machines. On peut y découvrir des métiers extrêmement intéressants. Ca a beaucoup changé par rapport à l'époque où quand nous étions au collège, on nous disait "ah ! tu finiras en face !", en face c'était le lycée professionnel."

C'était synonyme d'échec.

- "C'était synonyme d'établissement poubelle, il faut dire les choses comme elles le sont. Aujourd'hui, cela a considérablement changé, mais on ne le sait pas suffisamment. Souvent, les profs de l'enseignement général ne connaissent pas du tout le lycée professionnel. Je crois aussi qu'il y a toute une tâche d'information à faire même auprès des collègues pour qu'on sache un peu mieux combien le lycée professionnel a changé."

Votre tout dernier engagement - en ce qui vous concerne, mais que vous proposez aussi aux autres -, c'est de faire une série d'engagements pour les jeunes, sur quatre grands thèmes : le caritatif, le culturel, l'économique et le civique. Vous proposez au fond à toute une catégorie d'âges, de 11 à 28 ans, de s'engager sur ces quatre thèmes.

- "Oui, je crois que les jeunes, d'une façon générale, en tout cas beaucoup d'entre eux, en ont par-dessus la tête d'être associés à l'image des incivilités, à l'image des sauvageons, à l'image des petits casseurs, etc. Je regardais encore avant hier au journal télévisé, sur une autre chaîne, où on disait qu'il y avait des affrontements entre "les" jeunes et la police. Ce n'est pas "les" jeunes, c'est "des" jeunes ! Je crois qu'il faut proposer aux jeunes gens, et très tôt, des engagements. Ce que je voudrais faire, à partir du mois de janvier, je l'annoncerai au mois de janvier, c'est leur proposer 10 000 projets d'engagements qui soient des projets réels, c'est-à-dire qui soient garantis par des associations qui vont leur dire "voilà, on peut vous aider à vous engager, on peut vous aider financièrement, on peut vous aider matériellement, on peut vous apporter aussi une aide dans le savoir-faire". On va proposer 10 000 projets dans ces quatre domaines, des projets disons "d'utilité publique", d'aide aux autres, des projets d'engagement dans le civisme, des projets d'engagement culturels et puis, pourquoi pas, dans le domaine de la création d'entreprise pour les plus grands d'entre eux - pour les étudiants, par exemple, ou pour les lycéens."

C'est en janvier ?

- "Ce sera en janvier, oui."


(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 28 octobre 2002)

Rechercher