Interview de M. Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, à RTL le 25 novembre 2002, sur le mouvement de grève des chauffeurs routiers et la journée de mobilisation du secteur public le 26 novembre 2002. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, à RTL le 25 novembre 2002, sur le mouvement de grève des chauffeurs routiers et la journée de mobilisation du secteur public le 26 novembre 2002.

Personnalité, fonction : THIBAULT Bernard, ELKRIEF Ruth.

FRANCE. CGT, secrétaire général

ti : R. Elkrief-.La mobilisation des routiers, aujourd'hui, est tiède, c'est ce que l'on voit un petit peu dans les dépêches et dans les journaux. Est-ce la conséquence de la désunion syndicale ou bien la conséquence du langage musclé du Gouvernement ?

- "Il faut encore attendre quelques heures avant d'avoir une évaluation réelle des routiers qui sont concernés par l'impasse dans laquelle cette négociation s'est trouvée placée. Je remarque ce matin que beaucoup d'employeurs ont préféré mettre les routiers en récupération, en journée de repos, ce qui est une manière de temporiser, une fois de plus, d'éviter la grève. Donc, il va falloir plusieurs heures. Il y a des revendications cruciales."

Plusieurs heures ou plusieurs jours ?

- "Déjà, dans la journée, je pense qu'on aura quelques tendances, après l'impasse. Cela fait des mois que les organisations syndicales ont posé les revendications salariales liées à la grille de rémunérations. On veut cantonner les routiers à des rémunérations autour du Smic et les propositions qui ont été faites ne changent rien à cette perspective."

13 ou 14 %, comme proposition d'augmentation, acceptée par FO et la CFTC. Est-ce que ce qui est acceptable pour FO ne l'est pas par la CGT et la CFDT ?

- "Le mois de décembre se veut être le mois des spectacles pour enfants, alors il se trouve que certains devancent un petit peu le calendrier ; ils se livrent à une partie du cirque. Ce sont les routiers concernés qui vont devoir donner leur opinion sur le contenu de cette négociation. Ce n'est quand même pas surprenant que les organisations qui n'étaient pas partie prenante de la mobilisation..."

Vous parlez de FO ?

- "... aient joué ce rôle d'affichage de compromis, mais qui ne trompera à mon avis personne, sur le contenu réel de la négociation."

Et la réaction du Gouvernement ? Je disais "langage musclée", pas de blocage, une détermination du Gouvernement...

- "Les organisations syndicales n'ont jamais fixé le blocage comme le principe de leur action, comme l'objectif de leur action."

On a vu dans le passé que c'était le principal moyen de pression, notamment pour cette profession.

- "L'objectif c'est d'obtenir des réponses satisfaisantes aux revendications qui sont posées. A chaque conflit, à chaque mobilisation, c'est le cas. Ce sera le cas, demain, sous différentes formes, dans d'autres professions. Ce sont les revendications qui sont au coeur. Alors, effectivement, il y a des formes d'action dans des secteurs où l'influence sur la vie économique et sociale est plus forte que dans d'autres domaines. Mais ce n'est que la conséquence de mouvement, ce n'est pas l'objectif."

Est-ce que désormais, les organisations syndicales le prennent en compte ? Dans une situation économique un peu fragilisée, est-ce qu'on ne doit pas faire tous un peu attention à ne pas dégrader encore plus la situation économique, parce qu'à la clé, il y a aussi des emplois ?

- "Les salariés, de mon point de vue, ne portent pas la responsabilité principale de la dégradation économique. Il n'y a jamais une période, vous le savez bien, où on nous offre comme sur un plateau les revendications au motif que la situation économique s'améliore. C'est toujours pour plus tard, dans ce secteur-là comme dans bien d'autres, qu'il s'agisse de l'emploi, qu'il s'agisse du pouvoir d'achat. Et je pense que de plus en plus de salariés s'aperçoivent qu'ils sont les dindons de la farce des réformes, des projets, il n'y a pas d'inflexion fondamentale. Le social reste le parent pauvre. Le secteur des transports, par définition, est gangrené par le dumping social. On peut faire un parallèle étroit entre ce qui se passe dans le transport routier et le transport maritime. Les "Prestige", on en a des centaines, voire des milliers qui flottent sur les mers. On est, là aussi, dans le ferroviaire, dans l'aérien, sur la logique du moins-disant social, sur une approche libérale qui a des conséquences sociales."

On a l'impression qu'il y a quand même une surenchère syndicale, parce qu'il y a aussi ces élections prud'homales le 11 décembre ?

- "C'est un argument qui n'a aucun sens ! Vous verrez, et je vous donne rendez-vous, qu'après les élections prud'homales, si rien n'est fait sur un certain nombre de revendications posées dans le secteur public comme dans le secteur privé, nous aurons une suite aux mobilisations de ces jours-ci."

Ce ne serait pas la première fois que des échéances électorales sont prises en compte dans des stratégies des organisations. Ce n'est pas étrangère à la manière dont...

- "C'est d'ailleurs un rendez-vous dont on parle très peu. Les élections prud'homales, c'est 17 millions de salariés - j'en profite pour faire un appel - qui sont convoqués pour ce scrutin. On parle peu des enjeux, et de ce qui est en cause. "

On en parlera quelques jours avant. Vous pouvez compter sur les médias pour en parler.

- "On ne peut donc pas penser que les salariés, peu informés de ce rendez-vous des prud'hommes, se mobilisent au motif qu'il y a ce rendez-vous."

Ce sont plutôt les organisations. Parlons de demain. A. Duhamel disait que la journée d'action de demain de la fonction publique apparaissait comme un petit peu moins populaire que le mouvement des routiers. Comment voyez-vous cette journée de demain ? Y aura-t-il beaucoup de perturbations dans les transports publics ? Cela va-t-il toucher les usagers ?

- "Il y a une grande manifestation nationale des cheminots à l'appel de toutes les organisations syndicales, sauf FO qui a choisi d'autres modes d'action. A partir de là, de convergences d'intérêts, d'opinions et d'analyse sur la situation dans le secteur publique, avec des réalités très différentes, un certain nombre d'autres mouvements se sont agrégés à cette date. Il y aura donc des appels à La Poste, dans l'unité syndicale d'ailleurs, dans les télécommunications, dans les transports urbains - et ce n'est pas nouveau que dans les transports urbains, les questions de conditions de travail et aussi de rémunérations, soient posées et n'aient pas eu de réponse satisfaisante -, dans le transport aérien."

Vous avez dit récemment que ce n'est pas comparable à décembre 1995, alors que vous étiez un des acteurs de cette époque. Mais comment qualifierez-vous cette situation demain ? Si, aujourd'hui, il y a menace, est-ce que ce n'est pas plutôt sur les salariés du privé ? Est-ce que les plans sociaux qui vont se multiplier, qu'on craint, ne concerneront pas plutôt les salariés du privé que les salariés du public ?

- "Oui, mais cela ne veut pas dire que dans le privé, il n'y ait pas des mobilisations. Samedi, il y avait plus de 6 000 personnes en manifestation à Lanion, principalement du fait des restructurations qui existent dans le secteur privé, dans des endroits très qualifiés, la téléphonie, des industries de pointe. Il y a eu plus de 300 arrêts de travail dans la métallurgie, le 14 novembre. Dans la chimie, dans l'agro-alimentaire..."

On en entend moins parler, parce que cela touche moins les citoyens, dans leur vie quotidienne.

- "Parlez-en plus ! Il y a cette tendance permanente, y compris de la part des responsables politiques, à ne prendre en considération que la partie la plus visible des mécontentements, parce qu'on estime que ce sont celles qui nécessitent une gestion tout à fait particulière. Mais le mécontentement social dans notre pays est beaucoup plus profond que le seul secteur public, et loin de là l'idée de minorer ce qui se passe dans le secteur public. C'est ce qui me fait dire que le Gouvernement ne peut pas s'en tenir, aujourd'hui, à un renvoi dos à dos avec le Medef, en particulier s'agissant des restructurations, ou avoir l'attitude qu'il a eue à propos du Crédit Lyonnais. On a, là, quand même, une gestion de ce dossier tout à fait surprenante ! Moi, je suis particulièrement indigné sur la méthode consistant à réformer le secteur bancaire. Il y a, ce matin 400 000 salariés du secteur bancaire qui doivent être un peu inquiets des conséquences lourdes, prévisibles quant aux restructurations débouchant sur la mesure qu'a prise le Gouvernement."

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 26 novembre 2002)

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