Interview de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, à Radio Orient le 5 décembre 2002, sur l'importance de l'islam en France, l'intégration sociale et la représentation des musulmans de France, la liberté des cultes et pratiques religieuses et le principe de laïcité. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, à Radio Orient le 5 décembre 2002, sur l'importance de l'islam en France, l'intégration sociale et la représentation des musulmans de France, la liberté des cultes et pratiques religieuses et le principe de laïcité.

Personnalité, fonction : RAFFARIN Jean-Pierre, MADANI Leïla, BARRIERE Loïc.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Fête de l'Aïd el-Fitr le 5 décembre 2002

ti : Q : Les musulmans de France viennent de faire le ramadan, moment de recueillement et de sacrifice. C'est un sentiment de joie qui prédomine à l'occasion de cette fête. Cependant, dans le contexte international présent, la communauté musulmane ressent parfois un malaise face aux amalgames qui peuvent être faits entre islam et terrorisme. Que pouvez-vous leur dire pour les rassurer ?

R : D'abord, je vous dis bonjour, et je vous dis que je suis heureux d'être sur votre antenne pour parler avec vous. Je crois qu'on peut séparer la fête, d'une part, et le malaise, d'autre part. Il faut parler des deux. Les deux existent. Aujourd'hui, je veux dire un mot sur la fête. Le ramadan se termine, Noël approche, Roch Hachana, c'était il y a peu de temps. En cette période riche pour les sensibilités religieuses, je tiens vraiment à exprimer les sentiments de fraternité et de solidarité que portent ces événements et qui sont très importants pour nos communautés. Au-delà des convictions, des sensibilités des uns et des autres, notre société a besoin de fraternité, de solidarité, de cet élan du c¿ur. Quand il y a de l'élan du c¿ur quelque part, le responsable politique doit plutôt en être heureux. Je salue cette fête. Je pense que nous avons besoin, les uns et les autres, de célébrer tous ces moments de solidarité. Le mois de ramadan est un mois de solidarité. L'islam est une religion de paix. Nous avons besoin que ces idées de fraternité et de paix puissent exister. Ca, c'est la fête et je voulais le souligner et adresser à cette occasion un message amical à nos compatriotes. Et puis je voulais dire bien sûr que j'entends le malaise. Il y a de nombreuses raisons à ce malaise. Evidemment, tout ce qui se passe sur la tension internationale est une des préoccupations majeures des musulmans de France et je le comprends. Je voudrais dire très clairement deux ou trois choses qui sont pour moi essentielles. D'abord, la France milite pour la paix. Je ne crois pas à des belles guerres, à des guerres heureuses. Je ne crois pas qu'on puisse tirer du bonheur d'une guerre. La guerre, elle porte le malheur en elle-même. Il faut qu'on en soit tous conscients. C'est pour ça que je suis fier de l'action que Jacques Chirac a menée dans le monde entier, notamment à l'ONU, pour faire en sorte que la France puisse dire : " La guerre, c'est l'ultime démarche, quand on a tout essayé ". Et puisque nous sommes inquiets sur l'accumulation d'armes de destruction massive en Irak, et bien qu'on aille vérifier, qu'on aille les détruire, mais pour cela, qu'on ne déclenche pas forcément une guerre qui une fois déclenchée ne serait pas forcément maîtrisée. La France est porteuse de paix et je tiens à dire que cet engagement-là est pour nous très important. Au fond, on voit bien qu'il y a des désordres internationaux. Comment s'oppose-t-on aux désordres internationaux ? On ne s'y oppose pas par la violence. La violence ne fait que créer la violence. On le voit partout. On s'oppose au désordre international par le droit, par la capacité qu'a la communauté internationale à bâtir son droit. C'est ce que nous voulons faire à l'ONU. C'est ce que nous faisons en souhaitant par exemple l'unanimité au conseil de sécurité, c'est-à-dire qu'on puisse mettre le droit face à la violence. A ce moment-là, on parle de force, et c'est la force qui peut s'exprimer et non pas la violence. Je ne crois pas à la violence comme solution, car derrière la violence, il y a d'autres violences. Je salue ceux qui ont des religions de paix et je salue l'action de mon pays au conseil de sécurité qui milite aussi pour la paix.

Etes-vous confiant dans la démarche engagée par le ministre de l'intérieur pour désigner une représentation musulmane française ?

Je suis confiant dans les démarches qu'engage Nicolas Sarkozy, parce que je le trouve actif et qu'il a beaucoup de résultats et que nous travaillons bien ensemble en cohérence et avec efficacité. Il est évident que notre pays a besoin d'interlocuteurs qui soient légitimes et responsables. C'est notre histoire qui fait que, dans un pays démocratique, dans un pays à responsabilité ouverte, il faut qu'on puisse organiser les représentations légitimes et responsables. L'islam, comme le judaïsme, comme le catholicisme, comme le protestantisme, doit se doter d'institutions représentatives. Je fais tout à fait confiance aux différents acteurs pour qu'ils puissent mener une action qui permette la constitution d'une telle instance représentative. Je sais que ce n'est pas facile, qu'il faut conjuguer diversité et cohérence, mais c'est très important, et j'encourage les uns et les autres à se rassembler car dans un pays comme la France, la dispersion correspond rarement à l'efficacité. Il y a des moments où il faut savoir se rassembler sur l'essentiel pour pouvoir défendre les convictions. C'est ce que je dis aux uns et aux autres aujourd'hui : " Attention, il est souvent dangereux de se laisser aller aux délices de la dispersion ". En politique, vous savez, on rencontre souvent ce délice, il faut souvent le combattre. C'est dans la cohérence que s'affirment la légitimité et la représentativité.

On sait que la laïcité est un principe cher à la France. Comment concilier les valeurs de la république avec les aspirations légitimes des musulmans à pratiquer leur religion dans les meilleures conditions, dans des lieux de culte décents ?

C'est un sujet important et je comprends bien sa complexité. Au fond, notre histoire a fait que les différentes religions se sont développées à des moments différents de notre parcours historique. Nous prenons la situation à un moment donné. Un certain nombre de cultes sont mieux installés que d'autres suivant le parcours historique de chacune des religions. Je veux dire clairement que je crois que la laïcité est vraiment un élément fondamental de la République. Chacun doit pouvoir avoir ses convictions, accès à sa propre religion. Mais dans notre pacte républicain, la laïcité est protectrice de mon droit à pratiquer ce que je veux pratiquer et à ne pas exiger que l'autre pratique quoi que ce soit. C'est le respect de l'autre qu'il y a dans la laïcité. La laïcité n'est pas une neutralité, une indifférence, une négation. La laïcité, c'est le respect de l'autre et du fait que chacun puisse mener son parcours. Il est évident que la laïcité n'est pas le refus de la religion. Dans le principe républicain, il est clair que ce que nous voulons affirmer, c'est que la République en tant que telle ne peut pas favoriser un culte. C'est là toute la difficulté pour les questions importantes de financement des lieux de cultes. Aujourd'hui, nous devons être très prudents sur l'ensemble de ces questions-là. Il est évident qu'il faut respecter cette idée selon laquelle la République et ses finances n'ont pas à favoriser un culte, quel qu'il soit. Elle tient à garder sa propre distance vis-à-vis de ses sujets. Je sais qu'un certain nombre de maires prennent des initiatives. Je suis ça avec beaucoup d'attention et je pense qu'il faut faire en sorte que la laïcité puisse permettre aujourd'hui à la République d'être équitable vis-à-vis de toutes les religions mais en même temps de faire en sorte que toutes les religions puissent trouver en elles-mêmes, avec leurs différents moyens, les possibilités de l'exercice de leur propre pratique.

L'islam est la deuxième religion de France. Que peuvent apporter les musulmans de ce pays à la France et aux Français ?

Je mesure l'importance de l'islam dans notre pays. Je ne fais pas partie de ceux qui prendraient cette importance comme une mauvais nouvelle. La France, c'est l'histoire de la diversité. La France, c'est l'histoire de la différence. Se dire que nous sommes un pays qui a finalement un creuset de civilisations divers, c'est quelque chose de fort pour l'avenir et pour un monde de plus en plus métissé culturellement, sociologiquement. Je pense qu'il est important que chacun se sente bien dans la République avec sa différence. Cette différence et cette diversité sont des apports des uns et des autres dans notre République. Je crois que c'est pour nous sans doute l'occasion de corriger un certain nombre de choses qui ne vont pas. On ne peut pas aujourd'hui être satisfait du niveau d'intégration, par exemple pour un certain nombre de musulmans dans notre pays, qui ont quelquefois le sentiment qu'il y a des nationalités à plusieurs vitesses. Je ne souhaite pas qu'il y ait des nationalités à plusieurs vitesses et je ne souhaite pas qu'on puisse faire en sorte que la diversité, ce ne soit bon que pour le décor culturel et pas forcément pour la pratique économique et sociale. Je souhaite vraiment qu'on puisse avoir une capacité où l'intégration soit vraiment une valeur partagée, d'où l'importance que nous attachons au projet de contrat d'intégration que nous mettons en ¿uvre sous l'impulsion du président de la république. Je souhaite que le gouvernement puisse donner des exemples de l'intégration, qu'on puisse pour les postes de responsabilité montrer que l'intégration est ouverte à tous. Je suis très heureux de voir que dans mon gouvernement, des gens comme Hamlaoui Mekachera ou Tokya Saïfi montrent qu'ils ont le talent de la première responsabilité. Je compte beaucoup aussi sur la capacité que peuvent avoir les différents talents, quelle que soit leur origine dans la société, de pouvoir s'exprimer. C'est cela une France qui a confiance en elle-même. Il ne faut pas avoir peur de l'autre. Ce qui est horrible, dans une société comme la nôtre, c'est quand on a peur de la réussite de l'autre, de sa propre identité. C'est en s'ouvrant qu'on surmonte la peur. C'est en allant vers l'autre. C'est pour ça que je suis un fervent militant de la tolérance. Je n'ai aucune sympathie pour tout ce qui est racisme. Je me bats contre ceux qui veulent faire du racisme un étendard aujourd'hui. L'antisémitisme ronge notre pays. Il faut vraiment qu'on affirme la place des uns et des autres et le respect des uns et des autres. C'est cette diversité-là que le monde musulman peut porter aussi au sein de la république comme étant son droit à la diversité et son engagement pour la tolérance.

Quel message adressez-vous aux musulmans de France ?

Un message républicain, un message d'attention. Je connais l'importance des musulmans dans notre société, je connais les difficultés souvent qu'un certain nombre d'entre eux ont à affronter. Je connais aussi leur réussite. Il ne faut pas parler que des difficultés. Il y a des talents formidables dans la communauté musulmane. Il y a des grands artistes, des grands intellectuels, des hauts fonctionnaires de premier plan. Je souhaite aussi qu'on voie bien que dans notre diversité, les musulmans sont présents partout dans notre organisation sociale. Le message, au fond, c'est celui d'une République qui veut partager ses valeurs. Je crois qu'il n'y a pas la République pour les élites, la République pour le sommet de la société. La République, c'est liberté, égalité, fraternité. Et ça, c'est un droit pour tous. Au fond, ce droit-là, c'est ce que nous avons en commun. Quelle que soit notre religion, nous avons ces droits-là, liberté, égalité, fraternité. Je sais que c'est difficile, qu'il y a des gens aujourd'hui qui me disent : " Tu parles de liberté, mais moi je ne me sens pas très libre. Tu parles d'égalité, mais moi je ne me sens pas très égal. Tu parles de fraternité, mais moi je me sens bien seul. " Et c'est vrai. Je sais que la société française ne génère pas toujours de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. Mais c'est une raison de se battre en son sein pour ses valeurs. C'est pour ça qu'on a besoin d'être ensemble. C'est pour ça que dans chacun de ces moments et dans ce mois de décembre qui porte tant l'idée de fraternité, il faut que chacun se dise que finalement, il faut qu'on vive ensemble. De toute façon, la République, ce n'est pas les autres. C'est chacun de nous. Ca dépend de nous.

(Source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 9 décembre 2002)

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