Tribune de M. Jean-Pierre Chevènement, président du Pôle Républicain, dans "Le Nouvel Observateur" le 5 décembre 2002 intitulée : "Irak, le grand discriminant" sur la détermination de l'administration américaine à vouloir entrer en conflit avec l'Irak et sur la position de la France refusant la logique de guerre. | vie-publique.fr | Discours publics

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Tribune de M. Jean-Pierre Chevènement, président du Pôle Républicain, dans "Le Nouvel Observateur" le 5 décembre 2002 intitulée : "Irak, le grand discriminant" sur la détermination de l'administration américaine à vouloir entrer en conflit avec l'Irak et sur la position de la France refusant la logique de guerre.

Personnalité, fonction : CHEVENEMENT JEAN Pierre.

FRANCE. Pôle républicain, président

ti :
Irak, le grand discriminant

La guerre à venir contre l'Irak sera le grand discriminant des temps à venir. Elle fera office de révélateur pour la diplomatie française, pour l'identité européenne à construire, et j'ajoute pour la gauche française à rebâtir.

La probabilité de la guerre est inscrite dans la détermination de l'Administration américaine.

Si George Bush prenait au sérieux la résolution 1441 du Conseil de Sécurité, comment pourrait-on imaginer que les Etats-Unis continuent d'envoyer de gigantesques renforts vers le Moyen-Orient et à solliciter à Prague, au sommet de l'OTAN, l'aide de leurs féaux ?

A qui fera-t-on croire qu'il sera possible de revenir sur l'envoi de 200.000 hommes en Irak, effectif requis par les généraux du Pentagone pour l'emporter à coup sûr ?

L'occupation projetée de la Mésopotamie obéit en réalité à la volonté arrêtée des Etats-Unis de contrôler les ressources pétrolières mondiales pour mieux asseoir leur hégémonie sur l'Europe, le Japon et la Chine, et ensuite de modifier la géopolitique du Moyen-Orient selon leurs vues.

Il n'est pas besoin d'être sorcier pour prévoir ce que sera l'attitude des Etats-Unis : soit les Inspecteurs de l'ONU ne trouvent rien : ils seront alors des incapables et l'ONU justifiera toutes les critiques habituelles quant à son impuissance manifeste. Soit les inspecteurs mettent à jour une " omission " qui, selon la résolution 1441, constituera une " nouvelle violation patente des obligations de l'Irak ". Il suffira que dans les recoins d'une usine pharmaceutique traîne quelque produit assimilable à une souche d'anthrax, pour que se déchaînent à la fois les grandes orgues de la propagande et les tirs croisés des missiles sur l'Irak.

La guerre à l'Irak fera office de révélateur pour l'orientation à long terme de la diplomatie française. Les Américains peuvent aller à Bagdad, mais ils devront y rester et leur occupation ouvrira une confrontation de longue durée, dont les régimes arabo-musulmans modérés les plus fragiles feront les frais en premier.

Cette guerre de civilisations repoussera vers les intégristes les éléments les plus modernes dans le monde arabo-musulman. Abritant des communautés musulmanes importantes sur leur sol, la France et l'Europe seront aussi aux premières loges. Les ethnicismes et les communautarismes auront alors de beaux jours devant eux !

Il est donc important que de la manière la plus visible, la France se dissocie d'emblée et de manière éclatante d'une expédition si contraire à l'intérêt national et européen. Jacques Chirac a refusé, jusqu'à présent, de se placer, comme en d'autres temps, dans une " logique de guerre ". Ne feignons pas de croire que l'Irak soit une menace aussi considérable que le prétend l'Administration américaine. Ce n'est tout simplement pas vrai [1].

Quelle misère ce serait, si la France ne devait piper mot, ou pire encore, se laisser embrigader en apportant un écot militaire accessoire, mais en sacrifiant l'immense capital de sympathie que lui a valu dans le monde entier une diplomatie qui, pour la première fois depuis si longtemps, porte la marque de l'indépendance nationale.

Ne nous laissons pas tromper par des promesses aussi indignes que celles que M. Bush est allé prodiguer à Saint-Pétersbourg en affirmant que les intérêts économiques russes en Irak (contrats pétroliers, dette) " seraient, bien sûr, pris en compte " [2].

En réalité, le pétrole ne nous manquera pas, si nous jouons la carte de l'indépendance ! Et surtout, nous ne serons pas seuls ! L'Allemagne a déjà fait savoir qu'elle ne participerait, en aucun cas, à la croisade annoncée. Que Gerhard Schröder ait prôné une " voie allemande " en matière de politique étrangère est une bonne nouvelle pour la France. Car nous avons besoin d'une nation allemande mieux assurée d'elle-même pour affirmer une véritable identité européenne dans un monde multipolaire. Un couple franco-allemand reposant sur une véritable confiance mutuelle de nos deux nations est la seule chance d'une Europe européenne. Déjà d'autres pays sur notre continent approuvent la résistance ainsi manifestée à l'imperium américain. MM. Blair, Aznar, Berlusconi ne sont pas suivis par leurs opinions publiques. On l'a vu à Florence, où un demi-million d'Européens ont défilé contre la guerre.

Evoquerai-je enfin les pays du Sud ? Tous aspirent à ce que la France donne de l'Occident une autre image que celle de l'Administration Bush.

J'ajoute que là est aussi l'intérêt bien compris des Etats-Unis, dont le peuple ne se confond pas avec les faucons aujourd'hui au pouvoir, et qui n'a pas envie de voir se répéter dans les sables de l'Orient l'enlisement du Vietnam.

Tout repose, une fois encore, sur la France. Par elle-même, en choisissant la voie de la grandeur, et non pas celle du conformisme à courte vue, elle peut faire reculer, sinon la guerre, du moins la guerre des civilisations. Ce faisant, elle aidera l'Europe à sortir des limbes, et à se forger ce qui lui manque le plus : un sentiment d'appartenance assis sur des valeurs universelles, bref, une identité européenne et républicaine à la fois. De nous dépend que l'Europe ne soit pas toujours la banlieue de l'Empire américain.

Ajouterai-je que pour la gauche française, et particulièrement pour le Parti Socialiste si naturellement et anciennement inféodé à la diplomatie américaine, et si prompt à confondre, en 1991, les déclarations de George Bush père sur " le Nouvel Ordre Mondial " avec l'internationalisme de Jaurès et de Blum, ce serait là, loin des déclarations de Congrès, l'occasion d'une refondation qui irait à l'essentiel ? En tout cas, pour tous les républicains, ce sera l'occasion de se lever !

5Source http://www.pole-républicain.org, le 5 décembre 2002)

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