Déclaration de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, sur la construction européenne, à Orléans le 6 décembre 2002. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, sur la construction européenne, à Orléans le 6 décembre 2002.

Personnalité, fonction : RAFFARIN Jean-Pierre.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Lancement des Forums régionaux sur l'Europe à Orléans (Loiret), le 6 décembre 2002

ti : Je voudrais vous dire combien je suis heureux d'être ici, avec D. de Villepin, avec N. Lenoir et avec S. Kalniete, pour ce premier débat, ce premier forum sur les questions européennes et les choix qui sont devant nous. Il va y avoir beaucoup d'autres débats, et il nous en faut beaucoup d'autres. Les sujets sont difficiles et il faut qu'on en parle. Je souhaite vraiment que cette initiative de ce soir soit prolongée, ici à Orléans et dans votre région, dans les universités, dans les lycées, dans les débats politiques, pour que vraiment on puisse frotter nos cervelles sur l'ensemble de ces sujets si importants pour l'avenir de notre pays.

On a bien vu au mois de mai dernier qu'il y avait un certain nombre de sujets qui fonctionnaient mal, que les Français doutaient de la politique et qu'ils reprochaient à la politique de ne pas tenir les promesses de la République. Ils nous demandent de faire revivre le Pacte républicain. Le Pacte républicain, c'est forcément quelque chose qui porte en lui-même la notion d'ouverture, puisque le Pacte républicain, c'est d'abord le respect de l'autre - et je suis heureux de saluer ici des élus de tendances politiques différentes. Et donc, pour nous, cet effort de modernisation de la République est notre devoir, nous devons l'engager avec un esprit d'ouverture, en allant chercher chez nos partenaires les confrontations à la rénovation de nos idées et de nos perspectives. "L'esprit de mai" est à l'opposé de l'esprit féodal. Le débat européen, avec tout ce qu'il porte aujourd'hui comme débat de société, débat de stratégie, comme réponse de l'Europe au monde, fait qu'il est très important que nous nous engagions vraiment dans une réflexion approfondie sur ces questions.

Je voudrais vous parler de trois changements, presque trois ruptures. Nous allons changer d'Europe, ce qui impose des changements à la France. Et il faut aussi changer la façon de parler de l'Europe dans le pays
D'abord, nous changeons d'Europe. Nous ne sommes plus dans la construction européenne telle qu'elle a été dans le passé. L'Europe sort de son enfance. L'Europe à laquelle nous devons penser demain, ce n'est pas l'Europe d'hier. Une nouvelle Europe, avec un nouveau périmètre, une nouvelle géographie et de nouvelles institutions est en train de se construire, et de se construire pour l'immédiat. On ne parle pas là d'une Europe à dix ans, à quinze ans ; c'est Copenhague, dans quelques jours, et puis c'est la Convention, dans quelques mois. Depuis très longtemps, les spécialistes européens disaient : est-ce qu'il faut qu'il y ait élargissement avant approfondissement ? Approfondissement avant élargissement ? Eh bien, les deux, en même temps, dans les mois qui viennent. D'ici 2005, notre Histoire et notre géographie européenne aura été modifiée profondément. Ne soyons pas des spectateurs indifférents à ces changements. C'est notre responsabilité, je dirais "de génération", que de nous engager dans ces réflexions et dans ces débats sur cette nouvelle Europe. En effet, finalement, ce que la guerre a tellement et si souvent tenté, la paix est en train de le faire. La Grande Europe est en train de se dessiner sous nos yeux, après de multiples soubresauts de l'Histoire et une Histoire qui ne nous condamnait pas à nous entendre. Au fond, toutes ces guerres qui nous ont divisés, aujourd'hui surmontées, font que l'Histoire nous a plus souvent divisés que rapprochés. C'est cette communauté de destin, dont parlait tout à l'heure D. de Villepin, qui nous impose aujourd'hui de créer les solutions à de futurs conflits. Et c'est cela qui nous anime au plus profond de notre ambition. La réunification, cette ouverture politique, la croissance économique dont on parlait tout à l'heure - c'est vrai qu'une croissance à 4,5 %, cela fait rêver et c'est vrai que je suis prêt à ce que l'on fasse des moyennes, à condition que les Allemands remontent un peu leur croissance quand même, parce qu'il est important que nous ayons des espaces de développement. Je pense vraiment que l'élargissement est une nécessité, d'abord parce qu'il porte la réunification - et c'est, je crois, essentiel pour le camp de la liberté -, parce qu'aussi il porte cette exigence, aujourd'hui, dans le monde, d'avoir un espace multiplicateur de puissance. Que pouvons-nous faire sans cet espace multiplicateur de puissance aujourd'hui dans le monde, pour exister, pour faire valoir nos savoir-faire, nos idées, nos potentialités, notre créativité, toute cette énergie française aujourd'hui qui peut se trouver démultipliée grâce à la puissance européenne ? C'est, je crois, très important d'avoir également cette perspective de l'élargissement pour mieux faire entendre la France dans le monde. Cet élargissement donne aussi une nouvelle force au couple franco-allemand. Au fond, le couple franco-allemand est imposé par l'Histoire, sa légitimité est historique. C'est parce que nous avons été tellement divisés qu'il est nécessaire de nous entendre et que, quand nous nous entendons, cette entente-là est forte et peut être contagieuse. Mais cette légitimité au fond de l'Histoire, dans la petite Europe des six, puis dans l'Europe agrandie jusqu'à quinze, finalement, elle retrouve sa place avec une autre légitimité aujourd'hui, qui est cette compréhension entre une Europe plus à l'est et plus au nord, plus germanique, et une Europe plus au sud, plus latine, plus méditerranéenne, plus atlantique. Et au fond, on voit aujourd'hui que le couple franco-allemand, qui était fondé sur la légitimité de l'Histoire, aujourd'hui se trouve aussi fondé sur une légitimité de la géographie. Finalement, on voit bien que nous défendons les uns et les autres des idées que nos amis du sud, nous demandent de partager. On a bien senti récemment à Malaga que M. Aznar, comme on le sent au Portugal, comme on le sent en Italie avec S. Berlusconi, : "Oui aux relations franco-allemandes, mais n'oubliez pas les Latins ; dès que vous avez votre accord avec les Allemands, venez en parler avec nous, construisons ensemble". La France est là dans un rôle important et cette grande Europe, finalement, garde cette colonne vertébrale que sont les relations franco-allemandes. Et c'est un élément très important de notre dynamique. Je voudrais vous dire que cette logique de l'élargissement me paraît nécessaire et que c'est au fond pour nous tous une perspective heureuse pour notre pays. Les dix pays qui vont entrer prochainement qui, eux, sont en phase finale d'adhésion, peuvent nous donner cet élan supplémentaire dont nous avons besoin.

Se pose la question des autres pays. J'ai cru comprendre que la question de la Turquie était posée - même si j'ai entendu aussi que la réponse avait été donnée ! Je pourrais me dispenser d'en parler, mais je vais vous en dire un mot. D'abord, ne confondons pas l'élargissement des pays aujourd'hui, qui sont en phase finale d'adhésion, et les problèmes qui sont aujourd'hui débattus, qui sont, en ce qui concerne la Turquie, les phases préalables de l'adhésion. Phase finale, phase préalable, nous ne sommes pas dans le même calendrier, nous ne sommes pas dans la même nature de processus. De ce sujet, il faut en parler. La question n'est pas médiocre. Le débat turc est un débat qu'il faut avoir dans notre pays. C'est une question qu'il ne faut pas traiter de manière sommaire ou primaire, ni de manière frileuse, ni de manière imprudente. Il est important de réfléchir et de débattre sur cette question. Finalement, le temps nous est donné, puisque le calendrier, qui sera discuté à Copenhague, permettra d'une part à la Turquie de faire les réformes de ses choix, de s'engager dans la démonstration de sa volonté ; et aussi à l'Europe de préparer ses convictions sur le sujet. Puis, le moment venu, nous apprécierons le parcours bâti et nous pourrons, à ce moment-là, construire la démarche d'adhésion. Ne voyons pas les choses de manière négative ni frileuse ; voyons-les de manière très ouverte et responsable. Le débat mérite d'être posé. Et si nous ne parlons de ces sujets-là, comment parlerons-nous de grands sujets politiques ? Et si on veut que les Français s'intéressent à la politique, il ne faut pas que la politique exclut les sujets qui intéressent les Français. Et sur ce sujet, il est important de pouvoir en discuter. Puisque nous avons le temps devant nous, il est important d'en discuter de manière ouverte, de manière libre, avec l'esprit de tolérance et cette responsabilité historique que nous avons vis-à-vis de la Turquie, puisque des paroles de l'Europe ont été prononcées, des engagements ont été présentés et donc, il faut parler avec cette responsabilité de l'Histoire et cette responsabilité qui fait qu'il y a déjà dix ans, à Copenhague, on a défini des critères. Je pense que c'est très important d'assumer cette Histoire et notamment ces critères d'adhésion, sur la démocratie, sur la politique, sur l'économique, sur le social... Ce sont des éléments très importants.

Au fond, cet élargissement sera la question des limites de l'Europe. Et cette question fondamentale à laquelle il faut qu'on réponde, on a finalement, avant les grandes échéances, une bonne année, j'y reviendrai tout à l'heure, cette année 2003, pour débattre et discuter de ces sujets-là : qu'est-ce que c'est que d'être européen ? Qu'est-ce qui fait qu'on est européen ? Que ressentons-nous au plus profond de nous-mêmes comme conscience européenne ? La place du territoire, la place de l'histoire, la place de l'espoir ? Tout ce qui peut, aujourd'hui, constituer notre destin européen, parlons-en aussi, parce que je crois que si nous ne dégageons pas une ambition européenne, nous avons assez peu de chance de faire partager la cause européenne aux Français.

Moi, mon ambition européenne, c'est de faire en sorte qu'avec l'Europe, on puisse agir sur le monde. Je crois qu'aujourd'hui, dans la situation dans laquelle nous vivons, notre objectif aux uns et aux autres, tout responsable politique doit avoir comme objectif d'agir sur le monde. Malraux disait qu'"Un homme public devait laisser sa cicatrice sur la terre, être utile, agir sur le monde". Nous avons besoin de l'Europe pour agir sur le monde. Si nous voulons défendre la paix, si nous voulons faire en sorte que l'on pense au développement durable, que l'on protège l'avenir de la planète, si on veut faire en sorte que nos enfants puissent vivre dans des conditions et de sécurité et d'environnement acceptables, il nous faut agir sur le monde. Si nous ne sommes spectateurs que du déclin du monde, comment avons-nous des chances d'offrir à nos enfants un espoir, et à notre pays, une ambition. Nous avons besoin de cette cause européenne pour pouvoir agir sur le monde. C'est, je crois, très important pour nous tous de travailler, d'expliquer cette ambition. Au fond, l'élargissement qui est donc pour demain matin, et qui se conjugue avec le travail fait sur l'approfondissement, c'est-à-dire sur les institutions, avec la Convention européenne, qui elle aussi est pour demain, puisque nous sommes déjà dans un travail qui commence à envisager des synthèses, au fond cette nouvelle Europe, ce changement d'Europe, il est en train de s'articuler au cours de cette année 2003.

Nous avons une convention qui, peut-être, finira ses travaux en juillet, en septembre, une conférence intergouvernementale qui, après que la Convention ait dégagé des consensus, proposera des conclusions et, finalement, nous aurons ce que nous souhaitons : un traité. Un traité qui pourra porter cette ambition constitutionnelle qui est la nôtre, et finalement, ce traité, il pourra peut-être avoir lieu à Rome. Ce serait beau dans le calendrier, un nouveau traité de Rome - ça va être un peu rapide, quand même, parce que c'est la fin de l'année 2003, mais ce serait peut-être 2004. Cela veut dire que dans ces années 2003-2004, nous allons avoir un nouvel espace et de nouvelles institutions. Cela veut donc dire qu'il faut que dans notre pays, en 2003, nous parlions et de l'élargissement et aussi que nous lancions toutes les idées nécessaires à la construction de cette constitution européenne, de ce pacte fondateur que nous voulons bâtir pour l'avenir. L'Europe telle que nous la voyons, ce n'est plus l'Europe institutionnelle de l'Europe des Six.

Nous voyons une Europe qui a de nouvelles institutions et une nouvelle Constitution. Moi, je tiens beaucoup à cette idée de traité constitutionnel, pour qu'on clarifie un peu les choses, et qu'on puisse définir entre l'Europe, l'Etat et les territoires, le " qui fait quoi ". Je crois qu'il est très important qu'on ait cette logique qui est engagée par la Convention.

Moi, je vois quatre objectifs très importants qui doivent sortir de ce travail. D'abord, je pense qu'il faut stabiliser les institutions et incarner l'Europe, cela a été dit tout à l'heure, je crois que c'est un point très important. L'idée que l'Europe change de président, que le Conseil européen change de président tous les six mois, cela ne nous donne pas quand même ni la stabilité, ni l'identité convenable pour pouvoir traiter les problèmes. Moi qui ne suis Premier ministre que depuis six mois, je peux vous dire que le temps est assez court pour agir, même quand on va vite. Mais il faut donc forcément une stabilité institutionnelle, et le système de rotation permanent ne permet pas une stabilité politique, et ne permet pas non plus d'incarner l'Europe vis-à-vis du citoyen... La vie politique a toujours été comme cela : un homme ou une femme, qui à un moment ou à un autre, exprime au nom des autres, les responsabilités qui sont les siennes. Donc, je crois qu'il est très important que le président du Conseil européen puisse être élu pour une période allongée, et puisse donc assumer cette responsabilité forte.

Alors, il y a des débats sur la manière dont on peut l'élire. Laissons les débats rouler pour qu'on puisse trouver les consensus. Plus il aura de légitimité, et mieux ce sera.

Il faut aussi, deuxièmement, clarifier la politique étrangère, et faire en sorte que l'Europe, sur la scène mondiale, puisse parler de manière organisée. Mais c'est vrai que l'Europe dispersée donne le sentiment d'être une Europe affaiblie, et nous voyons bien que, dans un grand nombre de pays du monde, nous avons un besoin d'Europe, un besoin de cohérence, et je crois qu'à partir du moment où un ministre de la politique étrangère européen pourra organiser cette cohérence, cela donnerait de la force à cette stratégie, de pouvoir donner une impulsion à l'influence européenne coordonnée.

Il nous faut aussi plus de démocratie, troisièmement. Cela est très important, parce qu'on en a parlé tout à l'heure. C'est vrai que la petite Europe a eu tendance à construire une grosse administration. Finalement, beaucoup ont eu à s'en plaindre, même si c'est souvent avec sévérité qu'on juge la bureaucratie européenne, je le reconnais bien volontiers. Je m'étais amusé - je fais une petite parenthèse - quand j'étais député européen, j'étais aussi président de région, c'est à l'époque où les cumuls étaient possibles, il y a très, très longtemps - et je m'étais amusé, depuis mon bureau, à appeler trois directeurs d'administration centrale à Paris, et trois directeurs d'administration à Bruxelles. Des trois directeurs de Bruxelles, j'en avais eu deux au téléphone, et le troisième m'avait dit que je pouvais le joindre entre 17 et 18 heures. Et des trois directeurs français, j'en ai retrouvé un, récemment, d'ailleurs, il était gêné : "Raffa quoi ? Raffa comment ? Vous voulez quoi ? Le directeur n'est pas là. Le directeur est sorti. Vous voulez quoi ? Un rendez-vous ? Non, il ne peut pas, mais son adjoint... " Aucun des trois.

Un élu régional, il y a sept, huit ans, était dans l'impossibilité de joindre un directeur d'administration centrale. Des écrans, des barrières. Il fallait que j'aille faire deux visites à Paris pour qu'il ait bien conscience de mon dossier, pour qu'il puisse enfin me recevoir, après. Tout cela pour dire que dans la bureaucratie, on est quand même pas mal, et on n'est peut-être pas les mieux placés à donner les leçons aux autres. Mais enfin, globalement, l'Europe peut faire des progrès, c'est clair, sur ces sujets-là. Comment peut-elle faire des progrès ? Il y a un point très important : c'est de donner plus de place à la politique. Je crois qu'il faut que les parlements nationaux puissent avoir des responsabilités plus claires dans la construction européenne. Je crois que le Parlement européen doit avoir sa place, sa légitimité, mais les parlements nationaux ne peuvent pas voir l'Europe se construire sous leurs yeux, parce que c'est au Parlement national, à l'Assemblée nationale et au Sénat que sont les représentants du peuple français, qui doivent être associés à la construction. S'ils n'y participent pas, on n'aura pas suffisamment de conscience démocratique dans les instances européennes. C'est donc une manière ou une autre à trouver. L'idée du congrès qui est proposée est une idée intéressante. Il y a d'autres formules. Je suis favorable à ce qu'on puisse trouver le moyen d'expression des parlements nationaux dans les grandes options de la construction européenne. C'est quelque chose, je crois, très important. On connaît son député, on connaît son sénateur, on a des relais qui fonctionnent dans le pays, et à partir du moment où eux sont associés au dispositif, à ce moment-là, les relais, les liens sont tissés dans le pays.

Incarner l'Europe, clarifier la politique étrangère, démocratiser... Je pense aussi qu'avec une élection du Parlement européen un peu plus proche du terrain - nous allons en discuter avec les parlementaires - c'est un des éléments importants aussi pour faire en sorte que les parlementaires européens soient un peu plus enracinés et un peu mieux identifiés, les grandes listes nationales ne donnant pas toujours le sentiment qu'elles permettent vraiment une identification du député pour le citoyen.

Et quatrièmement, ce qui est très important, c'est de mettre de l'efficacité dans le dispositif européen. Aujourd'hui, on voit bien qu'un grand nombre de sujets sont traités en Europe, de manière peu efficace et qu'il y a un besoin d'Europe pour traiter un certain nombre de sujets. On le voit bien sur les flux migratoires : est-ce qu'on va maîtriser les flux migratoires sans vraiment une politique européenne ? Est-ce qu'on va pouvoir maîtriser une véritable lutte contre les mafias sans véritablement une puissance européenne, et avec la police, et avec l'espace judiciaire européen ? Est-ce qu'on pourra s'attaquer à un certain nombre de difficultés qui sont importantes, avec des acteurs, surtout en matière de délinquance, qui deviennent internationaux, sans nous avoir la même puissance pour protéger les citoyens de ces différentes délinquances ? On voit bien que nous avons besoin de l'Europe dans un certain nombre de domaines, avec une meilleure coordination. Y compris sur le plan économique d'ailleurs : je ne fais pas partie des gens qui remettent en cause tout le Pacte de stabilité. Le Pacte de stabilité, c'est une discipline. Puisqu'on a l'euro, c'est clair qu'on ne peut pas avoir une monnaie commune sans une certaine discipline, parce qu'il est clair que l'euro appartenant à tout le monde, il y a une logique qui est que l'on fasse en sorte qu'il n'y ait pas un pays qui puisse avoir une politique économique trop décalée par rapport aux autres, et donc qui puisse venir déséquilibrer l'ensemble du dispositif. Je souhaite qu'on puisse aménager le temps, qu'on puisse bien faire en sorte que ce soit de Pacte de stabilité et de croissance - et donc que l'on n'ait pas la même réflexion quand on est à 3 % ou quand on est à 2,5 ou 2 % -, je souhaite qu'il y ait un certain nombre de priorités qui soient dégagées, je souhaite que ce qui est vraiment européen ne soit pas découragé - je pense à des investissements pour la recherche ou à des investissements pour la défense, des sujets qui pourraient être évoqués pour être pris en compte davantage dans une réflexion nouvelle, à venir, sur le Pacte de stabilité. En tout cas, nous sommes pour une coordination des politiques économiques, nous ne voulons pas fragiliser l'euro par un désordre économique et des politiques qui ne seraient pas coordonnées : coordination judiciaire, coordination policière, coordination économique et un certain nombre de décisions importantes, pour plus d'efficacité dans l'Europe.

Voilà cette nouvelle Constitution vers laquelle nous espérons, avec un certain nombre de propositions qui sont dans le débat aujourd'hui. Je vous demande de participer à ces débats, je vous demande de faire en sorte qu'on prenne position sur ces sujets, et sur l'élargissement et sur la Constitution, c'est-à-dire sur ce que sera notre nouvelle Europe. Vos enfants - mais non seulement vos enfants et petits-enfants, mais je dirais vos "grands enfants" aujourd'hui - vont vivre dans un nouvel espace européen, avec de nouvelles institutions européennes. Nous ne pouvons pas les tenir à l'écart de ce débat et il faut donc prendre en main ce débat.

Premièrement donc, on change complètement l'Europe, c'est donc une nouvelle Europe qu'il faut bâtir. Et deuxièmement, cette nouvelle Europe va s'imposer à la France. Je crois vraiment qu'il faut qu'aujourd'hui, on raisonne avec une France à trois étages : l'étage européen, l'étage républicain et national, l'étage territorial décentralisé. Il faut que l'on organise l'ensemble de nos responsabilités sur ces trois étages. C'est un travail sur la décentralisation, c'est un travail évidemment sur la réforme de l'Etat, c'est aussi un travail avec la Constitution européenne. On voit bien qu'il y a un certain nombre de sujets : les normes environnementales, où est-ce qu'on les place ? Est-ce que c'est l'Europe qui fait les normes environnementales ou est-ce qu'on fait des normes environnementales pour l'Europe, des normes environnementales pour l'Etat et des normes environnementales pour la région, on empile le tout et à ce moment-là, on se trouve avec des acteurs économiques et sociaux qui sont complètement paralysés par un excès de normes ? Il faut qu'il y ait un échelon qui puisse avoir une priorité et qu'on puisse faire en sorte que sur ces échelons, il y ait une responsabilité qui soit clairement définie, c'est très important. Tout à l'heure, on me posait la question sur la TVA et sur la restauration ; ce sujet est très important, je suis vraiment déterminé, je me bats et nous avons quelques bons espoirs sur ce sujet. Mais c'est vrai qu'autant je pense qu'il y a des coordinations économiques qui sont nécessaires, autant pour aller négocier avec les uns et avec les autres sur la TVA et la restauration, je trouve que par moment, on en fait beaucoup et qu'on pourrait organiser les choses de manière un peu différente, en ayant de grandes épures de TVA et qu'à l'intérieur de ces grandes épures, il y ait des souplesses nationales, quand on est sur des sujets qui sont vraiment de caractéristique nationale. Le social, par exemple : attention avec le social, on voit bien que dans le Pacte républicain, les prestations sociales sont très importantes ; il ne faut pas forcément qu'on laisse partir le social au niveau européen, sachant que c'est un élément majeur de notre Pacte républicain et qu'il y a un certain nombre de prestations qui sont dans notre culture et dans notre nature, qui ne sont pas forcément dans celles d'autres pays et que si on veut faire en sorte que la France reste la France, il faut qu'elle puisse continuer à mener des politiques sociales qui soient discutées dans les instances nationales, et pas forcément qui puissent passer au niveau européen. Vraiment, dans l'idée de République et dans l'idée d'Etat, il y a certes les fonctions régaliennes, mais il y a aussi les fonctions liées au Pacte républicain et à la cohésion sociale. Il y a un certain nombre de sujets comme ceux-là, dont il faudra débattre pour qu'on puisse articuler les responsabilités. En ce qui me concerne, je souhaite qu'il y ait certes au niveau de l'Etat des responsabilités, je souhaite aussi qu'il y ait beaucoup plus de responsabilités au niveau des territoires, pour qu'au plus près du terrain, on puisse assumer les responsabilités et donc que notre maison à trois étages puissent avoir un étage de plain-pied, qui est l'étage du terrain, qu'il soit pleinement responsable, qu'il puisse travailler en cohérence avec les exigences européennes et le Pacte républicain.

Sur ces questions, en ce qui concerne la France, et donc sur les conséquences du changement européen, sur les changements que nous impose l'Europe, il faut voir le changement sur la PAC, qui est très important ; je pense qu'aussi en matière d'aménagement du territoire, il va falloir penser de manière différente. Je crois qu'il y a sans doute maintenant plus à parler d'intégration du territoire dans l'Europe que d'aménagement du territoire. Il faut qu'on pense à nous intégrer dans l'Europe, ne soyons pas un Finistère du Finistère de l'Asie, ne soyons pas simplement le cap d'une Europe qui se déplace vers l'Est et qui rend ses territoires occidentaux de plus en plus périphériques. Il faut donc penser à l'intégration de l'espace français dans l'espace européen. Il y a un certain nombre de sujets qui nous imposent des modifications à nos dispositifs. Il faut inventer de nouvelles formes d'action. En ce qui concerne nos capitales régionales, il faut faire en sorte aussi que nos villes apparaissent dans l'Europe qui est en train de se dessiner, parce que les villes vont aussi être des phares qui vont avoir leur place dans cette Europe. Nous devons penser à la dimension européenne de nos grandes villes pour qu'elles puissent avoir leur rayonnement au niveau européen et qu'on soit vraiment représentés dans cette nouvelle carte de l'Europe, par des forces économiques, humaines, sociales et que la France se préoccupe de son intégration dans l'espace européen.

C'est quand même la première fois qu'on lance dans ce pays un débat avant d'avoir signé un traité ! Parce qu'en général, en France, c'est "je signe et après j'explique". Là, nous sommes en train d'engager un débat avant les grandes échéances. Nous engageons un certain nombre d'échéances : il y a l'échéance de la Convention, il y a l'échéance de l'élargissement. Il y a bien sûr un certain nombre de choses qui ont été faites - comme le Traité de Nice, qui a d'ailleurs créé la Convention -, mais nous sommes vraiment là face à des choix qui vont faire l'objet d'un nouveau traité et, d'une manière ou d'une autre, autour de 2004, d'un grand rendez-vous populaire sur les questions européennes. C'est cette échéance qu'il faut préparer plus d'un an à l'avance, pour qu'on ait un débat ouvert et que l'Europe ne soit pas bâtie par les autres, mais construite avec le peuple de France. Si on veut que les Français adhèrent à la construction européenne, il faut leur parler, mais ne pas leur dire "Je viens vous expliquer mon Europe", mais "Dîtes-nous quelle est votre Europe", que les jeunes prennent la parole et créer cette perspective très importante pour notre avenir. C'est une Europe voulue par les Français. Je ne veux pas, un jour, être dans la situation où, expliquant des décisions, les Français découvriraient que finalement, on a changé leur Histoire et on a changé leur géographie sans eux. On ne peut pas faire ça. C'est pour cela que nous allons prendre notre bâton de pèlerin et que nous allons circuler partout. Mais aidez-nous, aidez-nous à faire en sorte que ce débat soit un débat populaire. Nous en avons besoin, dans l'intérêt du pays. La France, aujourd'hui, se remobilise sur ses fonctions fondamentales, sur sa place dans le monde, sur son autorité républicaine, la sécurité et la libération des forces vives. Nous sommes en train de faire en sorte qu'on puisse remobiliser la France, mais nous remobilisons la France dans une perspective : c'est de faire en sorte que la France croit en ses chances, croit en son avenir et prenne l'avenir de manière responsable, sans crainte ni peur, et s'engage dans cet avenir parce qu'elle le veut. Les avenirs qui peuvent mobiliser les peuples sont les avenirs qui sont souhaités par les peuples. Et aujourd'hui, on voit bien qu'il y a des possibilités formidables avec l'Europe, à condition que l'Europe ne soit pas inventée par d'autres et que l'Europe n'apparaisse pas comme une nouvelle expression de la technocratie, une expression lointaine de la distance, mais que l'Europe sorte du peuple français, sorte de son cerveau et sorte aussi de son c¿ur.

Merci à tous.


(Source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 12 décembre 2002)

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