Interview de Mme Nicole Fontaine, ministre déléguée à l'industrie, à "RMC" le 12 décembre 2002, sur l'élargissement de l'Union européenne à dix nouveaux pays et sur la candidature repoussée de la Turquie. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Nicole Fontaine, ministre déléguée à l'industrie, à "RMC" le 12 décembre 2002, sur l'élargissement de l'Union européenne à dix nouveaux pays et sur la candidature repoussée de la Turquie.

Personnalité, fonction : FONTAINE Nicole, BOURDIN Jean-Jacques.

FRANCE. Ministre délégué à l'industrie

ti : J.-J. Bourdin-. Votre mandat de deux ans et demi, en tant que présidente du Parlement européen était une bonne période, une bonne époque ? Vous avez adoré cette fonction ?

- "Oui, c'était une période très exaltante."

Nous allons parler d'Europe, puisque l'Histoire est là : le Sommet important de Copenhague, où l'on va discuter et boucler les négociations d'adhésion à l'Union européenne de dix pays en 2004. Je rappelle ces dix pays : l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie, la Hongrie, la Slovénie, Malte et Chypre. C'est historique. Une majorité d'Européens se déclare favorable à l'élargissement de l'Union européenne, mais la méconnaissance demeure encore, tant sur le nom des pays candidats que sur le calendrier de l'adhésion. Beaucoup d'Européens, 76 %, craignent que l'élargissement rende plus difficile le processus de décision au sein de l'Union européenne ? Et vous ?

- "Tout d'abord, on a toujours un peu tendance à galvauder le terme "historique". Néanmoins, je serais tentée de l'employer : je crois vraiment que ce qui va se passer à Copenhague est historique. De quoi s'agit-il ? Nos amis des pays de l'Europe de l'Est et d'Europe centrale, qui ont été séparés de nous par les avatars de l'Histoire, vont nous rejoindre. Et je voudrais vraiment dire qu'ils font partie de la réalité vivante de l'Europe, de sa réalité géographique..."

Le Mur de Berlin est définitivement tombé ?

- "C'est un fait..."

76 % des Européens ont donc des craintes, et deux Européens sur trois redoutent que cela leur coûte cher...

- "Sur la première crainte, je trouve que c'est très intéressant. Cela veut dire que ces Européens-là souhaitent une Europe intégrée, une Europe solidaire, une Europe communautaire. Autrement dit, ils ont une conception de l'Europe que je partage profondément. Et donc, ils craignent que la capacité décisionnelle de l'Europe ne soit en quelque sorte diluée, qu'il ne soit plus possible d'agir au niveau européen de façon concertée et efficace pour le plus grand bien des citoyens. C'est vrai, il y a ce risque..."

Quelles sont vos solutions pour rendre l'Europe plus visible et pour donner le sentiment aux citoyens que cette Europe est vraiment gouvernée, qu'elle fonctionne bien ? Faut-il un président européen ?

- "Je suis personnellement favorable à ce qu'il y ait un président de l'Europe, pour qu'il y ait une meilleure lisibilité. Je pense aussi que les décisions doivent être prises beaucoup plus souvent que ce n'est le cas jusqu'à présent à la majorité qualifiée, pour que justement nous puissions être efficaces et intervenir efficacement quand, par exemple, on se retrouve confrontés à des problèmes aussi graves que les drames des catastrophes maritimes, comme celle du Prestige. Nous en avions connues, hélas, beaucoup d'autres avant, nous avons tiré d'ailleurs la sonnette d'alarme. Il faut aussi des institutions qui soient beaucoup plus transparentes vis-à-vis des citoyens. Aujourd'hui, malheureusement, il y a une trop grande opacité, notamment au niveau de la Commission. La Commission fait des choses formidables, elle doit restée l'institution qui impulse en quelque sorte, qui a l'initiative, mais elle doit agir d'une façon très visible vis-à-vis des citoyens, qui doivent être beaucoup plus associés qu'ils ne l'ont été jusqu'à présent à la prise de décision..."

Dix nouveaux pays, mais il y en a un qui frappe à la porte, et avec insistance : c'est la Turquie. Personnellement, êtes-vous oui ou non favorable à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne ?

- "Vous savez combien, au Parlement européen, nous étions attachés et nous sommes attachés au respect des droits de l'homme. Nous avons eu l'occasion, plusieurs fois, de rappeler les critères de Copenhague, le précédent conseil d'il y a quelques années, qui avait dit que pour qu'un pays entre dans l'Union européenne, il était nécessaire que ce pays respecte parfaitement l'Etat de droit, la démocratie... Des progrès ont été effectués par la Turquie, il y a encore beaucoup de progrès à faire, le Premier ministre, J.-P. Raffarin, le rappelait encore tout récemment. Je serais tentée de dire que ces progrès touchent aussi aux droits de la femme, qui font partie intégrante des droits de l'homme..."

Vous êtes donc très réticente ?

- "Il y a encore un temps pour engager les négociations. A titre personnel, je ne souhaite pas que la date d'ouverture des négociations soit trop proche..."

Vous êtes comme V. Giscard d'Estaing ?

- "Je pense aussi que malheureusement, nous n'avons pas eu une véritable réflexion sur les frontières de l'Europe. Quelle est cette Europe que nous voulons ?"

La Turquie est-elle en Europe ou pas ?

- "Je n'aurais pas l'immodestie de répondre à cette question. Je dis simplement que j'aurais souhaité qu'il y ait une réflexion de fond sur ce que nous voulons vraiment faire de l'Europe, quelles sont les frontières de l'Europe. Cela n'a pas été vraiment suffisamment approfondi."

La France et l'Allemagne proposent un rendez-vous conditionnel pour 2005 ? C'est une bonne solution ? C'est une façon un peu déguisée de dire à la Turquie d'attendre ?

- "C'est une proposition raisonnable. Mais vraiment, je souhaite aussi que l'on explique bien aux citoyens les raisons de cet élargissement. Malheureusement, il n'y a pas eu de communication suffisante, on n'a pas eu suffisamment expliqué - je reviens aux dix pays qui vont entrer et aux autres, la Roumanie et la Bulgarie, qui rentreront eux aussi en 2007 - aux citoyens que c'était une grande chance politique d'élargir cette zone de stabilité, de prospérité à l'ensemble du continent européen, et que c'était peut-être aussi - et là, c'est peut-être la ministre de l'Industrie qui parle -, une grande chance économique. Là, nous sommes vraiment en mesure de le prouver. Je peux vous dire que c'est une chance économique pour les Français et l'industrie française."

Pour revenir à la Turquie, l'insistance de G. Bush, qui appelle le Président en exercice de l'Union européenne, qui appelle J. Chirac personnellement pour insister, et qui dit qu'il faut absolument prendre la Turquie dans l'Union européenne. Mais de quoi se mêle-t-il ?!

- "Je n'irais pas jusqu'à dire que cette insistance est suspecte, ce serait un procès d'intention... Je dirais simplement qu'elle m'interpelle. Ceci étant, je crois que ce n'est pas là l'essentiel. L'essentiel, c'est le débat de fond et la nécessité d'associer les citoyens à ce débat de fond."

Est-ce qu'il doit se mêler de ça ? Est-ce que c'est son rôle ?

- "Dans les conversations que G. Bush a avec le président de la République de la France, il est naturellement libre d'évoquer tous les sujets, y compris celui-là..."

Mais là, vous me répondez politiquement, de la langue de bois ! Engagez-vous !

- "Je dirais simplement qu'en effet, il n'appartient certainement pas au Président des Etats-Unis d'interférer sur une chose aussi importante, qui concerne essentiellement les Européens. Voilà, je vous ai répondu !"

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 12 décembre 2002)

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