Interviews de Mme Noëlle Lenoir, ministre déléguée aux affaires européennes, à BFM le 29 novembre et France Info le 4 décembre 2002, sur la candidature de la Turquie à l'adhésion à l'Union européenne, la coopération européenne dans la lutte contre la criminalité et la proposition d'un président de l'Union européenne. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de Mme Noëlle Lenoir, ministre déléguée aux affaires européennes, à BFM le 29 novembre et France Info le 4 décembre 2002, sur la candidature de la Turquie à l'adhésion à l'Union européenne, la coopération européenne dans la lutte contre la criminalité et la proposition d'un président de l'Union européenne.

Personnalité, fonction : LENOIR Noelle.

FRANCE. Ministre délégué aux affaires européennes

ti : Q - Mi-figue, mi-raisin je vais vous demander d'ouvrir en imagination un Atlas et de me dire ce qui vous saute aux yeux : la Turquie plutôt Asie mineure ou Europe ?

R - La Turquie a toute sa place en Europe c'est d'ailleurs ce qui a été décidé en 1999 par tous les Etats membres de l'Union. Nous pensons que c'est une bonne chose car il faut arrimer la Turquie dans le projet européen, nous n'avons qu'à y gagner. Nous allons donc lui donner un signal politique fort.

Q - Pour l'instant c'est Valéry Giscard d'Estaing qui a donné un signal politique fort en l'occurrence ?

R - Il y a un débat qui a été lancé - d'ailleurs depuis longtemps - sur l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne. Il y a un débat plus général qui est celui des frontières de l'Europe ; qu'est ce que l'espace européen ? Cela étant il faut que la Turquie continue à faire des réformes comme elle l'a fait depuis un ou deux ans parce que, comme vous le savez, l'ouverture même des négociations en vue de l'adhésion à l'Union européenne est subordonnée au respect des critères politiques de Copenhague.

Q - Economiques, aussi un petit peu les critères ?

R - Les critères économiques, mais il faut pour que l'on puisse discuter et engager un processus d'adhésion, que le respect de la démocratie soit intégral et réponde aux critères européens.

Q - Alors justement, Noëlle Lenoir, vous parliez de Valéry Giscard d'Estaing. Comprenez-vous les arguments de l'ancien président de la République, aujourd'hui président de la Convention sur l'avenir de l'Europe, qui a créé et ouvert le débat en se déclarant hostile à cette adhésion, ou du moins a-t-il dit qu'elle n'était pas d'actualité selon lui ?

R - D'une part ce n'est pas moi qui ai parlé de ces déclarations, d'autre part elles ne sont pas conformes à ce que nous souhaitons et à ce que nous avons décidé en 1999. Cela étant, qu'il y ait un débat est tout à fait normal de même qu'il est tout à fait normal qu'il y ait un débat sur l'élargissement aux dix pays qui vont nous rejoindre en 2004.

Q - Vous avez rappelé aussi la position du gouvernement et du président Chirac qui a fait part de ses bonnes dispositions. L'ancien Premier ministre, Michel Rocard, également Pierre Moscovici qui occupait votre fauteuil dans le gouvernement Jospin, se sont déclarés plutôt favorables. Qu'est-ce qui bloque néanmoins d'après vous ? Des raisons géographiques, économiques ou plus officieusement faut-il le dire des raisons culturelles ou religieuses ?

R - Cela n'a absolument rien à voir avec des raisons religieuses. Comme vous le savez, l'Europe est un espace multiculturel, multireligieux. Nous avons une communauté musulmane très importante en France, il y a une communauté turque extrêmement importante en Allemagne notamment. La religion n'a rien à voir avec l'ouverture ou non des négociations en vue de l'adhésion à l'Union. Ce qui à avoir avec cela, c'est le respect des valeurs de la tolérance, l'ouverture aux autres, les Droits de l'Homme. Et sur ce point, la Turquie a fait des progrès, il y a eu une loi qui a été votée en août qui marque un pas important : l'abolition de la peine de mort et aussi la reconnaissance des droits de la minorité kurde - droit de parler la langue kurde - mais il y a d'autres réformes qu'il faut poursuivre et surtout qu'il faut appliquer.

Q - L'arrivée au pouvoir d'islamistes modérés cela vous semble une piste pour ces réformes ? Vous êtes confiante ?

R - Comme je l'indiquais précédemment, la religion n'a rien à voir. Il faut que les Européens soient vraiment conscients que l'Europe c'est la tolérance et c'est aussi le droit d'adhérer à la confession de son choix, ou d'ailleurs le droit de n'adhérer à aucune confession. Je crois que l'enjeu de l'Europe c'est cela : c'est le respect des valeurs européennes qui comportent à titre principal le respect des différences, des différences de pensées, des différences de races, des différences de religions.

Q - Tout cela c'est très politiquement correct mais quand vous croisez vos homologues, vous n'avez pas l'impression que quelques fois il y a cette idée d'un club chrétien ?

R - Pas du tout. Je n'ai jamais entendu ce langage-là chez mes homologues. Ce soir je dîne à Berlin avec mon homologue allemand ainsi qu'avec le ministre des Affaires européennes britannique, nous allons discuter essentiellement de l'avenir de l'Europe et je peux vous dire que cet état d'esprit, je ne l'ai vu nulle part.

Q - Noëlle Lenoir, vous parliez du respect des valeurs européennes ; il y a aussi la question du respect de la parole de l'Europe. Vous faisiez allusion à l'engagement de l'Europe en 1999 à Helsinki donc de toute façon elle ne pourra pas à priori reculer sans se renier ou se décrédibiliser. Donc pensez-vous concrètement que le Sommet de Copenhague prévu les 12 et 13 décembre prochains, sommet sur l'élargissement, parviendra à une avancée sur ce thème de la Turquie ?

R - Nous parviendrons, j'en suis sûre, à adresser un message commun, décidé à 15, à la Turquie pour l'encourager dans la voie qu'elle poursuit actuellement c'est à dire l'approfondissement du respect des Droits de l'Homme. Nous allons lui donner un message politique fort. C'est l'intérêt du peuple turc ; c'est l'intérêt aussi des membres de l'Union européenne et de leur population.

Q - Sans pour autant en fixer de date précise ?

R - Je ne peux pas anticiper. La France représente une part très importante de l'Union européenne mais il y a 14 autres partenaires. Je ne peux absolument pas anticiper sur les débats et sur les résultats de ces débats, mais je peux vous dire qu'il y aura un message et un message positif qui sera adressé à la Turquie.

Q - Lors du Sommet franco-espagnol à Malaga qui a mis à l'ordre du jour la question des "bateaux poubelles" après le naufrage du "Prestige", les discussions ont-elles été fructueuses sur ce dossier, car on sent les politiques un peu impuissants à faire bouger les choses, au-delà des mots et des déclarations ?

R - Le fait que ces navires puissent continuer à circuler dans des conditions très dangereuses pour nous, notre activité économique, l'écologie, est absolument lamentable. Il faut que chacun "balaye devant sa porte", c'est bien ce que nous avons l'intention de proposer au Conseil européen de Copenhague. Il faut être beaucoup plus énergiques, beaucoup plus rapides, beaucoup plus rigoureux.

Q - Le bateau qui va, normalement, passer au large des côtes françaises dans le courant du mois de décembre a été à nouveau contrôlé hier, et a priori il a eu le feu vert, il va bien passer au large des côtes françaises. Vous croyez à ce contrôle ?

R - Le "Byzantio" est un navire qui, malheureusement, comporte un certain nombre de caractéristiques qui le fait ressembler au "Prestige". C'est un vieux bateau à simple coque. Il a été contrôlé, il va sans doute faire escale à Rotterdam et nous allons le suivre de très près. Au besoin, si le danger se présentait, il serait éloigné.

Q - Personnellement, vous êtes pour l'interdiction des simples coques ?

R - Je suis absolument pour l'interdiction des simples coques et favorable à une accélération de l'Histoire, c'est à dire que l'on n'attende pas 2015, comme c'était prévu auparavant, pour supprimer ces navires qui sont dangereux.

Q - Demain aura lieu la journée Jeunesse sur le thème de l'Europe, une journée organisée par Jean-Pierre Raffarin. Vous avez vous-même lancé la semaine dernière les "caravanes pour l'Europe", qui vise à mobiliser les jeunes sur ce thème. Vous ne pensez pas que c'est un peu loin de leurs préoccupations ?

R - Pas du tout. Je suis étonnée de voir que les jeunes ont vraiment envie de découvrir. Ils ont envie d'utiliser tout l'espace européen et se heurtent actuellement à des obstacles, je pense à la reconnaissance des diplômes, à l'accès aux emplois, à la langue - il faut que les jeunes apprennent beaucoup plus tôt plusieurs langues. Ils ont envie de découvrir cet espace mais c'est à nous de les aider.

Q - A propos d'Europe, nous avons entendu plusieurs voix s'élever ces derniers temps, notamment celle de Robert Badinter, pour dire que l'Europe à 25 aurait impérativement besoin d'un président. Est-ce aussi votre sentiment ?

R - Il faut une direction et surtout une visibilité politique. Il faut que l'Europe existe sur la scène internationale. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle la France a proposé que le Conseil désigne à la majorité qualifiée un président à temps plein pour une durée suffisamment longue, par exemple deux ans et demi, renouvelable une fois pour que cela colle avec le mandat de la Commission européenne et avec celui du Parlement européen ? Nous pensons qu'il faut vraiment une direction.

Q - Un nom vous vient à l'esprit comme profil idéal ?

R - Absolument pas. Pour l'instant, il y trop ou pas assez de candidats pour se prononcer. D'ailleurs les réformes institutionnelles ne doivent pas être faites pour une personne en particulier. Ce sont des réformes qui doivent durer parce que l'Union européenne doit être consolidée, faute de quoi nous pourrions craindre que l'édifice ne s'écroule, hélas. Il faut consolider le bâtiment et pour le consolider il faut prévoir qu'il puisse s'adapter à des conjonctures politiques très différentes.

Q - La visibilité politique de l'Europe doit-elle passer par une constitution européenne ?

R - Oui, tout à fait. Il faut un texte court, vigoureux, lisible et pourquoi pas un document qui marque l'idée de la citoyenneté européenne, une idée force de l'Union qui est sans équivalent dans le monde. Je souhaiterais qu'à l'âge de dix-huit ans, tous les jeunes Européens puissent se voir remettre par le maire de leur commune cette constitution européenne, pour qu'ils adhèrent vraiment à cette idée extraordinaire.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 4 décembre 2002)
Q - En ce qui concerne l'Europe, les Français se sentent réellement européens mais ils considèrent que le fonctionnement de l'Union n'est pas toujours très démocratique, qu'il manque de transparence. On voit aussi, qu'au niveau européen, ils ont exactement les mêmes préoccupations qu'au niveau national : la sécurité et l'emploi. La lutte contre la criminalité est d'ailleurs aujourd'hui, l'une des priorités de l'Union, c'est ce qu'explique Noëlle Lenoir, la ministre déléguée aux Affaires européennes, écoutons- là.

R - La lutte contre la criminalité, c'est le grand chantier de l'Europe à venir. La France, d'ailleurs, est très en avance sur les propositions qui ont été faites dans le cadre de la Convention puisque nous avons déjà déposé une déclaration conjointe avec nos partenaires allemands. Cette déclaration porte notamment sur l'élaboration d'un socle de droit pénal européen pour que la criminalité transfrontière (terrorisme, blanchiment d'argent, traite des êtres humains, pollution marine) devienne de la criminalité européenne avec des modes de poursuite beaucoup plus harmonisés et donc plus efficaces.

Q - Des Français attachés également à une Europe plus sociale.

R - Tout à fait, on sent bien que le modèle européen, ça ne peut pas être exclusivement, le commerce, le marché, la monnaie unique. Derrière, il faut que les aspirations des citoyens pour plus d'égalité des chances, plus d'accès à l'emploi, soient satisfaites. Avec mon collègue François Fillon, nous sommes en train d'examiner comment mieux ancrer le modèle social européen. A cet égard, la France a obtenu la constitution d'un groupe de travail Europe sociale dans le cadre de la Convention.

Q - Parlons, maintenant, du fonctionnement de l'institution, les Français sont apparemment partagés sur l'élection d'un président au suffrage universel et de manière générale, ils ne voient pas vraiment l'utilité de changer le mode de scrutin aux européennes.

R - Il y a quand même le souci d'une Europe plus proche et donc, sans doute, d'élections au Parlement européen qui donnent plus de visibilité politique aux parlementaires européens. C'est en discussion à l'heure actuelle. Je crois que cela serait fort utile et fort nécessaire. Il faut que la compétition électorale dévoile davantage les grands enjeux de l'Europe, parce que beaucoup de décisions se décident, comme vous le savez, au Parlement européen, à Strasbourg. Il faut plus de visibilité politique européenne. Il faudra bien un président de l'Europe, peut être pas élu au suffrage universel, mais une personne qui puisse représenter l'Europe sur la scène internationale. En tous les cas, c'est l'objectif de la France et c'est la proposition que nous avons faite.


(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 6 décembre 2002)

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