Interviews de Mme Noëlle Lenoir, ministre déléguée aux affaires européennes, à LCI le 9 et à France-Inter le 11 décembre 2002, sur le contrôle des navires dangereux et la prévention des marées noires, l'élargissement de l'Union européenne vers l'Europe de l'Est et la candidature de la Turquie à l'entrée dans l'Union européenne. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de Mme Noëlle Lenoir, ministre déléguée aux affaires européennes, à LCI le 9 et à France-Inter le 11 décembre 2002, sur le contrôle des navires dangereux et la prévention des marées noires, l'élargissement de l'Union européenne vers l'Europe de l'Est et la candidature de la Turquie à l'entrée dans l'Union européenne.

Personnalité, fonction : LENOIR Noelle.

FRANCE. Ministre délégué aux affaires européennes

ti : Q - Vous êtes ministre des Affaires européennes et la semaine va être européenne puisqu'elle va se clore par le Conseil européen de Copenhague, qui est important puisqu'on va décider officiellement de l'élargissement, de la date de cet élargissement et de ses conditions. Mais nous allons aussi parler des problèmes de la sécurité maritime, après la catastrophe qui vient de se produire. Jacques Chirac a été très dur pour les Européens, il les appelés à prendre des mesures. Pourquoi est-ce que ces mesures n'ont pas été prises dès le lendemain de l'Erika ?

R - Ces mesures ont été prises, elles ont été décidées. Ce qui est en cause, c'est la rapidité de mise en ¿uvre des décisions européennes.

Q - Pourquoi est-ce si long ?

R - Parce que l'Europe est un espace de négociations et de discussions. Il y a eu des intérêts qui sont apparus, par exemple les Grecs ont une flotte très importante et ils ne souhaitent pas avoir des contrôles trop lourds. Nous sommes quand même arrivés à des décisions qui ont été prises l'an dernier mais le chef de l'Etat l'a dit, il faut que l'Europe passe aux actes le plus vite possible. C'est la raison pour laquelle, avec les Espagnols, nous allons faire adopter au Sommet de Copenhague dans quelques jours une accélération de la mise en ¿uvre des mesures qui ont été prises et qui auraient dû être déjà appliquées.

Q - Mais ne sommes-nous pas nous aussi fautifs, par exemple les fameux contrôles qui doivent être effectués dans les ports sur tous les navires qui sont porteurs de produits dangereux, cela a été décidé en 1995, or 25 % devraient être contrôlés, 9 % ont été contrôlés en 2001.

R - Vous avez raison, chaque pays doit regarder devant sa porte, ce qui est quand même à retenir de l'expérience récente, hélas dramatique, c'est que quand on veut, on peut. Un bateau, le Byzantio, qui était au large de nos côtes et qui présentait exactement les mêmes caractéristiques déplorables, vétustes, de "bateau-poubelle" transportant du goudron, du fuel, a été écarté après une inspection. Il a déchargé à Rotterdam et maintenant il poursuit sa route et n'est plus dangereux. Donc quand on veut, on peut et c'est ce que le Président de la République et le gouvernement français avec le gouvernement espagnol vont demander à l'Europe de prendre en compte.

Q - Pour la France on va décider d'augmenter le nombre des contrôleurs : quand, combien ?

R - Cela a déjà été fait. Il va y avoir des recrutements mais il faut former les gens. Leur nombre va être doublé, mais d'ores et déjà nous allons recruter des jeunes retraités de la marine marchande qui ont toute l'expertise nécessaire pour accentuer et renforcer les contrôles.

Q - On a proposé au Conseil des ministres des transports trois suggestions : le bannissement de leur port des navires à simple coque transportant du fuel lourd, repousser à plus de 200 milles ceux qui transportent des matières dangereuses et puis hâter l'interdiction des navires à simple coque, c'était 2015, cela pourrait être 2010 ?

R - Absolument

Q - Pensez-vous que toutes ces décisions vont être ratifiées à Copenhague ?

R - Je pense qu'elles vont toutes être approuvées par les chefs d'Etat et de gouvernement parce que vraiment, les images de télévision sont absolument insupportables et on voit bien qu'en dehors des dommages purement écologiques ou économiques, il y a des drames humains et on ne peut pas y rester insensible. C'est le devoir des chefs d'Etat et sachez que l'Espagne et la France en particulier, mais aussi le Portugal et d'autres gouvernements vont insister pour que l'Europe parle d'une seule voix pour stopper à tout jamais la possibilité pour ces navires d'approcher nos côtes, comme d'ailleurs les Américains l'ont fait.

Q - Si d'aventure, il y avait de la résistance à Copenhague. Si par exemple, les Grecs que vous évoquiez et qui vont prendre la présidence après les Danois, parce qu'ils ont des flottes de complaisance usitées, est-ce qu'il faudrait que ces mesures soient appliquées de manière unilatérale ?

R - Nous avons appliqué récemment certaines mesures de contrôle pour ce qui intéresse ce bateau, le Byzantio. J'ai bon espoir, la dynamique européenne et la conscience européenne vont jouer ; j'ai bon espoir que ces mesures seront approuvées à Copenhague, je ne vois pas d'autre issue.

Q - Encore une question à ce propos, on parle toujours de l'Agence pour la sécurité maritime et pour ceux qui nous écoutent on ne sait plus si elle existe ou si elle n'existe pas encore, si elle a été crée, si elle a une capacité aujourd'hui de vérifier, de contrôler et de sanctionner et puis où est ce qu'elle est ?

R - Elle a été installée à Bruxelles le 4 décembre dernier, provisoirement parce que l'Europe c'est aussi la compétition ; il y a beaucoup d'Etats qui souhaiteraient avoir sur leur territoire, dans une de leurs villes, le siège de l'agence. Nous avons nous-mêmes une ville candidate. Mais indépendamment du siège, elle se met en place, elle va avoir les moyens nécessaires et elle va pouvoir permettre des inspections beaucoup plus systématiques et beaucoup plus fréquentes.

Q - A partir de quand ?

R - A partir de maintenant puisqu'elle est installée.

Q - Et il y a un pouvoir de sanction ?

R - Elle n'a pas un pouvoir de sanction directe mais elle a un pouvoir d'expertise et de contrôle des inspections.

Q - Choix de la ville c'est tellement important ?

R - Il y a beaucoup d'agences en Europe ; le choix de la ville est important pour le pays siège, il n'est à mon sens pas très important pour l'accomplissement des missions de cette agence.

Q - Parlons maintenant de l'élargissement puisqu'on va en parler beaucoup à Copenhague. Il y a plusieurs problèmes qui se posent, d'abord le fameux problème de la Turquie puisque Valéry Giscard d'Estaing a mis en quelque sorte "les pieds dans le plat", alors il corrige aujourd'hui dans un entretient accordé au Figaro en disant que l'entrée de la Turquie dans l'Europe changerait la nature de l'Union. D'abord il y a un sondage qui est publié demain dans le Figaro qui montre qu'une large majorité des français serait hostile à l'entrée de la Turquie dans l'Europe. Quelles sont pour vous qui êtes chargée de parler de l'Europe, les bonnes raisons pour lesquelles il faut que la Turquie, de votre point de vue, adhère à l'Europe ?

R - Je ne dis pas que je me méfie des sondages, je pense que les sondages donnent une photographie instantanée. Nous n'avons pas beaucoup parlé de la Turquie jusqu'à présent, nous n'en avons pas parlé en tout cas comme pays candidat à l'adhésion à l'Union européenne, nous commençons à le faire et nous commençons à parler des pays de l'Europe centrale et orientale plus Chypre et Malte, nous commençons à parler aussi des pays qui vont nous rejoindre plus tard, la Roumanie et la Bulgarie, et puis enfin la Turquie dont on n'a jamais beaucoup parlé, en tout cas dans les médias, comme futur membre de l'Union européenne. En dehors de cela il faut être conscient que la Turquie est un pays qui s'inscrit dans un processus vers l'adhésion à l'Europe depuis quarante ans, qui depuis 1999 a été considéré à l'unanimité par les Quinze comme pouvant adhérer à terme, pas tout de suite, et que depuis cette date de manière impressionnante des progrès ont été réalisés : il y a une plus grande ouverture, un respect des Droits de l'Homme qui est affirmé et qui commence à être effectif, l'abolition de la peine de mort - loi du 3 août dernier -, la reconnaissance des droits des minorités kurdes - et cela a été un des problèmes cruciaux de ce pays en matière de protection des Droits de l'Homme -, l'amélioration aussi des libertés publiques, des droits des femmes même si la femme vote en Turquie depuis 1930, soit quatorze ans avant l'attribution du droit de vote aux femmes françaises. Il y a des progrès, c'est un processus qui prendra du temps.

Q - Est ce qu'il suffit à un pays d'obéir aux lois économiques souhaitables et de respecter les Droits de l'Homme pour avoir de bonnes raisons de rentrer dans la Communauté européenne ? Quelles sont les raisons pour lesquelles la Turquie, dont une grande partie du territoire est hors de l'Europe, adhérerait à l'Union européenne ?

R - Je connais l'argument des frontières.

Q - Entre nous la raison n'est-elle pas que les Américains souhaitent que la Turquie entre dans l'Europe en raison des relations que les Etats-Unis ont à propos de l'OTAN ?

R - Les Américains souhaitent que la Turquie rejoigne l'Europe pour des raisons qui leur sont propres mais cela n'est pas la raison qui a conduit les Quinze à souhaiter inscrire la Turquie dans un processus d'adhésion long et qui conduit ce pays à adopter des réformes qui sont excellentes. Comment jugez-vous le fait que la population turque dans son immense majorité et tous les gouvernements qui se sont succédés, y compris le plus récent qui vient d'être élu et de se mettre en place, ont sans cesse affirmé leur engagement pro-européen ? Est-ce que vous connaissez un autre pays en Europe qui ait cette situation ?

Q - Donc si demain la Tunisie ou la Libye ou le Maroc expriment le même souhait il n'y a aucune raison de les écarter ?

R - Non, cela n'est pas la même chose, il y a une continuité territoriale. Ce que je vous dis c'est qu'il y a un processus politique qui est en marche et que maintenant ce processus doit faire l'objet d'un examen.

Q - Alors il y a eu un compromis franco-allemand qui va être présenté à Copenhague pour proposer la date du 1er juillet 2005 pour le début des négociations d'adhésion ?

R - Non, l'accord franco-allemand qui est proposé à la suite d'une rencontre entre le chancelier Schroeder et le président Chirac est clair. Il veut clarifier une situation et la proposition est qu'à la fin 2004, après un rapport assorti d'une recommandation de la Commission européenne sur l'évolution démocratique de la Turquie, les Quinze se réunissent - et même les vingt-cinq puisque l'Europe sera composée de vingt-cinq membres - en décembre pour décider si effectivement ces progrès sont suffisants pour permettre une ouverture des négociations d'adhésion, laquelle se situerait dans ce cas au second semestre 2005.

Q - Cela signifie une adhésion à cas d'échéance ?

R - Ce sont des dates d'examen fin 2004. L'Union européenne n'est pas une organisation internationale, c'est un ensemble très intégré, c'est une vraie communauté de droit et pour faire partie de cette communauté de droit, de cette famille européenne, il faut respecter les critères sur lesquels nous ne transigeons absolument pas. C'est le respect de la démocratie, le respect de l'état de droit et c'est cela qui va être examiné avec un échéancier qui est proposé comme il se doit.

Q - Et puis à partir de 2005 prendre quoi, trois ans, quatre ans, cinq ans, dix ans ?

R - Cela peut prendre plusieurs années. Je ne peux pas anticiper sur la situation qui sera celle de l'Europe à vingt-cinq et de la Turquie à cette époque.

Q - En tout cas pour le moment il s'agit de l'élargissement à dix pays qui va avoir lieu au 1er mai 2004 avec quelques petits problèmes qui restent en suspens notamment les problèmes de financement ?

R - Ils sont vraiment presque tous réglés.

Q - Quand vous dites qu'ils sont presque tous réglés cela veut dire que vous êtes d'accord avec les propositions de la présidence danoise d'augmenter d'un milliard six cent millions d'euros le budget ?

R - D'abord l'enveloppe financière a été arrêtée, elle a été plafonnée à Bruxelles : quarante-deux milliards d'euros. L'accord de Bruxelles portait sur quarante milliards d'euros d'aides, que ce soient des aides agricoles, des aides régionales pour aider au développement et à l'aménagement du territoire de ces nouveaux membres, ou que ce soient des aides plus ponctuelles, par exemple pour aider à la fermeture de centrales nucléaires qui nous inquiètent. Elles ne sont pas dangereuses aujourd'hui mais leur conception est périmée et dangereuse au regard des standards de sécurité de l'Union européenne qui sont très élevés. Le plafond est de quarante-deux milliards d'euros, il restait une petite marge de deux milliards et les Danois ont considéré qu'il fallait faire un pas supplémentaire dans le sens des demandes des pays candidats pour donner un peu plus, par exemple des facilités de trésorerie pour que ces pays puissent, au moment de l'adhésion, dès le 1er mai, partir avec une espèce de "bonus" pour dire à leurs populations qu'il y a un supplément d'aide pour aider à la fermeture anticipée des centrales nucléaires que nous évoquions, notamment en Slovaquie et Lituanie, un supplément d'aide aussi pour permettre aux Etats concernés de renforcer les nouvelles frontières de l'Europe, les frontières extérieures, avec des corps de policiers, de contrôle.

Q - Sous cet ensemble il y a aujourd'hui accord par exemple de la France pour donner son blanc-seing à cela ?

R - Nous avons, comme l'a dit le président de la République, une approche favorable ; nous voulons que l'élargissement se passe bien, nous avons une seule restriction très forte : il ne faut pas remettre en cause les accords passés sur la Politique agricole commune.

Q - Les agriculteurs sont "sacrés" aux yeux du président de la République ?

R - Non, ce qui est "sacré" c'est la règle éthique qui permet à l'Europe de fonctionner, à savoir que quand un accord est passé, quand les Etats ont admis chacun de faire un pas vers l'autre et sont arrivés à un compromis, le meilleur équilibre trouvé, il ne faut pas réouvrir des négociations quand elles ont été closes ce qui a été le cas pour l'avenir de la PAC pour la période de 2007 à 2013. Sur ce point, je crois que les Danois l'ont compris ainsi que nos futurs partenaires européens, la France ne transigera pas.

Q - Dernier sujet qu'on va aborder à Copenhague c'est les travaux de la Convention, qui est présidée par Valéry Giscard d'Estaing, et qui réfléchit aux futures institutions de la communauté élargie. De plus en plus nous ne disons plus Convention, en tout cas autour de Valéry Giscard d'Estaing on dit "Assemblée constituante", vous êtes d'accord avec cette terminologie ?

R - Non, car l'Assemblée Constituante c'est la conférence intergouvernementale, qui réunira tous les chefs d'Etat et de gouvernement, qui vont élaborer ce nouveau traité constitutionnel. Mais ce qui est vrai c'est que la Convention, d'ailleurs ce mot convention veut dire Assemblée constituante dans le langage constitutionnel classique, change et évolue dans sa composition de sorte que les membres qui représentent les gouvernements à la Convention sont des ministres des Affaires étrangères : Dominique de Villepin pour la France, Joschka Fischer pour l'Allemagne, Mme Ana de Palacio pour l'Espagne ; c'est à un niveau très élevé, pourquoi ? Parce que cette constitution européenne, qui est en cours d'élaboration, doit refléter vraiment le sentiment profond qu'ont les différents Etats de ce que peut être l'Europe élargie avec des institutions renforcées et donc tout ce que nous pourrons négocier aujourd'hui est "bon à prendre" pour l'avenir.

Q - Jusqu'à présent c'était Pierre Moscovici qui était le ministre des Affaires européennes, votre homologue, dans le gouvernement de Lionel Jospin, le fait que ce soit le ministre des Affaires étrangères Dominique de Villepin cela ne vous gêne pas, vous ne le regrettez pas, vous auriez peut être aimé représenter la France à la Convention ?

R - Comme vous le savez, Dominique de Villepin et Joschka Fischer sont chargés de rédiger une déclaration conjointe qui vaudra contribution commune franco-allemande sur l'architecture institutionnelle. Cela sera fait fin janvier à l'occasion du 40ème anniversaire du Traité de l'Elysée. Je travaille très activement sur la Convention. C'est un travail quotidien, il n'y a pas que la participation en séance plénière, vous avez d'autres rôles ; par exemple, lundi prochain, je réunis tous les représentants français, parlementaires et autres à la Convention au nom du ministre des Affaires étrangères. Il y a aussi la campagne sur l'élargissement qui va être extrêmement prenante.

Q - Si j'ai bien compris vous allez faire un tour de France ?

R - Je vais faire le tour de France de l'Europe, ce qui me passionne.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 13 décembre 2002)
Q - "A la veille de l'acceptation par les Quinze de son élargissement à dix nouveaux Etats membres, l'Europe vous intéresse-t-elle ?" 75 % des personnes interrogées dans l'Europe des Quinze, pour un sondage commandé par la Commission européenne, estiment n'être pas ou être mal informées de ce qui est pourtant présenté comme un événement historique. Est-ce ce peu ou ce manque d'information qui fait que la France est toujours, selon l'eurobaromètre commandé par la Commission européenne, le seul pays de l'Union où les opinions défavorables à l'élargissement sont majoritaires : 47 % de non, contre 40 % de oui. Faut-il évoquer un paradoxe français ? La France, qui a été, avec l'Allemagne, l'un des moteurs de l'Union européenne, et la France plus que les autres - c'est vrai que les sondages sont parfois contradictoires - s'interroge sur l'intérêt de l'élargissement.

R - Il est vrai que jusqu'à présent, on n'a pas fait beaucoup campagne à propos de l'élargissement, c'est-à-dire, à propos de la nouvelle Europe. Il y a encore beaucoup à expliquer, c'est la mission que m'a confiée le Premier ministre. Je crois que, essentiellement, ce sont les jeunes qui doivent être sensibilisés, dans les écoles, dans les lycées, dans les universités. Et puis aussi, les médias - c'est une bonne nouvelle - s'intéressent beaucoup plus à l'Europe. Or, aujourd'hui, la nouvelle culture - vous êtes mieux placé que quiconque pour le savoir - passe par les médias, par la communication. Il y a vraiment matière à communiquer sur l'Europe.

Q - Je ne vous suis pas tout à fait quand même. Parce qu'ici, sur cette antenne, nous avons vraiment la tête très européenne ; Bernard Guetta, ce matin, a fait sa chronique sur le thème : "Est-ce qu'on reconstitue le couple franco-allemand, est-il en train de se ressouder à nouveau ?" On a beaucoup parlé de l'Europe ici, et malgré les efforts cela ne passe pas vraiment.

R - On a en beaucoup parlé depuis quelques mois seulement, alors que le processus d'élargissement de l'Europe a commencé au lendemain de la chute du Mur de Berlin, en novembre 1989. Les dix pays qui vont nous rejoindre le 1er mai 2004 et dont on va finaliser les négociations en vue de leur adhésion à l'Europe élargie, ont commencé leur processus, leur marche vers cette adhésion il y a dix ans. Ils sont candidats depuis 1998 ou 1999, et ils se sont ouverts, non seulement à l'Europe mais au monde entier. Or, ces reportages passionnants qui sont diffusés sur les antennes, notamment à France Inter - je pense aux Pays baltes ce matin -, n'ont commencé que dans les dernières semaines. Les Français, c'est leur habitude, sont toujours un peu plus lents que les autres, et quand ils s'y mettent, ils sont plus rapides, comme on le voit d'ailleurs avec les travaux de la Convention. Depuis que Dominique de Villepin représente le gouvernement français, on sent que le processus est en marche et que les contributions françaises dans des domaines très importants, sont remarquées et nombreuses.

Q - Mais il y a vraiment beaucoup à faire, parce que, par exemple, comment expliquer simplement la complexité ? Comment expliquer, par exemple, que ce qui fonctionne difficilement à Quinze pourra fonctionner à 25 ?

R - Cela ne marche pas si difficilement. Il faut savoir que depuis que l'Europe existe, on est passé de six membres à l'origine, en 1957, à quinze membres, et jamais l'Europe n'a connu de recul. Elle a toujours avancé dans des domaines très importants, et même, parfois, on considère qu'elle avançait trop lentement. C'est le cas en matière de sécurité maritime : on sait bien que la pollution maritime, la délinquance des mers se moquent des frontières, qu'il faut plus d'Europe, plus de moyens, plus de contrôle, plus d'interdiction des navires-poubelles.

Q - On dit ça à chaque marée noire et puis on découvre en même temps qu'on aurait pu se bouger un peu avant...

R - On s'est bougé. Simplement, il y a entre la décision et sa mise en oeuvre des délais beaucoup trop importants. Le coup de semonce est là, le président de la République a fait inscrire cette question au Conseil européen de Copenhague des chefs d'Etat et de gouvernement qui s'ouvre demain. C'est une leçon que l'Europe devra retenir. Mais déjà, des mesures sont prises.

Q - Mais cet immense espace - c'est d'ailleurs une des questions que nous avons ici, souvent posée - est-ce qu'il implique qu'il faille un système intermédiaire pour que cela fonctionne ? Par exemple, allons-nous vers une Europe à géométrie variable ? Un ensemble à l'intérieur duquel certains pays - et je pense à nouveau à la question de la France et de l'Allemagne - pourraient constituer des zones d'expérimentation plus rapides que pour les autres ?

R - L'Europe, c'est un ensemble, une famille. Et comme dans toutes les familles, il y a un principe sacro-saint, c'est l'égalité : chacun doit être respecté pour ses qualités propres, selon ses aspirations. Il y a un principe d'égalité entre tous les Etats membres de l'Europe. Cela étant, il y a certaines politiques auxquelles certains Etats souhaitent s'associer avant les autres, c'est le cas de l'euro, douze Etats sur quinze l'ont adopté. C'est le cas aussi de la défense, où certains Etats ont déclaré qu'ils souhaitaient rester neutres - c'est le cas par exemple de l'Autriche, de l'Irlande, de la Finlande. Mais il faut réaffirmer sans cesse que l'Europe c'est une famille et une famille où tous les Etats sont égaux, les grands et les petits, ceux du Nord, ceux du Sud et maintenant ceux de l'Ouest et ceux de l'Est.

Q - C'est une famille qui a beaucoup de travail ! Puisque vous parlez de la défense, je renvoie à la lecture d'un article assez intéressant mais alarmant, dans les pages de La Tribune, ce matin, qui dit, en gros que l'Allemagne, compte tenu de sa situation économique, est en train de beaucoup ralentir sur son projet de défense, et notamment sur ses accords avec la France. On en arrive à une situation telle, que beaucoup de pays membres de l'Union - l'Italie, le Danemark, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la Norvège - vont développer leur matériel militaire en direction des Etats-Unis, acheter du matériel américain. C'est ça l'Europe ?

R - Ca, c'est un leitmotiv du gouvernement français : il faut que l'Europe existe, non seulement pour elle-même, à l'intérieur de l'Europe, pour ses politiques internes - la défense de l'environnement, la défense de la sécurité maritime, la sécurité alimentaire. Il faut aussi que l'Europe soit une entité qui pèse dans le monde, parce qu'elle ne pourra s'affirmer comme communauté de droit, que si elle influence la marche des affaires du monde. Ca, c'est un leitmotiv.

Q - Mais quel est le pouvoir d'influence de la France ?

R - Nous avons un pouvoir d'influence dans la mesure où nous portons cette politique de défense européenne, qui a fait l'objet d'une contribution entre la France et l'Allemagne. L'Allemagne connaît des difficultés économiques majeures et de fait, des difficultés sociales. Et elle n'a pas pour l'instant la possibilité d'abonder en crédits militaires, autant qu'elle devrait le faire, la politique de défense européenne. Mais nous savons que des Etats peuvent avoir des difficultés conjoncturelles. Cela dit, l'engagement politique de l'Allemagne en faveur d'une défense européenne est total, comme le montre cette contribution, qui, par exemple - je donne un seul exemple - prévoit la création d'une véritable Agence européenne de l'armement et des hautes technologies. C'est très important qu'il y ait des programmes d'armement communs, qu'il y ait une indépendance en matière de matériel militaire et aussi une capacité militaire. Mais il y a des Etats qui vont un peu plus loin que les autres : c'est le cas de la Grande-Bretagne et c'est le cas maintenant de la France.

Q - Autre question qui inquiète un peu les citoyens européens, notamment ceux de l'Europe de l'Ouest : l'ouverture de l'Europe, son élargissement, notamment à l'Est, ne risque-t-il pas d'entraîner un certain nombre de délocalisations industrielles importantes, et notamment, pour la France, s'agissant de l'espace de l'industrie automobile ? Est-ce qu'on ne va pas aller construire - Peugeot, Renault ou d'autres... - dans certains pays de l'Est, où les coûts de fabrication sont beaucoup plus bas qu'en France, et donc créer des problèmes d'emploi ici ?

R - Mais ne nous plaignons pas de ces chances d'investissement ! Le nouveau marché domestique européen est étendu à de nouveaux pays qui ont des besoins de consommation entièrement nouveaux. Sachez que ces pays ont un niveau de vie sensiblement inférieur au nôtre et qu'ils découvrent la croissance, le marché, des capacités de production qui leur étaient déniées. Ne nous en plaignons pas, ne nous plaignons pas d'être les premiers investisseurs en Pologne ! Ne nous plaignons pas d'avoir des échanges extérieurs qui ont été multipliés par huit, avec ces pays, depuis dix ans ! Au contraire, c'est un plus. Il y a des problèmes de délocalisation qui peuvent se poser.

Q - ... Et de régulation ! En effet, investir dans ces régions c'est très intéressant pour la France mais qu'en est-il des emplois ici et là, chez nous ? Et quels seront les systèmes de régulation qui feront qu'on pourra, et investir dans les pays de l'Est et maintenir des emplois ici ?

R - Parce que la richesse nationale dans tous les pays européens va augmenter, comme le montre le taux de croissance moyen de ces dix pays qui vont nous rejoindre en 2004, qui est d'environ 4 %. C'est la richesse de l'Europe dans sa totalité qui va entraîner des créations d'emplois. Une évaluation a été faite par un organisme patronal européen, qui indique que dans les toutes prochaines années, il y aura deux millions d'emplois nouveaux dans les pays candidats qui vont devenir nos partenaires. Et entre 300 et 400.000 dans les pays actuellement membres de l'Union de l'Europe de l'Ouest. Il y a d'autres évaluations, celle-ci n'est pas frappée d'une certitude absolue, mais le marché européen, le nouveau marché étendu à 450 et bientôt 500 millions d'habitants, c'est un marché de prospérité, avec, ici ou là, des difficultés conjoncturelles parce que la conjoncture internationale n'est pas bonne, il faut le dire.

Q - Dernier point, parmi de très nombreuses questions qui se posent, évidemment, mais qui fait partie des questions qui inquiètent l'opinion en Europe : les déplacements de populations et donc la question de l'immigration. Quels systèmes de sécurité l'Europe élargie à 25 peut-elle présenter ? C'est la question de la porosité de ses frontières, bien entendu, qui se pose.

R - L'objectif numéro un de l'Europe, c'est d'être un espace de stabilité et de sécurité. "Le nouveau monde", qui est celui du XXIème siècle, en tout cas du début du XXIème siècle, c'est le monde des nouvelles menaces : les conflits locaux, la dissémination des armes - on en parlait à l'instant -, le terrorisme et la criminalité organisés, qui sont souvent liés. Face à ces nouvelles menaces, la réponse c'est l'Europe. C'est l'Europe, à la fois, parce que l'on va pouvoir assurer aux nouvelles frontières un renforcement des contrôles.

Q - Vraiment ?

R - Vraiment. Des fonds ont été alloués pour cela. L'objectif de l'Europe, c'est également la stabilité en Europe. L'Europe est un continent qui n'a jamais connu la paix, jusqu'à la fin de la dernière guerre mondiale, et même il y a eu d'autres conflits, comme vous le savez, depuis lors, dans les Balkans. C'est un espace de stabilité et, quand nous aurons les moyens de notre véritable autonomie en matière de défense et de politique étrangère, quand nous aurons les moyens de peser sur les affaires du monde pour prévenir les crises et non seulement intervenir dans la gestion des crises, ce sera un plus.

Q - Vous savez déjà ce qu'on dira à la Turquie demain et après-demain à Copenhague ?

R - Il y a une proposition franco-allemande qui, je dois le dire, a reçu un accueil très favorable auprès de nos 13 autres partenaires, qui est favorable à un message clair à nos amis turcs. Si, en 2004 - tel est l'objet de l'accord -, il s'avère que le critère politique, démocratique fixé en 1993 à Copenhague, l'Etat de droit est parfaitement satisfait, à ce moment-là, on pourra songer, à partir de 2005, à négocier en vue de l'adhésion de la Turquie. Celle-ci n'interviendra pas avant de longues années, comme d'ailleurs l'a relevé le Premier ministre récemment, et les Turcs eux-mêmes.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 13 décembre 2002)

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